«Ka Nou Pé Fè»: quand la Guadeloupe cherche sa voix
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Il faut imaginer un samedi soir à Pointe-à-Pitre, dans les années 1970. C’est l’heure du bal. Sur scène, il y a Les Vikings de la Guadeloupe. De véritables rock stars á l’époque. Leur musique fait danser toute l’île et au-delà, avec des tubes comme « Ka Nou Pé Fè ».
« Ka Nou Pé Fè », c’est une question en créole : « Que pouvons-nous faire ? ». La chanson est signée Pierre-Édouard Décimus, le bassiste des Vikings. Elle sort en 1977. Et derrière cette question, il y a un fléau : le chômage. « Nous souffrons. Il n’y a pas de travail. Que pouvons-nous faire ? » chante Max Severin, l’un des chanteurs des Vikings.
Trente ans plus tôt, la Guadeloupe est devenue un département français, mais les promesses d’égalité avec la métropole ont laissé place à la désillusion. La jeunesse est de plus en plus scolarisée, mais les emplois sont rares. Même dans l’agriculture, la mécanisation commence à remplacer les bras. L’île est en ébullition, se souvent Pierre-Édouard Décimus. « Nous étions dans une quête d'affirmation identitaire en Guadeloupe. Et cette chanson-là a été écrite à cette période de contestation et d'affirmation identitaire et politique ».
Le traumatisme des événements de mai 1967
Dix ans plus tôt, déjà, un événement a fait voler en éclats les espoirs d’égalité nés de la départementalisation. En mai 1967, à Pointe-à-Pitre, sur la Place de la Victoire, se déroulent les négociations entre les syndicats et le patronat. Le ton monte. La répression est vive : grenades assourdissantes et balles réelles. Le bilan officiel fera état de huit morts. Mais il n’y a jamais eu de véritable enquête, et les historiens parlent d’un « massacre » et d’un bilan plus lourd.
Pierre-Édouard Décimus a vingt ans. Les Vikings viennent de naître. Lui se consacre à la musique. Mais il voit ce qui se passe. « C'était un soulèvement très fort. Pendant les événements, je répétais. Quand nous sortions de répétition, j’ai vu des corps. J’ai vu des affrontements, et les forces de l’ordre, qui tiraient sans sommation. J’ai vu ça. Mais je ne peux pas dire que j’étais un militant qui faisait partie de… Je n’étais pas acteur. J’ai vu. »
Et ce traumatisme, il l’a encore en tête lorsqu’il écrit « Ka Nou Pé Fè », dix ans plus tard. Mais pour lui, la question ne s’arrête pas au travail. C’est l’avenir même de l’île qui est en jeu. Quelle Guadeloupe construire ? Quel modèle inventer ? « Que pouvons-nous faire ? Ça veut dire : que pouvons-nous faire d’autre que ce qui a été fait jusqu’à présent ? C’est cette résistance à la facilité : ne pas vouloir plonger tête baissée dans ce que nous propose la métropole… Nous vivons ici. C’est nous qui savons ce dont nous avons besoin ».
« Ka Nou Pé Fè », un blues guadeloupéen hors cadre
Et c’est exactement ce qu’il fait avec ce morceau, car « Ka Nou Pé Fè » ne ressemble pas vraiment à ce qui se fait alors. Un blues… hors cadre. Une structure harmonique complexe, idéale pour l’improvisation. « Oui, on nous a pris pour des fous, mais on était fous. Je reconnais qu’on était fous. On a osé des trucs : alors que tout le monde fait du blues partout sur douze mesures. Et nous, on arrive, on fait ça sur 64 mesures. C’est de la folie, c’est de la folie douce, la folie tout de même », raconte-t-il.
Un blues donc, mais joué ici, dans un esprit créole, avec les rythmes et les instruments de la Guadeloupe. Et sans renoncer à des influences extérieures. Comme celle de George Benson, que les mélomanes avertis auront reconnue, à cette façon de chanter les notes jouées à la guitare, sa marque de fabrique. « Ça montre comment on est dans un tout petit pays, à des milliers de kilomètres de la capitale, on peut s’exprimer dans un langage qui est la biguine et, en même temps, avoir un langage universel. On a une tonalité et des expressions qui sont bien de chez nous, mais dans un langage universel qui est la musique », dit-il.
Que pouvons-nous faire ? Pour Décimus, la réponse est là : créer. Une musique guadeloupéenne qui assume ses influences, sans renoncer à son identité. Avec « Ka Nou Pé Fè », Les Vikings ouvrent une voie. Quelques années plus tard, cette voie mènera au zouk et à Kassav’, que Pierre-Édouard Décimus va bientôt co-fonder avec son complice, Jacob Desvarieux.
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