Il y aura encore le nettoyage des bureaux, les chewing-gums à décoller de sous les chaises, les promotions et la barbe à papa, puis les cartables disparaîtront le temps des grandes vacances. La promesse de quelques plongeons dans l’eau salée et de temps en famille pour beaucoup, une échéance fatidique pour d’autres. La rentrée d’août sonne la fin du régime transitoire qui permettait aux familles frontalières de scolariser leurs enfants à Genève.
Les élèves en cours de formation en primaire, au cycle élémentaire et dans le secondaire II ont obtenu gain de cause en mars. Ils pourront terminer leur cycle de formation dans leurs établissements respectifs. Mais ceux qui devaient commencer le cycle d’orientation (CO), le collège ou l’école de culture générale [l’équivalent des quatre premières années du secondaire français] en août prochain, non. Ils poursuivront leur scolarité en France voisine, selon la volonté du Conseil d’État.
Enfin, pas tous. Depuis des semaines, plusieurs dizaines de parents s’échinent à trouver une solution pour que leur enfant poursuive son éducation à Genève. Aucune option n’est écartée, confie Frédéric*, un membre du collectif École pour tous, qui combat la mesure depuis bientôt un an. Il liste quelques-unes des pistes régulièrement évoquées : “Y en a-t-il un qui retourne en Suisse avec une adresse et pas l’autre ? Divorcera-t-on ? Vivra-t-on chez les grands-parents ? Si j’ai un fils qui est majeur, peut-il prendre son frère ?”
Des contrôles serrés
Comme bien d’autres, ce père de famille souhaite garder l’anonymat – “en tant que frontaliers, on s’en est pris à nous sur les réseaux sociaux et dans nos entourages privés et professionnels”. Aujourd’hui, reste souvent, chez les parents concernés, un sentiment de “rejet de son propre canton”. “Les familles qui n’ont jamais annoncé leur départ en France sont tranquilles, alors que celles qui ont fait les choses en règle sont dans la mouise”, résume Cindy.
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À 37 ans, cette Genevoise est mère de quatre enfants, travaille au parascolaire dans le canton et habite Prévessin. Avec son compagnon, elle a déménagé côté français en 2018 en raison des prix des appartements à Genève. “On a toujours fait nos courses en Suisse, gardé notre assurance-maladie et payé nos abonnements ici”, insiste-t-elle. Aujourd’hui, le couple veut rentrer et cherche activement un appartement, mais loger six personnes du côté de Genthod, où leurs enfants sont scolarisés, à moins de 3 500 francs [environ 3 780 euros] par mois relève de la gageure.
Il est compliqué (mais pas impossible) de trouver une parade au nouveau règlement, résument les parents contactés par Le Temps. Depuis 2018, différents documents peuvent être réclamés lors de l’inscription au cycle d’orientation ou à l’école primaire : une preuve d’affiliation à l’assurance-maladie de l’enfant, une attestation de résidence délivrée par l’office cantonal de la population et des migrations, un bail à loyer, un extrait du registre foncier ou encore la dernière facture des services industriels de Genève.
Dans un “souci d’harmonisation des procédures”, ces contrôles se sont étendus pour les inscriptions aux collèges et écoles de culture générale, a récemment expliqué le gouvernement au Parlement, après que le chef de groupe socialiste, Matthieu Jotterand, s’est inquiété d’un “excès de zèle” envers les familles concernées. “Un enfant ne peut être domicilié chez un proche ou une connaissance qu’à la condition que ses parents y aient également leur domicile”, insiste le Conseil d’État.
Une question de budget
Sur son groupe WhatsApp qui compte quelque 220 parents, le collectif École pour tous a mené un rapide sondage pour connaître les solutions privilégiées par les familles concernées dès la rentrée. Parmi les 43 qui ont répondu, 20 assurent avoir trouvé une solution pour que leur enfant reste dans le public en Suisse, et dix dans le privé, toujours en Suisse. Pour rentrer, neuf disent avoir mis en vente un bien immobilier en France.
D’autres y restent, bon gré mal gré. Comme Steve, un père de famille qui a décidé avec sa compagne de faire basculer leurs trois enfants dans le système français. “Nous n’avons tout simplement pas les moyens de revenir habiter dans le canton. Ma femme et moi gagnons environ 10 000 francs suisses [10 800 euros] à deux”, chiffre-t-il. Malgré des inquiétudes – “mes enfants vont sauter une année sachant que les classes se décident en fonction de l’année de naissance civile en France et en fonction du 1ᵉʳ août en Suisse” –, il se montre positif. “Ils connaissent déjà les enfants du quartier. Je pense aussi que nous avons, en Suisse, certains préjugés.”
Sur les quelque 2 500 enfants frontaliers actuellement scolarisés à Genève, entre les élèves qui sortent du CO et ceux qui terminent l’école primaire, environ 160 devraient in fine entamer leur scolarité en France au mois de septembre. Dans son dernier rapport sur les prévisions cantonales des effectifs pour le secondaire II, le Service de la recherche en éducation évoque une “forte incertitude” pour les années suivantes.
Pour École pour tous, l’affaire est entendue : “Les autorités ont sans doute sous-estimé le fait que la plupart des familles tiennent plus à l’éducation de leurs enfants qu’à leur maison”, grogne Frédéric, qui doute que les économies espérées – initialement estimée à 27 millions de francs suisses [29 millions d’euros] sur cinq ans – se réalisent un jour.
* Prénom d’emprunt, identité connue de la rédaction.
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