Dans la ville de Kano, l’administration de l’État du même nom, situé dans le nord du Nigeria, a organisé un mariage collectif pour célébrer l’union de quelque 1 500 couples. The Guardian décrit une cérémonie qui s’est tenue dans la mosquée centrale de la ville le vendredi 7, avec des femmes portant le hidjab rouge et des hommes le “baban riga [costume traditionnel] blanc et un bonnet rouge”.
Parmi les mariées et mariés figuraient des personnes ayant perdu des membres de leur famille lors d’attaques violentes du groupe djihadiste Boko Haram, responsable de nombreux attentats, enlèvements et assassinats dans la région. Des veufs, des célibataires ou des divorcés qui ont aussi en commun de ne disposer que de faibles revenus et de ne pas pouvoir supporter les coûts financiers liés à un mariage.
Pour Abba Kabir Yusuf, actuel gouverneur de l’État de Kano, cité par le diffuseur allemand Deutsche Welle, ce “programme” est une “intervention sociale audacieuse visant à redonner espoir et à soutenir une vie familiale digne à Kano”.
Sous le parrainage de la police islamique
État à majorité musulmane, Kano est aussi le plus peuplé du Nigeria. Il est coutumier des mariages collectifs, organisés depuis 2012 et destinés à “soutenir les veuves, les divorcées et les jeunes femmes confrontées à des difficultés économiques”, constate The Washington Post.
La BBC précise que le nombre de couples souhaitant y participer n’a cessé de croître. Ainsi, pour cet événement, 10 000 personnes s’étaient portées candidates pour “seulement” 3 000 places.
Dans un endroit où la charia est appliquée parallèlement aux systèmes judiciaires étatique et fédéral, c’est la Hisbah, la police islamique, qui est chargée de qualifier les couples en lice “pour la liste finale”. “Certains couples sont prêts à tout pour convaincre les autorités qu’ils forment un véritable couple d’amour, alors qu’en réalité, ils sont surtout intéressés par les avantages qu’ils peuvent en retirer”, expliquait Mujahid Aminudeen, commandant général adjoint de la Hisbah, à la BBC.
En effet, l’engouement s’explique surtout par l’aide financière accordée par l’État. L’administration de Kano a dépensé 1,5 milliard de nairas (960 000 euros) pour financer des ateliers et des séminaires destinés à préparer les “candidats” aux responsabilités de la vie conjugale, mais aussi “les examens médicaux, la dot, le mobilier et d’autres articles pour les couples”, constate le média nigérian Vanguard. Au total, environ 1 million de nairas (640 euros) ont été dépensés pour chaque couple participant, résume la BBC. Une partie de cette somme est destinée aux femmes pour leur permettre de “créer une petite entreprise et devenir économiquement autonome” de leur mari, précise le quotidien de Kaduna Daily Trust.
Lutter contre la radicalisation des jeunes hommes
Selon Yusuf Ali Abdallahn, journaliste local interviewé par la BBC, “les difficultés économiques du Nigeria […] ont alimenté le désespoir des demandeurs”. Lors de sa campagne pour les élections générales de 2023, Abba Kabir Yusuf avait fait de ces mariages de jeunes qui rencontrent des difficultés financières l’une de ses principales promesses pour “améliorer le bien-être et les conditions de vie de la population de l’État”. “Sans ce mariage collectif, je ne me serais pas marié avant au moins cinq ans, compte tenu des difficultés de la vie”, confie Samini Tijani Isa, un marié cité par Africa News.
Mais des voix critiques s’élèvent pour demander si cet argent “n’aurait pas été mieux utilisé pour lutter contre le chômage, la hausse des prix de l’alimentation et la crise plus générale du coût de la vie” plutôt que dans des mariages où les époux ne disposeraient même pas de travail, ajoute le Daily Trust dans cet autre article.
En 2013, le Time voyait aussi dans cette politique de mariages collectifs un moyen pour les gouverneurs de l’État et les chefs religieux du nord du Nigeria d’enrayer la radicalisation de jeunes hommes vivant “en marge de la société”. Le cheikh Abdullahi Bala-Lau, cité par Vanguard, a ainsi indiqué que cette initiative permettait de “lutter contre l’insécurité et les manifestations incessantes menées par des jeunes désœuvrés”.
“Encourager le mariage est une tactique antiterroriste déjà expérimentée”, écrit le Time. Le journal américain citait notamment l’exemple du Care Rehabilitation Center, près de Riyad, une sorte de centre de réinsertion pour djihadistes qui proposait également de financer des mariages. L’efficacité de cette pratique reste cependant à démontrer, les parcours de radicalisation étant multiples.
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