Œuvres en miroir : statuettes en argile cuite et dessins au stylo à bille sur papier. Deux médiums utilisés par deux artistes pour faire fi des frontières entre tradition et création contemporaine. La première, Reinata Sadimba, du Mozambique, puise les racines de son art dans les usages statuaires de la céramique du peuple makonde de langue bantou. Le second, Raymond Tsham, de la République démocratique du Congo, dessine au Bic sur papier, bien souvent en noir, tout un univers de figurines.
C’est à Bruxelles, dans la galerie de Christophe Person ouverte fin juin 2025 – après celle inaugurée à Paris en décembre 2022 – que l’on peut admirer l’exposition intitulée « Héritages vivants, réinventer les formes ». Le fondateur et directeur des deux lieux précise son intention de vouloir mettre en regard les réalisations des deux créateurs : « Ces artistes appartiennent à des générations qui portent en elles la mémoire de leur culture. Ils nous racontent l’Afrique qu’ils ont connue, non pas avec nostalgie, mais à travers une création profondément contemporaine. »
Et de souligner : « Ils sont réunis par leur capacité d’invention. Ni l’un ni l’autre ne cherchent à reproduire des formes héritées de la tradition. Leurs œuvres abordent des questions universelles. Elles puisent dans un savoir intériorisé pour créer un langage qui leur est propre. Elles ne reproduisent pas la tradition, elles la réinventent. C’est ce que j’entends par “réinventer les formes”. »
« Une pratique féminine »
Née en 1945 dans le village de Nemu sur le plateau de Mueda (province du Cabo Delgado, dans le nord du pays), la sculptrice, qui a fait partie du Front de libération du Mozambique durant la guerre d’indépendance (1964-1974), a appris le travail de l’argile dans le cadre de la transmission traditionnelle entre femmes : « Dans la société makonde, la poterie est une pratique féminine et c’est ma mère qui m’a fait découvrir cette technique. A l’origine, il ne s’agissait pas d’un apprentissage artistique, mais d’un savoir-faire lié à la vie quotidienne, comme la fabrication de récipients destinés à la cuisine. »
Assez rapidement, des visages ou des formes animales apparaissent sur les ustensiles. Progressivement, l’objet utilitaire devient figure, puis sculpture. La créatrice développe ainsi un langage très personnel à partir d’une technique et d’une matière qui lui avaient été transmises dans un tout autre contexte.
120
Certaines figurines semblent aveugles, d’autres présentent des corps déformés. Car Reinata Sadimba a été confrontée au cours de sa vie à des personnes atteintes de maladies qui, faute d’accès aux soins, pouvaient entraîner des handicaps ou des malformations. Des petites statues semblent conserver la trace de ces rencontres. Sans oublier que, sur les sept enfants qu’elle a eu, un seul a survécu. Elle travaille d’ailleurs avec lui aujourd’hui, une collaboration qui permet de comprendre la place considérable qu’occupent la maternité, l’enfant, la famille et la sororité dans son œuvre.
Le stylo à bille comme « pinceau »
Raymond Tsham, lui, ne sculpte pas l’argile mais dessine sur du papier. Et son « pinceau » n’est autre que le stylo à bille. Appartenant à la communauté luba, population bantou que l’on retrouve principalement dans le centre-sud de la République démocratique du Congo, il est né le 2 septembre 1963 dans le village de Lubunz, province du Kasaï-Oriental. Il est issu de la grande chefferie des Kanyok, « qui regroupe quelque 2 millions de personnes », précise l’artiste. Une chefferie dirigée par le chef coutumier Fidao Binen’a Binen, son grand frère.
En 1986, le dessinateur décida de s’installer à Kinshasa, afin de faire connaître son travail : « A mon arrivée [dans la capitale], je n’avais aucune capacité financière pour me procurer de la peinture à l’huile. Il fallait avoir des connaissances avec des Européens ou en Europe pour être ravitaillé en matériel de dessin ou de peinture. Fatigué et déçu de n’avoir pas de relation pour m’aider, j’ai décidé en 1989 de recourir à mon instrument de prédilection, le stylo à bille, que j’utilisais depuis l’âge de 5 ans. Et le noir, car c’est la couleur symbole de ma communauté. C’est donc la pauvreté qui m’a contraint à recourir à cette utilisation. »
D’une extrême précision, les dessins de Raymond Tsham, dont un vient d’entrer cet été dans la collection permanente du Musée du quai Branly à Paris, mettent en scène tout un monde statuaire allégorique, réimaginé parfois non sans humour, comme dans Tintin au Congo, Visite chez Magritte ou Hommage à Maurice Béjart.
Ses œuvres expriment son attachement aux traditions ancestrales, aux esprits, intermédiaires entre Dieu et l’être humain. « Je m’inspire de cette riche tradition, peu moderne pour les uns mais pleine de bonheur pour les autres », souligne l’artiste, qui montre que les échanges entre les cultures sont une source d’enrichissement mutuel et propose une lecture apaisée, loin des discours de confrontation.
Exposition « Héritages vivants, réinventer les formes », à la galerie Christophe Person, 63 rue Emile-Claus, Bruxelles. Jusqu’au 1er novembre.