Près d’un millier de personnes ont été infectées par le chikungunya ou la dengue en 2025 en France métropolitaine sans avoir voyagé dans une région tropicale – un record. La faute au fameux moustique-tigre, qui a colonisé presque tout le territoire.
Si aucune contamination « autochtone » n’a pour l’heure été rapportée par l’agence Santé publique France en 2026, la situation est surveillée de près par les autorités sanitaires, qui craignent que ces virus, responsables de plusieurs épidémies ces dernières années en outre-mer, ne s’installent de manière durable dans l’Hexagone.
La probabilité d’être infecté par un virus en se faisant piquer par un moustique en France métropolitaine demeure extrêmement faible pour l’instant, mais le risque existe. Et surtout, il s’intensifie année après année. Comment un virus exotique peut-il se retrouver dans le sang d’une personne qui n’a pas quitté le territoire ? Quel est le rôle de l’insecte dans la transmission ? Le tigre est-il le seul moustique qu’il faut craindre ? Ces questions ont piqué la curiosité des Décodeurs.
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Pourquoi les moustiques piquent-ils ?
Parce qu’ils ont soif de sang. Il ne sert toutefois pas à les alimenter, les moustiques se nourrissant principalement de nectar de fleurs et de sève.
Les femelles utilisent notre sang (source de protéines) après l’accouplement, une fois fécondées, pour assurer le développement de leurs œufs, avant de pondre. Elles peuvent nous prélever jusqu’à 0,01 millilitre par “repas de sang”, en une ou plusieurs fois (selon qu’elles sont dérangées ou non durant la piqûre). Soit l’équivalent de leur volume corporel.
Difficile, en situation, de distinguer le mâle inoffensif de la femelle piqueuse. Mais si vous avez de bons yeux, scrutez l’animal : « Les mâles ont de très jolies antennes plumeuses », décrit Anna-Bella Failloux, professeur d’entomologie médicale à l’Institut Pasteur et coautrice de l’ouvrage Le moustique, ennemi public n° 1 ? (Editions Quae, 2022).
Détail piquant : le moustique urine sur sa victime après son repas. Notre sang, à 37 degrés, étant dangereux pour son corps, car trop chaud, il excrète par son anus une goutte d’urine et de sang pour refroidir son abdomen (qui fonctionne comme un système de climatisation intégré).
Leurs piqûres peuvent-elles transmettre des maladies ?
En piquant l’homme, des moustiques infectés peuvent lui transmettre des agents pathogènes responsables de maladies – souvent un virus, mais aussi parfois un parasite, pour le paludisme notamment. Celles-ci se manifestent souvent par des symptômes grippaux (forte fièvre, maux de tête, courbatures) mais peuvent également causer de graves complications. Elles touchent surtout les zones tropicales et subtropicales. Ce sont principalement, pour l’instant :
Comment l’insecte transmet-il ces maladies ?
On parle de « maladies à transmission vectorielle » : l’insecte (le vecteur) ingère le pathogène en aspirant le sang d’un homme ou d’un animal infecté, puis le transmet par une nouvelle piqûre.
Pour qu’un pathogène soit transmis, il faut qu’il résiste au processus de digestion de l’insecte, se multiplie dans les cellules de son corps sans se laisser bloquer par son système immunitaire, et transite jusqu’à ses glandes salivaires. C’est parce que le moustique injecte sa salive en piquant qu’il transmet le virus.
Et il l’injecte avant d’aspirer notre sang. « Il nous infecte dès le début de la piqûre, même si on le repousse tout de suite c’est trop tard », souligne Grégory L’Ambert, entomologiste médical à l’EID-Med (Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen).
Le temps d’incubation du pathogène dans le corps du moustique varie de quelques jours à quelques semaines, selon les virus et la température. Le moustique infesté n’est, lui, pas mis en danger par le pathogène (son organisme parvient à multiplier suffisamment le virus pour permettre la transmission, mais pas assez pour tomber malade). Une fois infecté, le moustique le reste toute sa vie, soit un à deux mois pour la femelle tigre, et peut donc transmettre le pathogène à chaque piqûre.
Tous les moustiques transmettent-ils toutes ces maladies ?
Non. Si le processus est bien huilé, il ne fonctionne pas pour tous les moustiques et tous les virus :
Seuls certains pathogènes peuvent franchir toutes les étapes de l’incubation dans le corps du moustique – « le VIH ne résiste par exemple pas à la digestion », précise Anna-Bella Failloux.
Sur les plus de 3 500 espèces de moustiques recensées, 15 % environ piquent les humains. Parmi les plus connus : l’aedes albopictus (le moustique tigre) et son cousin l’aedes aegypti, mais aussi le culex pipiens (le moustique commun, très présent en France).
