Bougies à la main, le vice-président, le président et un juge de la Cour suprême argentine font la une du journal de gauche Página 12, dans un photomontage destiné à insister sur “l’obscurité” de leur décision de “permettre la vente sans limite de terres à des étrangers”. La polémique est vive en Argentine, où la crainte d’une nouvelle forme de “colonisation” du pays à travers l’afflux des capitaux étrangers faisant main basse sur les terres et les ressources naturelles a provoqué de nombreuses manifestations ces dernières années.
Cela fait près de trois ans que Javier Milei tente d’obtenir l’abrogation de la Ley de Tierras, une norme interdisant notamment aux provinces de vendre plus de 15 % des terres rurales à des ressortissants étrangers, ainsi que les terrains possédant d’importantes réserves en eau ou situés près des frontières. En décembre 2023, le président libertarien avait ainsi inclus cette abrogation dans un vaste décret de nécessité et d’urgence (DNU), avec l’espoir de doper la vente de terres rurales à des investisseurs étrangers.
Mais cette abrogation avait été bloquée par un tribunal de La Plata après un recours d’inconstitutionnalité présenté par l’association des anciens combattants des Malouines, qui craignait que cela n’affecte leur lutte pour récupérer l’archipel britannique revendiqué par l’Argentine. Ne s’avouant pas vaincu, Milei a soumis en début d’année un nouveau projet de loi pour assouplir la Ley de Tierras, que le Sénat a rejeté, en août, après d’importantes mobilisations sociales contre la “vente du pays”.
Vendre le pays
Le 29 septembre, cependant, la Cour suprême a considéré le recours déposé par l’association des ex-combattants des Malouines en 2024 comme invalide, levant de fait les restrictions à la vente de terres, au motif que “la souveraineté territoriale n’est pas un bien juridique collectif”. C’est cette explication que Página 12, en s’appuyant sur plusieurs entretiens avec des juristes, juge “obscure”.
“Après la pluie de critiques que cette décision a provoquée”, la Cour suprême a rendu public un communiqué dans lequel elle se dit être victime de “discours de haine et de dénigrements”. En outre, elle y précise ne pas se prononcer sur la constitutionnalité du DNU, mais sur la qualification de l’association pour présenter le recours, explique Página 12. “Dans les faits, bien que la décision ne porte pas sur le fond de la question, son effet est de laisser les terres rurales sans protection et de permettre sa vente illimitée aux étrangers”, résume le journal.
Il souligne que la décision est intervenue “au moment même où Javier Milei se dirigeait vers l’Argentina Week” pour “vendre le pays”, comme a coutume de dire le ministre de l’Économie, Luis Caputo.
La vente massive de terres à des investisseurs étrangers inquiète d’autant plus les Argentins que Milei, apôtre de la dérégulation, présente l’Argentine comme un refuge idéal pour les ultrariches, un paradis pour les “entreprises non humaines” contrôlées par l’intelligence artificielle, et une terre propice à l’exploitation pétrolière et gazière massive et à l’extraction de minerais rares. L’arrivée du magnat américain Peter Thiel, porteur de projets de méga-data centers gourmants en terres et en eau, a d’ailleurs soulevé d’importantes questions sur son intérêt réel pour le pays.
De nouvelles mobilisations sont annoncées, avec notamment une manifestation devant le palais de justice de Buenos Aires, le 6 octobre, et une autre devant le Congrès le 15.
En dérégulant l’IA, Milei veut faire de l’Argentine le paradis des “entreprises non humaines”
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