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Géopolitique

Poncifs suprêmes. La France périphérique

La formule de Christophe Guilluy est devenue une évidence : d’un côté les métropoles gagnantes, de l’autre une France reléguée et sacrifiée. Mais l’indice de « fragilité » range près de 70 % des communes du côté périphérique : une catégorie qui explique tout finit par ne plus r

  • La formule de Christophe Guilluy est devenue une évidence : d’un côté les métropoles gagnantes, de l’autre une France reléguée et sacrifiée.

  • Mais l’indice de « fragilité » range près de 70 % des communes du côté périphérique : une catégorie qui explique tout finit par ne plus rien séparer.

  • Démographie, revenus, économie résidentielle : les données dessinent un continuum nuancé, là où la carte en deux couleurs trace une frontière décrétée.

Peu de formules ont connu un tel destin. Publié en 2014, La France périphérique de Christophe Guilluy a fourni en trois mots une grille de lecture à toute une décennie. Les Gilets jaunes, les cartes des ronds-points, les débats sur la « France des oubliés » : tout semblait confirmer l’intuition de l’essayiste. Une France des métropoles, gagnantes des dernières années, branchée sur la mondialisation, contre une France périphérique, celle des petites villes, du rural et du périurbain, où s’entassent les perdants du système.

L’expression est commode. Elle a l’évidence des bonnes cartes : deux couleurs, une frontière, un récit. C’est précisément ce qui doit alerter le géographe. Car une catégorie qui explique tout n’explique en général plus grand-chose. Et lorsqu’on rouvre le livre, puis qu’on regarde les données, le partage si net se met à trembler.

« Une catégorie qui explique tout n’explique en général plus grand-chose. »

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Ce que Guilluy soutient vraiment

La thèse de Christophe Guilluy se veut une démonstration scientifique. Elle part d’un constat démographique : la majorité des Français — l’auteur avance le chiffre de 60 % — vit désormais hors des grandes aires métropolitaines. Ces territoires, dit-il, concentrent les classes populaires : ouvriers, employés, petits indépendants. Ce sont eux qui subissent la métropolisation sans en toucher les dividendes.

Le cœur du raisonnement est géographique. Les métropoles captent les emplois qualifiés, les investissements, les flux de la mondialisation. Elles fonctionnent comme des citadelles : on y produit la richesse, mais on en verrouille l’accès par le prix du foncier. Les catégories populaires, chassées par les loyers, se sont installées plus loin, dans une périphérie devenue le lieu de la relégation sociale et de l’invisibilité politique. De là le sous-titre, sans détour : Comment on a sacrifié les classes populaires.

Guilluy appuie sa démonstration sur un outil : un indicateur composite de « fragilité sociale », agrégeant huit critères — part des ouvriers, des employés, précarité de l’emploi, revenus, etc. Cet indice sert à trier les communes et à tracer la ligne de partage. C’est lui qui produit la fameuse carte, celle où la France périphérique apparaît d’un bloc.

La thèse ne sort pas de nulle part. Elle prolonge un travail entamé dès 2010 avec Fractures françaises, où Guilluy croise déjà géographie sociale et question identitaire. Au fil des livres, l’argument se durcit : à la relégation économique s’ajoute une « insécurité culturelle » des classes populaires autochtones, prises en tenaille entre les élites métropolitaines et l’immigration des quartiers. C’est un point qu’il faut garder à l’esprit, car il pèse sur la catégorie centrale : la « France périphérique » n’est pas seulement un lieu, c’est aussi, chez l’auteur, un peuple.

Il faut le reconnaître : l’intuition n’est pas absurde. Le sentiment d’abandon existe, la métropolisation est réelle, la question sociale a bien une dimension spatiale. Le problème n’est pas là. Il est dans la manière dont la démonstration est bâtie et, pour un livre qui se réclame de la géographie, dans la géographie elle-même.

Un découpage qui décide de ses résultats

La première objection est méthodologique. L’indicateur de « fragilité » est si extensif qu’il perd toute valeur discriminante. Selon le décompte même de ses lecteurs, il classe près de 70 % des communes françaises, regroupant environ 64 % de la population, dans la catégorie « fragile » ou « populaire ». Autrement dit, la France périphérique, c’est presque toute la France. Le sociologue Olivier Galland l’a noté sans ménagement : une catégorie qui englobe les deux tiers du pays ne sépare plus rien, elle absorbe tout.

