Depuis les cartes secrètes de Séville jusqu’aux modèles numériques des inondations de Valence, la connaissance du territoire accompagne depuis cinq siècles les ambitions et les inquiétudes de l’Espagne.
De la Casa de la Contratación aux géopolitologues contemporains, cette histoire raconte comment le savoir géographique et cartographique s’est mis, tour à tour, au service de l’empire, de l’État puis de la démocratie.
Le sens de la carte
Des cartes secrètes de Séville aux modèles numériques des inondations de la Communauté de Valence en 2024, la connaissance du territoire accompagne depuis cinq siècles les ambitions et les inquiétudes espagnoles. Longtemps mobilisée pour naviguer, conquérir et administrer, elle sert désormais à comprendre les déséquilibres régionaux, à encadrer l’urbanisation et à anticiper les crises. Cette histoire révèle dans tous les cas une constante : savoir où se trouvent les choses ne suffit jamais car il faut aussi déterminer qui décide de leur place et qui supporte les conséquences de ces décisions.
Ainsi, lorsque les eaux ont ravagé les communes situées au sud de Valence, en octobre 2024, l’Espagne a découvert avec effroi qu’un territoire abondamment cartographié pouvait demeurer dangereusement mal préparé. Des zones industrielles, des logements, des routes et des équipements occupaient des espaces exposés aux crues tandis que l’enchaînement de la prévision météorologique, de l’alerte et de la protection des habitants révélait ses fragilités. La catastrophe posait une question qui dépasse la seule gestion des intempéries : comment transformer une connaissance scientifique disponible en décisions publiques capables de protéger effectivement la société ?
Cinq siècles plus tôt, dans les bureaux de la Casa de la Contratación de Séville, un autre problème de sécurité commandait déjà la production des mappemondes espagnoles. Il fallait en effet assurer la navigation entre les possessions de la Monarchie hispanique (1479-1716), recueillir les observations des pilotes et empêcher que des informations stratégiques ne profitent aux puissances concurrentes. Entre ces deux moments, les instruments ont radicalement changé mais la relation entre savoir géographique et pouvoir politique n’a jamais disparu. Elle s’est déplacée, passant du contrôle des routes océaniques à l’organisation des infrastructures, du recensement des ressources à la prévention des risques intérieurs ou extérieurs.
Parler d’une « école espagnole » de cartographie, géographie et géopolitique exige néanmoins une précaution puisqu’il n’existe ni doctrine unique, ni filiation ininterrompue qui conduirait naturellement des cosmographes impériaux aux universitaires contemporains. La cartographie produit des représentations, la géographie analyse les organisations spatiales ainsi que les relations entre sociétés et milieux pendant que la géopolitique étudie les rivalités de pouvoir inscrites dans l’espace. Ces domaines se croisent sans se confondre à travers des administrations, des universités, des établissements militaires et des réseaux scientifiques qui possèdent leurs traditions propres.
D’ailleurs, leur originalité commune tient moins à une théorie exclusivement nationale qu’à une expérience historique particulière. L’Espagne a effectivement dû penser un empire dispersé, moderniser un État traversé de profondes différences régionales, reconstruire ses institutions scientifiques après la guerre civile (1936-1939) et accompagner une décentralisation ambitieuse. Il lui faut aujourd’hui concilier attractivité touristique et habitabilité, transition énergétique et justice territoriale, ouverture internationale et maîtrise des vulnérabilités. La géographie et la géopolitique y deviennent ainsi des moyens de relier des problèmes que l’action publique traite trop souvent séparément.
Des cartes maîtresses pour un empire au long cours
La création de la Casa de la Contratación de Indias, en 1503, constitue un jalon essentiel de cette histoire institutionnelle. Installé à Séville, cet organisme encadre les échanges avec les territoires américains de la Monarchie hispanique et rassemble progressivement des fonctions commerciales, administratives, nautiques et scientifiques. De fait, Madrid ne peut sécuriser ses traversées sans organiser la transmission des connaissances accumulées en mer. Dans ce cadre, les ports, les vents, les courants, les récifs et les distances deviennent autant d’informations qu’il faut enregistrer, confronter et convertir en instruments de navigation.
En 1508, la création de la charge de Piloto Mayor, d’abord confiée à Amerigo Vespucci (1454-1512), donne une forme plus systématique à cette entreprise. Juan Díaz de Solís (1470-1516) puis Sébastien Cabot (1484-1557) lui succèdent. La diversité de leurs origines (un Italien, un Espagnol et un Anglais) démontre que cette science au service de l’Espagne est déjà profondément internationale étant donné qu’elle se construit par la circulation des hommes, des techniques et des expériences. Les souverains espagnols mobilisent par conséquent des compétences disponibles dans l’espace européen pour résoudre des difficultés concrètes bien avant l’apparition des disciplines universitaires modernes.
Le Padrón Real (carte de référence de la navigation transatlantique dont la première version date de 1507-1508) exprime cette volonté de centralisation monarchique. Les informations nouvelles rapportées par les voyages doivent permettre d’en corriger les tracés afin que les documents employés par les marins reposent sur une base commune. Sa valeur stratégique explique les efforts de confidentialité qui l’entourent sans qu’il faille imaginer un secret parfaitement étanche. Les savoirs circulent aussi par les copies, les mobilités professionnelles et les rivalités commerciales, ce qui rend leur contrôle toujours partiel à l’époque.
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !