Aussi longtemps qu’il le put, le géographe Yves Lacoste aura lu Le Monde et découpé quotidiennement les articles qu’il jugeait intéressants, surtout ceux qui concernaient l’actualité internationale. Ces derniers temps, il était très préoccupé par la guerre russo-ukrainienne et se demandait « comment les choses allaient tourner », formule qui, pour lui, signifiait « mal ». Les articles s’entassaient sur un fauteuil dans la grande pièce de son appartement de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine), deux grands bureaux l’un derrière l’autre, le sien et celui de Camille, sa femme (disparue en 2016), encombrés de leurs ouvrages respectifs, et la table ronde à laquelle il s’installait pour lire Le Monde. Yves Lacoste a toujours eu un grand respect pour le travail des journalistes, contraints de travailler dans l’immédiateté et cherchant néanmoins à dégager les lignes de force, à aider le lecteur à comprendre une situation susceptible d’évoluer rapidement. C’est pourquoi il était très agacé par ce commentaire méprisant, fréquent chez les universitaires, « c’est du journalisme ! », se disant qu’ils seraient bien incapables d’en faire autant.
Ce grand géographe est mort samedi 20 juin chez lui, serein, entouré de ses deux fils, géographes eux aussi. Il avait 96 ans. Il était né en 1929 à Fès, au Maroc, où son père était géologue en chef de la Société chérifienne des pétroles (SCP). Ses dix premières années marocaines, entrecoupées de séjours d’été en France, l’ont beaucoup marqué et lui ont donné très tôt cette conscience si singulière de la complexité du phénomène colonial. S’il fut un farouche défenseur de l’indépendance des peuples colonisés – il s’est engagé fortement pour l’indépendance de l’Algérie –, il était aussi convaincu que la colonisation était un phénomène contradictoire puisqu’elle avait permis aux peuples colonisés de prendre conscience qu’ils formaient une nation et, ainsi, de s’émanciper de la domination coloniale.
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