Les moustiques vecteurs sont spécialisés : certaines espèces sont dites « compétentes » pour transmettre certains pathogènes. Ainsi, si un culex pipiens pique une personne infectée par le virus de la dengue, il ne le transmet pas.
Les moustiques d’une même espèce peuvent être plus ou moins compétents pour transmettre un virus donné selon les conditions (température, etc.) ou leur lieu de vie.
Une même espèce peut transmettre plusieurs pathogènes, et un pathogène peut être transmis par plusieurs espèces.
Quels moustiques transmettent quels virus ou parasites ?
Voici ci-dessous les principaux virus et parasites transmis pour l’heure par les moustiques à l’échelle mondiale. Attention : ce n’est pas parce qu’un moustique est implanté sur un territoire qu’il y véhicule les infections pour lesquelles il est « compétent » : encore faut-il que le virus en question y soit présent.
Quels virus sont transmis en métropole ?
En métropole, le trio DCZ – dengue, chikungunya, Zika – concerne généralement des voyageurs piqués ailleurs et rentrés infectés par le virus. En 2025 ont ainsi été rapportés aux autorités sanitaires respectivement 2 398, 2 389 et 18 cas « importés » de chikungunya, de dengue et de Zika.
Mais les cas importés font parfois des petits quand, de retour dans l’Hexagone, la personne infectée se fait à nouveau piquer par un moustique tigre qui transmet localement le virus à son tour. Respectivement 809 et 30 cas dits « autochtones » ont ainsi été rapportés en 2025 pour le chikungunya et la dengue (aucun pour Zika).
« Ces virus ne sont toutefois pas endémiques pour l’instant ici car le moustique tigre adulte ne survit pas à l’hiver », détaille Yannick Simonin, professeur en virologie à l’université de Montpellier et à l’Inserm, auteur de Virus : La menace invisible (Hygée Editions, 138 pages., 19 euros).
Quand les autorités sanitaires ont connaissance d’un cas de DCZ (maladies à déclaration obligatoire), elles déclenchent souvent une action de « lutte anti-vectorielle » dans le voisinage de la personne et sur les lieux qu’elle a fréquentés – le tigre ne vole heureusement pas loin, souvent 150 mètres environ. Il s’agit surtout de tuer rapidement les moustiques adultes, par pulvérisation d’un insecticide, pour bloquer la chaîne de transmission.
Les autorités surveillent aussi le virus du Nil occidental. Celui-ci est endémique en métropole car transmis par le moustique commun, qui survit à nos hivers. « Son métabolisme ralentit puis se réveille quand les températures augmentent », note M. Simonin. En 2025, 62 cas humains autochtones ont été identifiés dans six régions (jusqu’en Normandie). « Vingt patients ont présenté des formes neuro invasives et cinq d’entre eux sont décédés, un triste record. »
Le mode de transmission de ce virus est différent de celui des DCZ. L’homme est dans ce cas un « cul-de-sac » : le moustique se contamine en piquant un animal puis transmet le virus à l’homme, mais la chaîne de contamination s’arrête là (notre charge virale n’est pas assez élevée pour que le moustique puisse se contaminer sur nous).
Un autre virus, Usutu, est aussi endémique dans le sud de la France « et des cas sont aussi rapportés dans d’autres régions de l’Hexagone », ajoute Yannick Simonin, qui précise que « huit cas humains ont été comptabilisés en 2025 ».
Le nombre de cas autochtones de chikungunya a explosé en 2025 en France métropolitaine (809). Un seul cas avait été recensé en 2024.
N'apparaissent pas sur cette carte les 19 cas pour lesquels le lien de contamination n'a pu être identifié.
Source : Santé publique France
En 2025, 30 cas autochtones de dengue ont été recensés, et uniquement dans la moitié Sud. C'est moins qu'en 2024 (83 cas).
Source : Santé publique France
Pourquoi le moustique-tigre inquiète-t-il tant ?
Repéré pour la première fois en métropole en 2004, il est désormais considéré comme installé durablement dans 83 départements sur 96. « A ce rythme, tous seront colonisés dans deux ou trois ans, à des niveaux variables », estime le virologue Yannick Simonin.
Sur la carte, la Creuse fait figure d'exception au milieu des départements colonisés, ce que M. Simonin explique par « la faible densité et une moindre urbanisation, mais aussi probablement par un manque de recherche des moustiques tigres sur place ».