« La France périphérique, c’est presque toute la France. »

Or c’est là le vice de construction. Le partage entre les deux Frances n’est pas découvert dans les données : il est posé au départ, par le choix des seuils et des critères, puis retrouvé à l’arrivée. Le raisonnement tourne en cercle. On définit la périphérie par la fragilité, on mesure la fragilité par un indice taillé pour cela, et l’on conclut que la périphérie est fragile. La carte justifie une thèse posée d’avance.

À cela s’ajoute une difficulté propre à la géographie : l’échelle. L’indice travaille à la maille communale, or la commune est un cadre trompeur. Une commune « populaire » peut abriter un lotissement de cadres et une cité en difficulté ; une commune « métropolitaine » peut concentrer, à quelques rues d’écart, les revenus les plus hauts et les plus bas du pays. Paris est ainsi la commune qui concentre à la fois le plus de richesse et le plus de pauvreté en France. À Paris, Marseille, Toulouse et Lyon, il y a tout à la fois des exclus et des intégrés. Raisonner sur la moyenne communale, c’est lisser précisément ce que l’on prétend décrire. La construction de l’indicateur, par ailleurs, reste peu explicitée : pondération des huit critères, seuils de bascule, sources exactes — l’appareil n’est pas donné à voir de façon reproductible. Un lecteur ne peut ni refaire le calcul, ni déplacer la frontière pour tester sa solidité. Or une ligne que l’on ne peut pas discuter n’est pas un résultat scientifique : c’est un choix d’auteur.

« Une ligne que l’on ne peut pas discuter n’est pas un résultat scientifique : c’est un choix d’auteur. »

S’ajoute un second défaut : la binarité. En opposant frontalement « métropoles » et « périphérie », le découpage escamote ce qui ne rentre pas dans les cases. D’abord la pauvreté qui existe au cœur même des métropoles — les quartiers populaires, les banlieues, une part importante des classes populaires immigrées. Par construction, la définition de Guilluy les range du côté des gagnants, ou les ignore. Le géographe Éric Charmes, spécialiste du périurbain, a montré combien cette frontière nette masque une réalité gradée, faite de dégradés et de situations intermédiaires, où la richesse et la pauvreté ne se distribuent pas selon une simple ligne de rayon autour des grandes villes.

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Quand les données contredisent la carte

Le plus embarrassant vient des chiffres. Car si la France périphérique était vraiment ce désert reculé et abandonné, cela devrait se lire dans la démographie et dans les revenus. Or, c’est l’inverse que montrent les travaux d’économie spatiale.

Sur la démographie, d’abord. Loin de se vider, les espaces peu denses connaissent depuis les années 1970 une croissance soutenue, portée par des soldes migratoires positifs. Les travaux de Pierre Pistre (Économie et Statistique, 2016) le documentent précisément : le périurbain a attiré des classes moyennes, les petites villes des retraités, les communes isolées une grande diversité d’actifs. On ne fuit pas ces territoires, on s’y installe. Le récit de la relégation subie s’accommode mal de ces flux choisis.

« On ne fuit pas ces territoires, on s’y installe. »

Il y a plus gênant encore pour un livre de géographie : la statistique publique ne travaille pas ainsi. Les découpages de l’Insee — zonage en aires d’attraction des villes, gradient de densité — décrivent l’espace français comme un continuum, du très dense au très peu dense, avec toutes les nuances intermédiaires. Guilluy s’en écarte pour lui substituer une coupure en deux camps. La thèse remplace un dégradé mesuré par une frontière décrétée.

Sur les revenus, ensuite. L’idée d’un décrochage généralisé résiste mal à l’examen. Les analyses de Luc Behaghel (Économie et Statistique, 2008) montrent que, hors Île-de-France, les écarts de revenu entre espaces urbains, périurbains et ruraux tendent à se résorber, à mesure que la composition sociale de ces espaces se diversifie. L’Observatoire des inégalités, s’appuyant sur les données de l’Insee, rappelle même que le périurbain est en moyenne un espace plutôt favorisé. La moyenne masque évidemment des poches de pauvreté bien réelles, mais c’est précisément l’argument : la réalité est granulaire, pas binaire.

Il faut aussi distinguer ce que la formule confond. Le périurbain proche d’une grande ville, bien relié, habité par des ménages qui accèdent en voiture aux emplois du centre, n’a pas grand-chose à voir avec un bourg rural isolé du Massif central ou une petite ville industrielle sinistrée du Nord-Est. Ranger ces situations sous une même couleur, c’est confondre la distance kilométrique et la relégation sociale. L’accès à l’emploi ne dépend pas seulement de l’éloignement : il dépend des mobilités, des infrastructures, des réseaux. Une périphérie bien connectée n’est pas une périphérie abandonnée.

