Après près de quarante-huit heures en mer, l’équipage d’un navire marchand a retrouvé Oussama Chouat, aperçu dans l’eau à environ cinq cents mètres du bâtiment.

Oussama est l’un des quinze jeunes originaires de Ben Guerdane et de Zarzis [dans le sud-est de la Tunisie, près de la frontière avec la Libye], partis à bord d’une barque de pêche pour une traversée vers les côtes européennes. L’embarcation a quitté les côtes de la zone d’El-Jedaria, située entre les ports d’El-Ketef (Ben Guerdane) et de Zarzis, le mercredi 19 août 2026 à 13 heures. Elle transportait des jeunes âgés de 16 à 25 ans, quatorze de la ville de Ben Guerdane et un de Zarzis.

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Cinq heures après le départ, l’eau a commencé à s’infiltrer dans la barque. Le capitaine n’est pas parvenu à la maîtriser et l’embarcation a chaviré avec tous ceux qui se trouvaient à son bord.

Le militant des droits humains Mostafa Abdelkebir, président de l’Observatoire tunisien des droits de l’homme, confirme cette version. Le naufrage n’est pas dû aux mauvaises conditions météorologiques, indique-t-il, mais à la surcharge de la barque et au manque d’expérience du capitaine, incapable de tenir la mer.

“La mer a ses fossés et des tempêtes peuvent s’y lever sans prévenir. Avec une barque surchargée, en mauvais état, conduite par un capitaine qui n’a ni l’expérience ni le savoir-faire nécessaires pour affronter les vagues, le naufrage est certain.”

Entre-temps, l’inquiétude avait gagné les familles. Quarante-huit heures après le départ, aucun appel n’était venu les rassurer sur le sort de leurs enfants. Dans cette attente, des rumeurs et des informations inexactes ont circulé, affirmant que les jeunes avaient atteint l’autre rive.

Le vendredi 21 août, vers 21 heures, la nouvelle est tombée. Un navire marchand avait secouru un jeune homme prénommé Oussama, retrouvé flottant en pleine mer.

Hamza Chouat, parent des victimes, explique à Inkyfada qu’Oussama a livré une information terrible. Il avait laissé ses compagnons “vivants au milieu de la mer”. Des habitants de Ben Guerdane se sont alors dirigés en grand nombre vers le port et l’hôpital de Zarzis pour suivre l’évolution de la situation.

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Au même moment, citoyens et marins se sont mobilisés pour prendre part aux recherches. Des barques et des unités maritimes sont sorties des ports d’El-Ketef, à Ben Guerdane, et de Zarzis pour ratisser la zone pendant la nuit et la matinée du lendemain. Hamza Chouat évoque un élan de solidarité face au malheur de la région. “Les barques des pêcheurs sont parties des ports d’El-Ketef et de Zarzis pour ratisser les eaux de la Méditerranée. Dans le quartier d’El-Chott, à Zarzis, les habitants ont marqué un moment historique en soutenant les marins et les familles des victimes, se portant volontaires pour fournir le carburant des embarcations engagées dans la recherche des disparus.”

Des responsables “absents au moment du malheur”

Au matin du samedi 22 août, deux corps ont été repêchés et remis aux unités de la garde maritime. Le père d’un marin a contacté Hamza pour lui apprendre que son fils avait trouvé un troisième corps pendant le ratissage. Hamza a rappelé le marin et, en suivant les échanges sur les radios maritimes, il est parvenu à identifier le défunt à partir de sa description. Il s’agissait du jeune Mohamed Salah Ben Mehdi Zagrouba, 20 ans.

Les recherches se sont poursuivies sous la supervision des unités de la garde maritime et de l’armée, avec le concours des marins, qui ont retrouvé la plupart des corps et les ont remis aux autorités pour les procédures légales.

