Alors que l’Espagne pleurait les 68 morts de l’accident ferroviaire survenu mercredi à Urda, à 150 kilomètres au sud de Madrid, la presse du pays partageait jeudi matin dans ses éditoriaux son incompréhension et sa colère face à cette nouvelle catastrophe, moins d’un an après l’accident d’Adamuz, en Andalousie, qui avait fait 46 morts.
Le gouvernement a décrété trois jours de deuil national, et les secours s’activaient encore jeudi matin pour extraire les corps des wagons détruits par la violente collision entre un train à grande vitesse de la compagnie nationale Renfe et un train à l’arrêt appartenant à la compagnie espagnole privée Iryo.
Selon les déclarations du ministre des Transports Óscar Puente, rapportées par le site de gauche El Plural, l’accident a été provoqué par la décision d’un opérateur du centre de contrôle d’Atocha, à Madrid, “d’autoriser la reprise de tout le trafic ferroviaire” à une vitesse “normale”, huit minutes après une panne du système de contrôle automatique, qui avait immobilisé six trains.
Une décision qui “contrevient à la réglementation, puisque l’autorisation ne devrait être accordée qu’avec une vitesse à vue, c’est-à-dire 40 km/h”, précise le site.
« Circonstances inexplicables »
Selon les enregistrements des communications entre le centre de contrôle et les deux trains, obtenus par plusieurs médias espagnols, la conductrice du train Iryo a informé quelques minutes plus tard le centre de contrôle qu’elle n’arrivait pas à redémarrer et que son train était toujours à l’arrêt, mais le même contrôleur a maintenu son ordre de circulation.
“Une erreur” et des “circonstances inexplicables”, a jugé le ministre, qui a exclu de démissionner.
“Mais quel est ce système de sécurité digne du tiers-monde, reposant sur la simple erreur d’un opérateur qui interprète mal les protocoles d’exploitation, commet une erreur de jugement ou perd sa concentration quelques secondes ? ”, s’emporte le site de droite El Español.
“Et pourquoi cette erreur ne s’est-elle pas produite pendant des décennies, et qu’aujourd’hui, à peine neuf mois après l’accident d’Adamuz, une catastrophe similaire se produit à nouveau à cause de la faute d’un seul opérateur ? ”, s’interroge-t-il.
« Deux fois responsables »
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a lui-même reconnu mercredi qu’il n’était pas “acceptable qu’un pays comme l’Espagne subisse deux accidents de train à grande vitesse la même année”.
“Mais Sánchez est le Premier ministre et doit faire plus que simplement reconnaître que ces tragédies sont inacceptables”, assène La Vanguardia. “Il s’agit d’une affaire qui exige une responsabilité politique, et l’accident ne saurait être excusé par une simple “erreur humaine” alors qu’il y a également eu une défaillance du système de sécurité”, estime le quotidien catalan centriste.
“Deux accidents en un an, deux fois responsables”, renchérit ABC à l’adresse du gouvernement. Le titre conservateur reprend lui aussi l’adjectif “inacceptable” pour le retourner contre Pedro Sánchez : “Cela démontre la double responsabilité de son gouvernement face à l’incompétence manifeste dans la gestion des infrastructures”.
« Situation structurelle »
“Le hasard et les erreurs de jugement d’une seule personne peuvent engendrer des tragédies insupportables”, commente de son côté El Confidencial. “Mais dans certains cas, ces accidents sont la conséquence de longues chaînes de commandement qui partent du sommet et se répercutent jusqu’aux opérations quotidiennes”, observe-t-il. En d’autres termes, “ils sont le résultat d’une situation structurelle”.
Le site assure qu’en dix ans, l’Espagne est passée “du statut de pays développé ayant le plus investi dans les infrastructures à celui de pays ayant le moins investi. En 2023, dernière année pour laquelle des données sont disponibles, l’Espagne était le quatrième pays de la zone euro ayant le moins investi dans les transports : 0,66 % du PIB, contre une moyenne de 0,84 % pour la zone euro”, avec pour conséquence “claire” une détérioration des infrastructures.
Un argumentaire repris par El Mundo, qui estime que la succession d’accidents aussi graves en moins d’un an “n’est pas le fruit du hasard, mais bien la conséquence de la dégradation complète du système, due à un gouvernement négligent”.
“Le pouvoir exécutif a mis en péril la sécurité de l’une des infrastructures les plus critiques du pays, et par là même, la vie de ses citoyens. Il en porte l’entière responsabilité”, accuse-t-il.
« Pays sous le choc »
À un moins des élections législatives anticipées convoquées par Pedro Sánchez, la catastrophe d’Urda ne va pas manquer de “placer le débat électoral sur un terrain fertile pour la peur et le désespoir”, analyse le site de gauche ElDiario.es.
Mais El Periódico veut croire que les partis politiques espagnols – qui ont tous, à l’exception de l’extrême droite de Vox, suspendu la campagne après l’accident – sauront faire fi de leurs différences pour s’attaquer ensemble au problème.
“Cette crise ne pourra être surmontée que si chacun met de côté ses affiliations politiques et s’engage à enquêter sur les causes des problèmes persistants qui affectent ce réseau, lequel a déjà coûté la vie à plus d’une centaine de personnes rien qu’en 2026”, observe le quotidien centriste.
“L’heure n’est pas aux luttes intestines, mais au contraire à la recherche de la cause profonde du problème, à la reconnaissance de sa complexité et au rejet des solutions de facilité, qui sont tout sauf des solutions miracles”, juge-t-il.
“La crise de confiance dans la fiabilité de l’État est incalculable”, ajoute en écho El País. “Il nous incombe à tous de nous montrer à la hauteur d’un pays sous le choc, qui exige des réponses, qui se demande non seulement comment cela a pu arriver, mais surtout arriver deux fois”.
Le quotidien de centre gauche rappelle qu’après la catastrophe d’Adamuz, le ministre Óscar Puente avait affirmé que “la probabilité d’un autre accident similaire sur le réseau ferroviaire espagnol était “très faible, extrêmement faible”. Ce mercredi, le drame s’est reproduit. Rendre des comptes devient une exigence plus pressante encore”.
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