Il faut enfin verser au dossier ce que les géographes appellent l’économie résidentielle. Les territoires que Guilluy dit sacrifiés sont massivement irrigués par la redistribution : pensions de retraite, prestations sociales, salaires publics, dépenses des ménages venus s’installer ou passer leur retraite loin des métropoles. Les travaux de Laurent Davezies ont montré que ces transferts constituent, pour de vastes pans du territoire, le premier moteur économique. La richesse ne se crée pas seulement là où elle se dépense : une part de ce que produisent les métropoles finance, par l’impôt et les prestations, la vie des territoires que la thèse dit oubliés. On peut discuter la solidité de long terme de ce modèle ; on ne peut pas le décrire comme un abandon. L’État est très présent dans la France périphérique, par ses chèques, sinon toujours par ses services.

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Le piège du déterminisme spatial

Reste le reproche le plus fondamental, celui qui touche à la manière de faire de la géographie. En collant une population-type à un espace-type — les classes populaires à la périphérie, les gagnants à la métropole —, Guilluy réifie l’espace. Il en fait une cause là où il n’est souvent qu’un révélateur. Les géographes Cécile Gintrac et Sarah Mekdjian ont pointé ce glissement : on assigne des habitants à des territoires comme s’ils y étaient rivés, sans interroger les mécanismes qui produisent réellement les inégalités : le marché du travail, l’école, le capital social, les trajectoires individuelles.

Ce déterminisme a un coût analytique. Il transforme une corrélation en destin. Que des ménages populaires habitent souvent loin des centres, c’est un fait ; qu’ils y soient assignés par une fatalité géographique, c’en est un autre, et il n’est pas démontré. Violaine Girard et Jean Rivière ont résumé le malaise de la profession : des catégories sociologiques et géographiques grossières, posées sur une base empirique fragile. Le succès d’une thèse ne tient pas lieu de preuve.

Il a aussi un angle mort. En réservant le nom de « classes populaires » aux habitants de la périphérie, le découpage évacue une partie du monde populaire réel : les ouvriers et employés des banlieues, souvent issus de l’immigration, qui vivent au cœur des aires métropolitaines. Ils ne rentrent pas dans la carte. Ou plutôt, ils la dérangent, car ils rappellent que la métropole n’est pas qu’un club de gagnants, et que la pauvreté n’a pas déménagé en bloc vers les lointains. C’est ici que le glissement de l’économique vers le culturel, présent chez Guilluy, devient problématique : en faisant de la « France périphérique » le peuple authentique par opposition aux quartiers, on quitte la géographie pour un récit d’identité et l’on demande à une carte de porter une thèse qu’elle n’a jamais établie.

Pourquoi le poncif tient malgré tout

Faut-il pour autant jeter le livre ? Non. Guilluy a nommé quelque chose que les statistiques agrégées ne captaient pas : un sentiment. Celui d’une France qui se vit à l’écart, qui voit la mondialisation se jouer ailleurs, qui ne se reconnaît plus dans le discours des métropoles. Les Gilets jaunes, quatre ans plus tard, ont donné à cette intuition un visage. On peut contester la carte et reconnaître le malaise.

Le problème n’est donc pas que Guilluy ait tort sur tout. C’est que la formule a quitté son auteur pour devenir une évidence de tribune, brandie sans ses réserves, sans son appareil, sans ses limites. « La France périphérique » sert désormais à trancher des débats qu’elle devrait ouvrir. Elle donne l’illusion d’une géographie là où il n’y a souvent qu’une intuition politique habillée d’une carte.

C’est le propre des poncifs suprêmes : une idée juste par un bout, fausse par sa généralisation, et d’autant plus efficace qu’elle simplifie. Le géographe, lui, doit faire l’inverse du slogan. Là où la formule trace une frontière, il rétablit des dégradés. Là où elle oppose deux Frances, il en compte cent. Et là où elle dit « sacrifiées », il demande, données en main, par qui, comment, et depuis quand. Ce qui est une tout autre enquête que celle d’une carte en deux couleurs.

« Là où la formule trace une frontière, le géographe rétablit des dégradés. Là où elle oppose deux Frances, il en compte cent. »

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Repères bibliographiques : Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014. Débats et critiques : dossier « La France périphérique, débat autour d’un livre », Géoconfluences (ENS de Lyon) ; Éric Charmes, sur le périurbain ; Pierre Pistre, Économie et Statistique, 2016 ; Luc Behaghel, Économie et Statistique, 2008 ; Laurent Davezies, sur l’économie résidentielle ; Observatoire des inégalités, d’après l’Insee.

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