Comme tous les mercredis, le minibus s’est garé à l’arrière de ce centre public de santé de Victoria, la coquette capitale des Seychelles, lovée entre la mer et des éperons rocheux verdoyants. Un rendez-vous discret, mais accessible et pragmatique. Au compte-goutte, des anonymes – surtout des hommes, plutôt jeunes – s’approchent de l’habitacle, discutent une minute ou deux avec le personnel sanitaire, puis s’éloignent sans encombre. A l’entrée, dans une boîte jaune dûment plastifiée, ils ont pu déposer leurs seringues usagées. Ils repartent avec autant de seringues neuves, stériles et emballées.
A l’heure de la pause déjeuner, passe ainsi Karim (qui n’a pas souhaité donner son nom de famille) – claquettes, polo et short de bain. Il travaille à décharger les bateaux de marchandises faisant étape dans ce port de l’océan Indien. Le trentenaire consomme par injection depuis trois ans. Il ne précise pas quelle substance, mais les Seychelles font face depuis une quinzaine d’années à une crise de multi-addictions aux drogues, notamment à l’héroïne, à la méthamphétamine et à la cocaïne. « J’utilise une seringue pendant deux ou trois jours. Je sais que ce n’est pas bien, mais c’est comme ça. En revanche, je ne prête ma seringue à personne, explique-t-il tranquillement. Le problème, aux Seychelles, c’est qu’on a beaucoup de gens qui se partagent les seringues. Il y a en a même qui les revendent. »
Quelques minutes plus tôt, Ronaldo, 27 ans, lui aussi manutentionnaire sur le port, confirmait cette pratique dangereuse, qui ajoute aux risques de la consommation elle-même (overdose, complications cardio-vasculaires, douleurs, etc.) celui d’être infecté par le VIH ou de contracter des maladies infectieuses, comme l’hépatite C. « J’ai même des amis qui sont morts, cette année, affirmait-il en mâchant son chewing-gum. Moi les maladies ne me font pas trop peur, car je garde mes seringues pour moi. »
A l’échelle mondiale, les consommateurs de drogues par injection sont ainsi « disproportionnellement touchés par le VIH », insiste un rapport de l’Onusida. L’agence de l’ONU souligne que, au sein de cette population, la prévalence du syndrome était de 5 % en moyenne en 2022 (elle monte jusqu’à 32 % dans certains pays), contre 0,7 % pour la population adulte générale. Ils ont 14 fois plus de chance de contracter une infection par le VIH, ajoute l’Onusida.
Transmission réduite
Dans ce tableau global, les Seychelles, pays le plus riche d’Afrique en PIB par tête et très peu peuplé, 120 000 habitants environ, semblent plus épargnées : la prévalence du VIH dans la population générale y est de moins de 1 % selon plusieurs agences de l’ONU (les derniers chiffres disponibles datant de 2019). En revanche, cette proportion grimpait à 22 % parmi les consommateurs de drogues par injection selon des chiffres de 2017 (là encore les derniers disponibles), publiés au sein du plan national stratégique pour 2019-2023.
« L’augmentation des cas de VIH était directement liée au partage de seringues » dans le cadre de la crise de multi-addictions aux drogues, retrace Justin Freminot, président de Haso, une association locale qui arpente les quartiers pour sensibiliser contre la maladie. Les autorités n’ont pas fait suite à notre demande d’interview.
L’Etat seychellois a démarré au mi-temps des années 2010 son programme gratuit d’échange de seringues — l’une des premières recommandations des agences de l’ONU pour prévenir les infections par le VIH chez les consommateurs de drogues par injection. « Depuis que ce programme a commencé, la transmission du VIH par ce biais s’est réduite. On les leur donne, donc la plupart des utilisateurs ne partagent plus leurs seringues », poursuit M. Freminot. Selon le même plan stratégique national, en 2017, 75 % de cette population déclarait avoir utilisé une seringue stérile lors de sa dernière consommation.
« Nous sommes très conscients des risques de maladies. Aux Seychelles, il y a tous ces programmes en place pour t’éviter de les attraper », confirme Mose Joubert, 33 ans, sobre depuis environ un an quand nous le rencontrons en mai. L’île est petite, rappelle-t-il, il ne faut pas faire beaucoup de chemin pour se procurer des seringues propres. « Je ne vivais pas loin de l’hôpital. Je m’assurais toujours d’aller à l’échange de seringues et, ensuite, de ne pas les partager. Mais, dans les points de vente, certains continuent d’être imprudents. »
Distribution de méthadone
La distribution de seringues n’est qu’un des aspects de la réponse gouvernementale. Dans le minibus garé derrière le centre de santé, le personnel sanitaire profite de l’interaction, même courte, pour distribuer également des préservatifs – une autre protection contre la transmission de maladies infectieuses. Dans le bâtiment attenant, des tests rapides sont proposés. Ils indiquent qu’au-delà du VIH, beaucoup de consommateurs sont testés positifs à l’hépatite C, mais aussi parfois à la tuberculose et à la syphilis.
De plus, l’Etat distribue depuis maintenant une dizaine d’années de la méthadone. L’objectif de ce traitement de substitution à l’héroïne, pris quotidiennement et gratuitement, est de gommer les effets du manque et ainsi d’aider à l’arrêt de la consommation. Pour les consommateurs par injection, il participe aussi à réduire les risques de contracter une maladie infectieuse.