- Olivier François, historien et officier de réserve, a dirigé un colloque et un ouvrage explorant quinze siècles de logistique militaire, de la Rome antique aux drones actuels.
- Il défend une approche chronologique plutôt que thématique, révélant les grandes bascules historiques, comme l’émergence tardive d’un service de santé militaire structuré.
- De Turenne aux drones ukrainiens, l’entretien montre que la chaîne logistique reste une cible stratégique majeure, où l’innovation appelle sans cesse la contre-innovation.
Docteur en histoire et officier de réserve à l’armée de Terre, Olivier François a édité, aux Presses Universitaires de Valenciennes, les actes du colloque « Guerre et paix. Diachronie autour de la logistique militaire », qui s’est tenu les 30 et 31 mars 2023 à l’Université Polytechnique Hauts-de-France. Quinze contributions, signées par des historiens civils et des officiers-historiens, y explorent quinze siècles de logistique militaire, des mules du train légionnaire romain aux actuelles tentatives des armées pour participer à la préservation de l’environnement. Rencontre avec l’organisateur du colloque et coauteur du recueil.
Une passion née d’une thèse sur le Lebel
Qu’est-ce qui, dans votre parcours de doctorant en histoire et d’officier de réserve, vous a donné l’envie d’organiser un colloque entièrement consacré à la logistique militaire, un sujet que vous décrivez vous-même comme « la grande absente des études historiques » ?
Il y a des raisons liées à ma vie personnelle. En tant que réserviste, j’ai un peu travaillé dans la logistique, mais ce n’est pas du tout mon cœur de métier : je suis de l’arme de cavalerie. J’ai par ailleurs eu l’occasion de travailler dans un G4, et j’ai eu un petit aperçu de la complexité et de l’intérêt de la chose.
Les futures consommations de cartouches sont la grande inconnue des années 1880 à 1914 (un peu comme aujourd’hui, ou un peu comme avant la guerre d’Ukraine). Des calculs théoriques donnaient bien une vague idée des consommations, mais les tirs de troupes en temps de paix s’effectuaient sur le pas de tir, où la notion de stress était totalement absente.
Il y avait un grand appétit, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, pour les consommations réelles. Et dès qu’il se passait quelque chose (une obscure guerre du côté du Chili, par exemple, qui durait quelques semaines), tout le monde s’y précipitait pour observer, prendre des notes, et on s’apercevait qu’il y avait des pénuries. La première question de fond, était comment prévenir la pénurie ?
Mais l’autre difficulté, qu’on perçoit dès la guerre de Mandchourie, en 1904, c’est que le problème ne se limite plus à apporter les munitions : les armes tirent plus loin, le champ de bataille devient plus visible, parce qu’il n’y a plus de poudre noire. On ne l’utilise plus depuis les années 1890. Auparavant, comme tout le monde tirait à la poudre noire, il y avait un tel brouillard que les pourvoyeurs. Là, tout change : logisticiens et tacticiens se retrouvent démunis face à cette nouvelle donne.
« Les armes tirent plus loin, le champ de bataille devient plus visible, parce qu’il n’y a plus de poudre noire. »
Vous avez fait le choix d’organiser cet ouvrage de façon strictement chronologique plutôt que thématique. Pourquoi ce parti pris, et qu’apporte-t-il par rapport à un classement par grandes fonctions logistiques : transport, munitions, santé, énergie ?
Ce choix permet de faire ressortir de grandes bascules : par exemple la mise en place, assez tardive, d’un service de santé comme organisation propre des armées. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de service de santé avant, mais pas dans l’organisation que nous lui connaissons aujourd’hui. Contrairement aux problèmes de munitions, qui évoluent avec les technologies, le problème d’un blessé sur un champ de bataille a toujours été le même. Mais la réponse apportée, elle, a varié. À partir du moment où il devient compliqué de former un soldat, on comprend qu’il faut l’empêcher de tomber malade, puis le soigner s’il est blessé, pour pouvoir le réemployer.