Si ce moustique avance si vite, c’est en raison du caractère très invasif de l’espèce. Contrairement au moustique commun, les femelles tigres peuvent pondre dans de tout petits récipients : une coupelle oubliée sur le balcon, voire une coquille d’escargot suffisent. L’espèce est donc très adaptée aux milieux urbains et péri-urbains, où elle trouvera par ailleurs du sang humain en profusion pour ses œufs.
De plus, ses œufs, pondus « à sec » sur la paroi d’un récipient vide, peuvent survivre sans eau – ce qui n’est pas le cas de ceux du moustique commun, pondus directement dans l’eau. « Ils peuvent rester collés des mois durant, invisibles ou presque, sur cette paroi », pour éclore dès que le récipient se remplira d’eau, avec la pluie, poursuit M. Simonin. Ces œufs peuvent donc passer l’hiver sous nos latitudes, assurant le retour de l’adulte volant au printemps.
Le changement climatique favorise-t-il l’essor des maladies transmises par les moustiques ?
Leur essor est multifactoriel. L’intensification des échanges et des déplacements ainsi que l’urbanisation croissante et les capacités d’adaptation de certains moustiques jouent un rôle clé, tout comme le changement climatique. Si l’on prend l’exemple du tigre, originaire d’Asie, la mondialisation des échanges lui a permis d’arriver sur notre territoire et la hausse des températures de vivre durablement sous nos latitudes.
Le virologue Yannick Simonin pointe par ailleurs quatre effets du réchauffement du climat sur le cycle de vie du moustique, et donc la propagation des maladies :
La hausse de la température peut allonger sa durée de vie ;
Elle étend sa période d’activité dans l’année ;
Elle accélère le cheminement et la multiplication du virus dans son corps, en accélérant son métabolisme ;
L’alternance de périodes chaudes et de précipitations abondantes favorise la création de points d’eau temporaires, permettant l’éclosion des œufs.
Les moustiques disparaissent-ils pendant les canicules ?
Si la chaleur, surtout humide, dope les moustiques, ce n’est pas le cas des épisodes de températures extrêmes, qui ralentissent leur activité. « A 40 degrés, les adultes restent dans la végétation, sont inactifs, et les larves se développent moins vite », décrit l’entomologiste Grégory L’Ambert.
En outre, l’éclosion des œufs des tigres étant très dépendante des pluies, la sécheresse reporte les éclosions. Si les œufs avaient déjà éclos dans la coupelle, et que celle-ci s’assèche, les larves meurent. « L’effet de la canicule est toutefois complexe à évaluer », précise le virologue Yannick Simonin.
Pourquoi les piqûres de moustiques démangent-elles ?
Quand il pique, le moustique aspire notre sang avec l’un des six stylets (aiguilles) de sa pompe et nous injecte, avec un autre stylet, de la salive. Elle contient un anesthésiant, qui lui permet d’agir en toute discrétion, et un anticoagulant, qui facilite l’aspiration du sang. Face à cette intrusion, des cellules immunitaires de notre organisme, les mastocytes, libèrent de l’histamine, qui stimule les terminaisons nerveuses de notre peau, provoquant la démangeaison. Mais aussi le petit gonflement et la rougeur.
Vous avez l’impression que les piqûres du tigre grattent plus que les autres ? « Ce n’est pas infondé », selon le virologue Yannick Simonin. Car la composition de la salive varie d’un moustique à l’autre : « Chaque espèce produisant son mélange de protéines, la salive peut déclencher des réactions plus ou moins fortes selon les individus. »
Par ailleurs, le tigre « a la fâcheuse habitude de piquer plusieurs fois de suite au même endroit du corps, multipliant les points d’inflammation, donc la gêne ». D’autant qu’il sévit en journée, « ce qui renforce sans doute aussi cette gêne ».
Peut-on développer des réactions allergiques ?
Si un bouton qui démange « ne dépassant pas 20 millimètres » est une réaction classique à la piqûre de moustique, certaines personnes vont développer des réactions plus étendues autour de la piqûre, immédiates ou retardées, parfois accompagnées de fièvre, expliquait l’allergologue Guy Dutau en 2016, dans la revue Réalités pédiatriques. Des réactions anaphylactiques (manifestations les plus graves de l’allergie) ont été rapportées, précise l’article.
Les nourrissons et les jeunes enfants, mais aussi les touristes et les nouveaux arrivants sur un territoire, les personnes immunodéprimées (atteintes de cancers, par exemple) et les patients atteints de mastocytose (une maladie rare), présentent un risque accru de réaction allergique, listait le Pr Dutau.
Notre système immunitaire réagit différemment « selon notre historique de piqûres » (fréquence des expositions, type de moustique auquel on est exposé), détaille le virologue Yannick Simonin. Au fil du temps, « nous pouvons devenir plus tolérants ou au contraire plus sensibles à la salive des moustiques ».
