Chez Sebastian Pichler, tout le monde est fan du Rapid Vienne. “Nous soutenons l’équipe dans le bonheur et dans les épreuves”, assure le jeune Viennois de 24 ans. Même sa grand-mère suit chacun de leurs matchs. “Il n’y a que ma copine qui trouve ça exagéré, ce pèlerinage au stade.” Sebastian, lui, est envoûté chaque fois que les joueurs foulent la “pelouse sacrée”, qu’ils marquent le “but salvateur”. Il arbore fièrement le maillot de l’équipe, une manière d’affirmer son appartenance à cette communauté de passionnés, comme son père et son grand-père avant lui.

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Cette ferveur transmise de génération en génération n’est pas un phénomène exclusivement autrichien. Partout dans le monde, les fans de ballon rond entonnent l’hymne You’ll Never Walk Alone dans les tribunes des stades. Un chant qui aurait tout autant sa place dans une église. “N’aie pas peur de l’obscurité”, assure le premier couplet. Et le refrain est encore plus éloquent : “Continue d’avancer, avec l’espoir au cœur, et tu ne marcheras jamais seul.”

Le parallèle n’est pas infondé, confirme Otmar Weiß, sociologue du sport et directeur du cursus de psychomotricité à l’université de Vienne. Car les similitudes entre croyants et passionnés de ballon rond ne se limitent pas au champ lexical utilisé : “Le sport est une religion moderne, selon lui. Il n’y a rien de comparable dans notre société actuelle, aucun autre domaine qui revêt autant d’importance.” Mais comment l’expliquer ?

“Le sport est un condensé de la vie”

Cet engouement tient avant tout au pouvoir d’identification offert par le sport, qu’il soit individuel ou collectif. Pour les pratiquants, bien sûr, mais aussi pour les simples spectateurs. “Le sport est un condensé de la vie, reprend Otmar Weiß. Un mélange de victoires et de défaites, d’accomplissements et d’échecs, de triche et de fair-play, il nous rassemble et nous divise – en bref, on y retrouve toutes les situations du quotidien.” Et tout ce que l’on recherche au jour le jour :

“Le sport donne du sens à la vie, il transmet des valeurs d’équité et de respect, établit des normes et incarne des idéaux auxquels nous aspirons, mais qui sont généralement inaccessibles dans la sphère privée et professionnelle.”

Autrement dit, le sport nous aide à savoir qui nous sommes, résume l’universitaire. À obtenir une certaine reconnaissance, facteur de plus en plus déterminant en ces temps d’individualisme croissant. À l’heure où la grande famille traditionnelle se fait rare, les traditions perdent du terrain, et avec elles, la religion et ses rituels. “C’est particulièrement vrai pour l’Église catholique”, reprend Otmar Weiß. Si bien que “le sport la remplace dans notre quête de sens, avec ses symboles, sa communauté.”

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Cela vaut surtout pour le foot, selon lui. “Le processus de projection, d’immersion, y est particulièrement facile.” Les spectateurs souffrent avec les joueurs, explique le chercheur, ils ressentent personnellement les émotions – dans une forme d’interaction parasociale, de sensation kinesthésique. Les fans ressentent les mouvements et les impulsions dans leur propre corps. “On se réjouit comme si l’on avait soi-même marqué un but, on pleure à la place du gardien qui a manqué le ballon.”

Émotions et sentiment d’appartenance

C’est justement cette palette d’émotions qui incite de nombreux passionnés à se rendre aux États-Unis pour vivre de plus près la Coupe du monde de foot [masculine], analyse Johannes Müller, directeur du département de sociologie du sport à l’Institut des sciences du sport et du mouvement [de l’université de Vienne].

“L’envie de vivre un événement palpitant, de briser la routine, est un besoin fondamental et universel, surtout lorsque le quotidien nous paraît monotone, flou et répétitif.” À chaque match, le suspense nous tient en haleine jusqu’à la dernière minute : qui va l’emporter ? “Cette imprévisibilité a quelque chose de très attirant.”

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Si ces émotions peuvent tout à fait être vécues seul, devant sa télé, elles sont encore plus fortes lorsqu’elles sont partagées. “Les retransmissions de match font émerger une forme d’identité de groupe chez une foule d’inconnus, détaille Johannes Müller. Et l’effet est encore plus puissant dans les tribunes de stade.”

Pas de quoi en faire un substitut à la religion pour autant, nuance le sociologue. “Le sport est un univers à part, qu’on ne peut pas comparer à celui de l’Église, même s’il est vrai qu’il peut y avoir quelques similitudes dans l’appartenance à une communauté.” En revanche, une chose est sûre : “Le foot est le sport le plus fédérateur à l’échelle mondiale”. Les enfants tapent dans le ballon dès le plus jeune âge avant, souvent, de pratiquer en club à l’adolescence. “Aujourd’hui, le foot fascine partout, indépendamment du genre, du niveau d’instruction, des classes sociales et de l’âge.”

La Coupe du monde 2026 vue par la presse étrangère
Organisation, résultats, équipe de France : les petites et grandes histoires d’un tournoi hors norme.
Falco/Cuba