Le fait qu’on légifère sur un sujet en 1708 ne veut pas dire qu’il n’y avait rien avant : c’est toute la difficulté de l’historien. Il y a des silences qui étaient évidents pour l’homme ou la femme de l’époque, parce que tout le monde savait de quoi il s’agissait ; pour nous, faute de texte, on croit parfois qu’une chose n’existait pas.
Sa contribution au colloque : les munitions de l’infanterie
Votre propre contribution porte sur les crises d’approvisionnement en munitions de l’infanterie française entre 1866 et 1914. En quoi ce travail a-t-il nourri, ou au contraire été nourri par, votre rôle d’organisateur du colloque ?
Certains estiment que lorsqu’on organise un colloque, on ne doit pas y intervenir soi-même ; mais cela peut aussi être un coup de projecteur supplémentaire, d’autant que Boris Bouget avait mené, sur le XVIIIe siècle, un très bon travail sur un domaine comparable au mien. On s’aperçoit alors que si les technologies changent, le problème, lui, reste le même, notamment la question de la dotation à apporter. On est toujours dans un régime de compromis : l’idée est que le soldat ait un maximum de cartouches, mais s’il en a trop, il pèse plus lourd et peut transporter moins d’eau et de nourriture ; il pourra peut-être tirer plus longtemps, mais au bout de deux jours, il n’aura plus rien à manger ni à boire.
De façon générale, organiser et participer à un colloque, quand on prépare une thèse, est toujours utile : cela permet de montrer à son directeur de thèse qu’on a bien travaillé, et de vérifier soi-même si l’on dispose de suffisamment de matière et de recul. C’est aussi une façon de confronter ses propres conclusions à celles des autres. Le regard que porte M. Bouget sur un domaine proche de celui que je présente ici m’a incité à creuser certains points. Cela permet de valider des points et de prendre conscience des manques, sachant qu’il y en aura toujours : on n’aura jamais tout sur tout.
Des invariants, mais pas de « nature » figée
Plusieurs contributions insistent sur des invariants logistiques qui traversent les siècles : le fourrage sous l’Ancien Régime, le pétrole aujourd’hui. Diriez-vous qu’il existe une véritable « nature » de la logistique militaire, indépendante des époques et des technologies ?
C’est une question à la fois simple et compliquée. Les militaires (Foch en a parlé, mais il n’est pas le seul) abordent la question des principes de la guerre, et l’on estime généralement que ces principes sont intangibles : le principe d’alimenter les troupes dans les bonnes quantités, au bon endroit, au bon moment. Cette question se posera toujours, qu’on fasse la guerre aujourd’hui ou sur Mars en 2300. Il y a donc des invariants. Mais c’est plus compliqué que ça, parce que de la doctrine découlent des règlements, et ces règlements changent les modalités concrètes d’approvisionnement : elles ne sont plus les mêmes sous Louis XV qu’en 1890. Il y a des points communs, mais aussi de très grandes différences.
L’autre intérêt, c’était un peu comme si on avait travaillé sur des modalités de guerre qui restent valables : Mónika F. Molnár montre la logistique ottomane, des chameaux parés d’un pavillon sur la tête et sur la bosse. On peut se demander pourquoi. Peut-être simplement parce que c’est plus beau. Ou peut-être parce qu’on profite de la logistique pour faire autre chose. Vu de loin, des chameaux se déplaçant avec des troupes à pied et à cheval soulèvent de la poussière, et tous ces drapeaux, toutes ces bannières qui s’en détachent seront visibles de loin par les éclaireurs adverses, ce qui contribue à induire l’ennemi en erreur sur la force réelle de l’armée. La logistique ne sert donc pas seulement à approvisionner (c’est son essence, bien sûr), mais elle peut aussi servir à tromper l’adversaire, à feinter. On peut tout imaginer.
La chaîne logistique, cible de choix hier comme aujourd’hui
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la capacité à frapper derrière les lignes ennemies a fait de la chaîne logistique une cible de choix. Le développement du drone dans cet environnement vient aussi renforcer le concept. Ce type de frappe est-il appelé, selon vous, à devenir une priorité croissante ?