Pourquoi certaines personnes se font davantage piquer que d'autres ?
Au jeu de « où est l’humain ? », les moustiques sont forts car ils sont bien armés pour nous repérer. De loin, c’est le dioxyde de carbone que nous expirons qui nous trahit : « Ils peuvent le détecter même en faible quantité, parfois à plusieurs kilomètres pour certaines espèces », explique l’entomologiste Grégory L’Ambert – qui précise toutefois que le tigre est moins doué que le moustique commun sur ce plan. Quand l’insecte s’approche, plusieurs autres facteurs jouent, comme nos odeurs, notre chaleur ou encore les couleurs.
De quoi expliquer que certaines personnes ont plus de difficultés encore à passer incognito et se font dans l’ensemble davantage piquer, notamment les femmes enceintes, ceux qui ont bu de l’alcool ou fait du sport, ceux qui transpirent le plus, sont fiévreux ou portent des couleurs sombres, etc. « Il semblerait aussi que le groupe sanguin O soit un peu plus attractif que les autres pour le moustique », ajoute M. L'Ambert.
Comment limiter le risque de piqûre ?
Il y a des techniques simples et efficaces, préconise l’entomologiste Grégory L’Ambert :
Se doucher avant de sortir ;
Porter des habits couvrants, clairs, amples (les moustiques piquent au travers des tissus qui collent à la peau) ;
Installer des moustiquaires, dedans comme dehors ;
Utiliser des ventilateurs, qui dérangent le vol du moustique et brouillent les signaux olfactifs – si vous mangez dehors, un ventilateur sous la table peut protéger vos chevilles et vos jambes (très prisées du tigre, qui ne vole souvent pas haut).
Quid des répulsifs à la citronnelle ? « Appliqués sur la peau, ils ne sont efficaces que vingt minutes environ », indique M. L’Ambert, qui précise en outre qu’il faudrait s’entourer d’un massif de plusieurs mètres pour être protégé, et non d’un simple plant sur la table. Les insecticides chimiques sont efficaces (en diffuseur, en serpentin, en application), poursuit-il, « mais à utiliser avec précaution car ils ne sont pas anodins ». A réserver, peut-être, aux usages sanitaires (quant il y a un risque d’infection, par exemple en voyage).
Une femelle tigre pondant près de 1 000 œufs en un ou deux mois de vie, la meilleure protection reste de stopper la propagation en faisant la chasse aux gîtes larvaires, martèle cet expert. C’est-à-dire aux points d’eau (collecteurs d’eau à ciel ouvert, baignoires abandonnées, seaux, coupelles, etc.), puisque les larves se développent une dizaine de jours dans l’eau avant de libérer le moustique volant. « Il suffit de les enlever du jardin ou de la terrasse, ou, si ce n’est pas possible, de les vider une fois par semaine ». Ou, à défaut, de les remplir de sable. Ne négligez pas les petits contenants, le tigre les affectionne pour pondre.
Bonne nouvelle : le tigre, qui ne vole pas loin, passe souvent sa vie chez vous ou tout près. En s’attaquant aux gîtes larvaires avec vos voisins, vous pouvez vraiment limiter les nuisances.
Les moustiques infectent-ils les chats et les chiens ?
Chats et chiens ont peu à craindre des virus de la dengue, du chikungunya et de Zika. « Selon le peu d’études dont on dispose, des animaux vivant en zone endémique peuvent présenter des anticorps, traduisant un contact avec le virus, mais ne développent pas la maladie, note Emilie Bouhsira, maître de conférence en parasitologie à l’Ecole nationale vétérinaire de Toulouse. Il semble que ce soit globalement pareil pour le virus du Nil occidental. »
Une autre maladie transmise par les moustiques est toutefois dangereuse pour les chiens, et dans une moindre mesure pour les chats : la dirofilariose, ou maladie des vers du cœur. « Elle est causée par un parasite qui s’installe dans le coeur et se manifeste par une insuffisance cardio-respiratoire pouvant être mortelle », souligne cette docteure vétérinaire, qui précise que le risque est notamment important dans le sud-est de la France mais qu’il s’étend peu à peu. Elle conseille aux vacanciers qui rejoignent le contour méditerranéen de protéger leur chien avec des produits adaptés, en demandant conseil à leur vétérinaire.
Par ailleurs, des allergies aux piqûres de moustiques – non graves mais très gênantes – sont de plus en plus rapportées chez les chats, poursuit Mme Bouhsira. « Malheureusement, les produits efficaces pour repousser les moustiques sont toxiques pour eux. »
Aurélie Blondel et Romain Imbach