“Le dernier mur d’Europe continentale appartient désormais à l’histoire”, annonce le journal généraliste madrilène El País, en une de son édition du jeudi 16 juillet. La veille, à minuit, la libre circulation des biens et des personnes est devenue la norme à la frontière entre l’Espagne et Gibraltar, petit territoire britannique de 40 000 habitants situé à la pointe sud de la péninsule Ibérique.

Quelques heures plus tard, la verja, le nom donné à cette barrière physique “érigée il y a plus d’un siècle” et qui séparait les deux territoires, a été symboliquement retirée. Pour le site du média public espagnol RTVE, c’est le début d’une “nouvelle ère” dans cette zone parmi les plus singulières d’Europe, dont l’avenir a longtemps été lié à l’incertitude entourant le Brexit.

De quoi parle-t-on ?

Le sort de Gibraltar constituait “le dernier point en suspens du Brexit”, six ans après la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, répète le journal catalan La Vanguardia. En juin 2025, après des années de négociations, le Royaume-Uni, l’Espagne et la Commission européenne avaient finalisé un accord pour réguler la circulation des biens et des personnes à Gibraltar. Il a été officialisé mardi 14 juillet, avant d’entrer en vigueur mercredi 15 juillet.

À lire aussi : Reportage. À Gibraltar, “on perd une frontière, il y a de quoi se réjouir”

Le document, qui fait “plus de mille pages, ne modifie en rien le statut de Gibraltar en tant que territoire britannique”, assure La Vanguardia. De quoi agacer les partis nationalistes espagnols – à droite (PP) et à l’extrême droite (Vox) –, “qui continuent de défendre la cause d’un Gibraltar espagnol”, souligne le quotidien centriste.

Au pied du Rocher (El Peñón, en espagnol), l’“optimisme” face à cette nouvelle réalité est néanmoins de mise, relève la RTVE, même si certains points de l’accord restent encore “flous”.

Qu’est-ce que ça implique ?

En premier lieu, l’accord “supprime” les contrôles frontaliers entre l’Espagne et Gibraltar, indique le média d’affaires espagnol ElEconomista.es. Cette décision permet aux “16 000 travailleurs transfrontaliers, dont 11 000 résident [dans la commune espagnole de] La Línea de la Concepción”, de pouvoir pénétrer sur le territoire britannique “sans avoir à présenter de papiers”, démontre la RTVE. “Les longues files de véhicules” qui se formaient parfois à la frontière sont désormais de l’histoire ancienne, salue le média.

À lire aussi : Espagne. À la frontière avec Gibraltar, La Línea se rêve en ville autonome

L’accord intègre Gibraltar à l’espace Schengen de libre circulation et à l’union douanière de l’Union européenne. Les parties ont toutefois convenu d’un double contrôle frontalier au port et à l’aéroport de Gibraltar pour les personnes, qui sera assuré par “une coopération totale entre les autorités de l’UE, du Royaume-Uni et de Gibraltar”, nuance ElEconomista.es. Ce dispositif est comparable à celui en vigueur dans la gare St Pancras de Londres, où, une fois arrivés à destination, les passagers de l’Eurostar doivent se présenter à la police des frontières britanniques, puis à des agents français (donc de l’UE), détaille le site économique.

Sur le plan commercial, les barrières se lèvent également, “mais les marchandises qui entrent et sortent [à Gibraltar] seront soumises à des procédures et normes similaires à celles de l’UE”, précise ElEconomista.es.

En matière d’emploi, le Rocher “sera soumis au droit du travail communautaire et espagnol”, indique La Vanguardia.

À lire aussi : Reportage. En Espagne, la fonction publique attire les foules : “Pourquoi j’irais dans le privé ?”

L’accord prévoit aussi une “convergence fiscale” afin d’éviter les disparités entre Gibraltar et l’Espagne, relève le journal conservateur ABC, à Madrid. En clair, le territoire britannique “adaptera progressivement la taxation de produits comme le tabac, l’alcool, le carburant ou les bijoux” à celle en vigueur côté espagnol, en instaurant l’équivalent d’une TVA à 15 %. ABC prédit que les prix de ces produits augmenteront à Gibraltar, alors qu’ils constituaient jusque-là “l’un des principaux attraits commerciaux du Rocher”.

Quelles sont les zones d’ombre ?

Le traité prévoit par ailleurs, comme l’explique ElEconomista.es en des termes techniques, “un cadre pour coordonner les cotisations, les retraites, les prestations et les soins de santé, de façon qu’un travailleur ne perde pas de droits en résidant dans un territoire et en travaillant dans un autre”.

Ce “principe d’égalité” ouvre un certain nombre d’interrogations, remarque la RTVE. Qu’en sera-t-il, par exemple, de la retraite d’un travailleur transfrontalier dont l’employeur gibraltarien n’a jamais cotisé au régime espagnol de sécurité sociale ?

À lire aussi : Immigration. Plus d’un million de demandes de régularisation : l’Espagne face à “son plus grand défi”

Quid de l’immobilier ? “Le coût du logement étant plus élevé à Gibraltar, on observe un afflux de population à La Línea, où les prix sont plus abordables”, constate le média public, en rappelant que l’accès à une habitation demeure l’un des principaux obstacles pour les jeunes en Espagne.