D’une certaine façon, cela l’a toujours été. Dès le XVIIe siècle, l’un des objectifs de Turenne, par exemple, est déjà d’aller couper la ligne de ravitaillement adverse (ce qu’on appelle la ligne d’opération). C’est une façon d’affamer l’adversaire : quand celui-ci est une troupe de 300 hommes, il peut vivre sur le terrain ; à 20 000, c’est plus compliqué ; à 100 000 ou 150 000, c’est tout simplement impossible.
Aujourd’hui, on dispose d’autres moyens, mais je me pose une vraie question, à laquelle je n’ai pas de réponse toute faite : la guerre en Ukraine est-elle réellement aussi symptomatique qu’on le dit ? Il ne s’agit pas de faire comme si elle n’existait pas. Mais ne sommes-nous pas, avec les drones, dans une logique un peu comparable à celle de l’avion d’observation en 1914, ou des ballons vers 1870 ? Il existe encore assez peu de moyens de lutte anti-drones réellement efficaces ; ils sont en cours de développement. En Ukraine, on parle beaucoup de « transparence du champ de bataille ». Elle est réelle, mais c’est aussi une guerre menée avec un bras dans le dos, dans la mesure où aucun des deux belligérants ne cherche à détruire frontalement le système d’observation de l’adversaire. En cas de conflit entre la Chine et les États-Unis, par exemple, je pense qu’on chercherait beaucoup plus largement à détruire les satellites : pour le GPS, pour l’observation, pour bien d’autres usages. La guerre en Ukraine montre donc qu’on peut, avec des drones, sérieusement gêner l’adversaire, l’empêcher de se reposer, de se réapprovisionner. Mais ces drones s’appuient en partie sur Starlink : que se passe-t-il si un jour Starlink disparaissait ?
« La guerre change, je dirais, non pas de nature, mais d’échelle. »
Je ne veux surtout pas tomber dans cette logique consistant à présenter systématiquement l’Ukraine comme un cas absolument inédit et à part dans l’histoire. Certes, les moyens changent (aujourd’hui infiniment plus puissants), mais les contre-mesures se renforcent tout autant. On est dans l’éternel débat du canon et de la cuirasse : innovation, contre-innovation, re-innovation. Depuis toujours, on a cherché à infiltrer les lignes adverses : aujourd’hui, ce sont des parachutistes ; sous Louis XIV, c’étaient des partis de cavalerie qui se détachaient parfois sur 150 à 200 kilomètres pour aller lever des contributions ou frapper des dépôts. Les moyens ont changé. Mais je ne pense pas qu’on ait attendu la guerre de Sécession pour inventer ce genre de manœuvre.
Vers une logistique duale, entre drones et hommes au sol
Dans votre introduction, vous appelez de vos vœux un prolongement de la réflexion vers le XXIe siècle. Quels terrains ou quelles crises contemporaines vous paraissent aujourd’hui les plus urgents à étudier sous cet angle logistique ?
On parle beaucoup de drones d’observation ou d’attaque, mais il y a de plus en plus de drones logistiques : c’est une aide considérable. Beaucoup d’essais n’ont pas été très couronnés de succès, mais en Ukraine, on procéderait déjà à l’évacuation de blessés par drone. On peut imaginer qu’une armée fasse reposer, à l’avenir, une partie de sa logistique sur des drones, ce qui permettrait de s’affranchir des routes et de livrer au dernier moment, plutôt que de faire circuler de grands convois de véhicules dont un observateur un peu avisé devine facilement la destination. Cela permettrait de davantage surprendre l’adversaire. Mais cette logistique aéroportée peut elle aussi être piratée, alors qu’un chauffeur de camion, lui, peut difficilement l’être. On reste dans cette même logique de l’épée et du bouclier.
On est au début d’un processus, et on peut très bien imaginer, à terme, une logistique duale, pour partie assurée par des drones, pour partie au sol. L’avantage, c’est qu’on économise une partie du potentiel humain. Mais c’est peut-être aussi là que se logera la fragilité : quand trois cents drones arrivent pour livrer des munitions, il faut bien que des hommes les réceptionnent, et donc qu’une aire de réception soit créée. Or il pourrait devenir plus intéressant, pour l’adversaire, d’additionner effets matériels et pertes humaines en frappant cette zone logistique plutôt que de s’en prendre uniquement aux drones eux-mêmes.
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