Le drame de Ben Guerdane a révélé une tragédie profonde. La seule famille Chouat a perdu sept des siens. Parmi les scènes les plus douloureuses figure l’enterrement des deux frères Jasser et Koussay Chouat, 22 et 16 ans, dont les corps ont été identifiés l’un après l’autre à mesure que les analyses ADN étaient prêtes, puis remis ensemble à la famille pour adoucir le poids du malheur.

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Le soir du 26 août 2026, la direction générale de la garde nationale a publié un communiqué annonçant l’achèvement des recherches, le repêchage de tous les corps et leur remise aux familles. Le texte est paru quelques heures après l’enterrement, le même jour, de dix enfants de la région au cimetière Sidi Khlif. “Aucun responsable central, régional ou local n’y assistait, à l’exception d’un député présent en tant qu’enfant de la région”, affirme Hamza.

“Les habitants n’oublieront pas que les responsables étaient absents au moment du malheur. Ils se demandent aujourd’hui qui se tiendra à leurs côtés quand ils auront besoin de l’État et de ses institutions. Plus grave encore, on cherche à faire porter aux victimes et à leurs familles la responsabilité de ce qui s’est passé, déclare l’universitaire et militant Mohamed Zouari, originaire de Ben Guerdane. Ce débat marginalise la question et la vide de son contenu, il la noie dans des approches sans logique alors que la situation exige une discussion sérieuse et responsable sur les causes réelles qui ont mené la région là où elle en est.”

“Une économie de la marge”

Oussama, Mohamed Salah, Jasser, Koussay et les onze autres victimes de la barque de la harga [terme qui vient d’un mot arabe signifiant “brûler” et qui désigne la migration clandestine ; on parle aussi de “harraga”] vivaient du commerce transfrontalier entre la Libye et la Tunisie, par le poste de Ras Jedir, avant que la situation économique de la région ne se dégrade sous l’effet des restrictions croissantes imposées à cette activité depuis près de deux ans. C’est ce qui les a poussés à risquer leur vie et à prendre la mer.

Le long de la route qui relie la ville de Ben Guerdane au poste frontalier de Ras Jedir, le paysage n’est plus celui des années d’activité frontalière. Inkyfada a constaté la fermeture de nombreux commerces, tandis que d’autres poursuivent leur activité avec une pénurie visible de certains produits. Les points de vente se limitent pour l’essentiel à proposer des quantités d’essence de contrebande, après que la fermeture du poste frontalier a fortement réduit l’activité commerciale de la zone, ce qui s’est répercuté sur la vie des habitants, sur les commerçants et sur le circuit économique de la région.

“Des milliers de personnes vivent à Ben Guerdane d’une économie de la marge, sans aucune alternative économique ou de développement qui les sortirait de cette situation dégradée”, dit Mostafa Abdelkebir.

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L’économie locale se lit dans un contexte national où le taux de chômage a atteint 14,9 % au deuxième trimestre de 2026 et 26,6 % chez les diplômés de l’enseignement supérieur, selon les indicateurs de l’Institut national de la statistique.

Une part importante de l’activité économique de la zone était liée au mouvement commercial et frontalier, et les effets de la fermeture de Ras Jedir apparaissent avec d’autant plus de netteté dans le décor quotidien de ses rues.

“Cela a privé les jeunes de leur unique source de revenus et les a poussés vers la harga comme choix suicidaire de substitution et comme moyen d’améliorer leur niveau de vie”, dit Hamza Chouat.

La mer pour unique horizon

Mostafa Abdelkebir ajoute que le dénominateur commun entre les victimes originaires de Ben Guerdane n’était pas matériel mais moral, car l’objectif de la plupart de ces jeunes était de quitter la Tunisie et de rejoindre l’espace européen à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail.

Ce désir croise la réalité d’une ville née du commerce frontalier avant d’être “laissée à son sort”, faute de plans de développement clairs de la part des autorités tunisiennes et libyennes, ce qui a pesé sur le mouvement commercial dans la région et l’a interrompu à plusieurs reprises.

