Il est rare qu’une élection se joue aux votes des citoyens de l’étranger. De fait, les vainqueurs sont souvent annoncés peu après la fermeture des urnes dans les métropoles, avant même que leurs bulletins n’aient été comptabilisés. Cependant, au Pérou, où le deuxième tour de l’élection présidentielle a eu lieu le 7 juin et où le comptage des bulletins continue, le duel entre la candidate d’extrême droite Keiko Fujimori et de son rival de gauche Roberto Sánchez est si serré que le dépouillement des quelque 300 000 bulletins de Péruviens de l’étranger (sur 18 millions de suffrages exprimés) a provoqué un revirement des résultats provisoires.
Alors que Sánchez s’est imposé à l’intérieur du pays (de peu, avec 50,13 % des voix), la large avance de Fujimori chez la diaspora (avec 64 % des votes, soit 70 000 voix d’écart) a permis à la fille de l’ancien dictateur du pays de prendre la tête. Près de 30 000 voix la séparent de Sánchez (50,09 %, contre 49,91 %).
Avant de crier victoire, il lui faut attendre le recomptage des bulletins émis dans près de 1 500 bureaux de vote où le dépouillement a été contesté. Le résultat définitif est attendu pour la mi-juillet, mais déjà la controverse enfle, et des voix se font entendre dans le pays pour exiger que les Péruviens de l’étranger soient privés de leur droit de vote.
Frustration et colère
Ce résultat provoque “une nouvelle fissure entre les Péruviens” et certains se demandent, “avec un mélange de frustration et colère, pourquoi quelqu’un qui ne fait plus de queue interminable à l’hôpital public, qui n’a pas peur quand il sort dans la rue ou qui ne subit plus les embouteillages de Lima devrait avoir le même droit de décider de l’avenir du pays”, explique El País América.
Une députée récemment élue du parti de gauche Juntos por el Perú (“Ensemble pour le Pérou”), Amalia Palomino, a ouvert le débat en demandant que les Péruviens perdent leur droit de vote après dix ans d’émigration, souligne Infobae. Et le président en exercice, José María Balcázar, s’est dit prêt à proposer une possible réforme en ce sens.
Sur X, la philosophe péruvienne Jimena Ledgard a déjà apporté au débat son point de vue, largement repris dans la presse locale, en disant regretter que “quelqu’un puisse perdre sur le territoire national et malgré cela devenir présidente, surtout parce que beaucoup de votes à l’étranger émanent de gens qui vivent depuis des décennies hors du pays, et dont les enfants n’ont même jamais vécu au Pérou, et ne le feront jamais”.
Dans El País América, un Péruvien de 36 ans résidant aux États-Unis explique que la distance n’a pas effacé son sentiment d’appartenance au pays, et que ceux qui veulent le priver de son droit de vote “ne savent pas de quoi ils parlent” :
“Nous contribuons au pays en envoyant de l’argent et en investissant là-bas. Mes parents sont sur le point de prendre leur retraite et souhaitent rentrer au pays. Moi aussi, je rêve de le faire quand j’aurai 60 ou 70 ans.”
“Positions néfastes et antidémocratiques”
En 2025, les transferts de fonds des Péruviens de l’étranger dans leur pays d’origine ont atteint un record de 5,368 milliards de dollars (soit 11,7 % de plus qu’en 2024, ce qui équivaut à 1,6 % du PIB).
Pour Perú21, ce “débat est malvenu”. “Certains remettent en cause le droit de vote des Péruviens de l’étranger, tout comme d’autres avaient auparavant proposé de revenir au suffrage censitaire – réservé aux personnes alphabétisées ou aux plus gros contribuables – afin de réduire le poids du Sud andin [qui vote traditionnellement à gauche]. Les cibles changent, mais pas la logique : lorsqu’un groupe vote différemment de ce qui était attendu, on cherche à restreindre ses droits de citoyen. Ces deux positions sont néfastes et antidémocratiques”, ajoute le quotidien local.
De fait, Sánchez a demandé à annuler les suffrages déposés dans 647 bureaux de vote aux États-Unis, alors que Fujimori a exigé que 7 000 votes exprimés dans les zones rurales de Puno, fief de la gauche, soient annulés pour de prétendues irrégularités.
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