“Ras Jedir n’est pas, pour les habitants de Ben Guerdane, un simple point de passage frontalier. C’est une source de revenus essentielle pour un grand nombre d’entre eux et le socle d’une économie locale restée, pendant des décennies, largement fondée sur le commerce informel.”

Depuis le mouvement de 2010 à Ben Guerdane [la ville avait été le théâtre de manifestations, parfois violentes, de la population locale contre la fermeture brutale du poste-frontière avec la Libye], les promesses de développement et les quinze points auxquels se sont engagés les gouvernements successifs ne se sont pas concrétisés, au premier rang desquels la zone logistique franche, la zone industrielle et l’aménagement du poste de Ras Jedir pour en faire un pôle commercial organisé et non un simple point sécuritaire.

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L’universitaire et militant Mohamed Zouari estime que le commerce transfrontalier, colonne vertébrale de l’économie de Ben Guerdane, connaît une dégradation sans précédent. “Historiquement, les relations avec la partie libyenne étaient solides, et les différends commerciaux se réglaient par des canaux diplomatiques et des protocoles d’échange, avec l’intervention des autorités tunisiennes en cas de crise pour garantir la reprise du mouvement commercial. Mais au cours des dernières années, ce rôle a presque totalement disparu, ce qui a entraîné la dégradation économique et sociale de la région.”

Avec la fermeture de ce que l’on appelle “el-khatt”, la ligne, certains jeunes n’ont plus trouvé devant eux que la mer. Ben Guerdane, longtemps la ville qui alimentait le moins la migration irrégulière, est devenue ces dernières années un point de départ de plus en plus fréquenté. Le grand paradoxe tient à ce que la région dispose d’atouts et de richesses, à commencer par un littoral de 27 kilomètres et une plaine qui compte parmi les plus vastes zones de pâturage du pays, sans oublier les ressources salines.

“Pas le dernier échec au départ des côtes tunisiennes”

Cette traversée n’apparaît pas isolée. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de migration irrégulière de la Tunisie vers l’espace européen au cours des dernières années.

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur italien, consignées dans son rapport statistique quotidien, 820 migrants de nationalité tunisienne sont arrivés sur les côtes italiennes entre le 1er janvier et le 15 août 2026.

Mostafa Abdelkebir considère que le naufrage de la barque de Ben Guerdane “ne sera ni le dernier échec ni la dernière [tentative] au départ des côtes tunisiennes”, car la harga est un phénomène lié à une réalité et à une histoire qui remonte aux années 1980, avec la décision de l’Union européenne [en 1986] d’interdire aux Tunisiens l’entrée sur son territoire et de leur imposer un visa.

La harga est également liée à une réalité sociale, économique et politique, ainsi qu’à une dimension psychologique chez des jeunes qui voient dans l’espace européen un objectif légitime, du moins en théorie, parce qu’ils croient y trouver de quoi améliorer leur niveau de vie.

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Abdelkebir estime par ailleurs que les politiques migratoires coordonnées entre la Tunisie et l’Union européenne reposent sur la sélection, en ouvrant des possibilités de mobilité et de travail aux personnes qualifiées, tandis que de larges catégories de jeunes restent en dehors de ces parcours. Il affirme, à plus d’une occasion, que les accords conclus entre les deux parties demeurent insuffisants et qu’ils servent les intérêts de l’Union européenne plus que ceux de la Tunisie.

Il souligne que la Tunisie connaît, dans le même temps, un manque de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs, tandis que l’Union européenne profite de compétences tunisiennes que l’État a pris en charge de former et de qualifier. Cette situation, estime-t-il, pose la question du bénéfice que la Tunisie tire de sa richesse humaine, alors qu’une partie de ses compétences se tourne vers le marché du travail européen.

Quant à Oussama, unique rescapé de la traversée, il fait aujourd’hui face aux suites de ce qu’il a vécu en mer. À Ben Guerdane, les habitants continuent de réclamer pour lui un accompagnement et un soutien psychologique qui l’aideraient à surmonter les effets du drame.