Il aura fallu quarante et un ans. Enseigné à Miranda do Douro depuis 1985, le mirandais n’avait encore jamais eu de véritable manuel scolaire. “Nous avons tous le manuel dans la tête”, raconte à Público Duarte Martins, l’un de ses auteurs. Jusque-là, les enseignants fabriquaient eux-mêmes fiches et exercices. À la rentrée, les élèves de première année (l’équivalent du CP en France) disposeront enfin de leur propre livre.
Dans cette région reculée du nord-est du Portugal, à la frontière espagnole, la langue ne manque pourtant pas d’élèves : 485 des quelque 580 enfants scolarisés dans la commune suivent cette année cet enseignement facultatif. Mais le défi est désormais ailleurs : faire sortir le mirandais de l’école et des maisons où il s’est transmis pendant des générations.
Les signes de cette émancipation se multiplient. Público raconte que la Constitution portugaise vient d’être traduite en mirandais, tout comme O Nosso Reino, premier roman de Valter Hugo Mãe. Flores Mirandezas, un ouvrage fondateur publié en 1884 par le linguiste José Leite de Vasconcelos, est également réédité. Celui-ci avait fait connaître aux Portugais une réalité alors largement ignorée : le portugais n’était pas la seule langue parlée dans leur pays.
“Une manière de voir le monde”
Près d’un siècle et demi plus tard, le mirandais cherche encore à se faire entendre au-delà de son territoire. Le 17 septembre, journée qui lui est consacrée, le président António José Seguro lui-même a rendu hommage à cette langue en ces termes, rapportés par l’hebdomadaire Sol : “Ua lhéngua ye muito mais do que palabras. Ye ua forma de ber l mundo” (“une langue est bien plus que des mots, c’est une manière de voir le monde”).
Et le mirandais ne se cantonne plus aux textes officiels. Le Diário de Notícias annonce pour octobre la parution d’Astérix en Lusitanie dans cette langue. Ce ne sera d’ailleurs pas la première aventure du petit Gaulois publiée en mirandais. Sur TSF, Célio Pires, fondateur de Trasga, groupe qui chante exclusivement en mirandais, raconte pourquoi : “C’est notre première langue, celle dans laquelle nous pensons.” En parcourant le Portugal, les musiciens veulent rappeler à leurs compatriotes que leur pays “n’a pas qu’une seule langue”.
L’enjeu économique
Mais une langue ne vit pas seulement dans les livres et les chansons. Dans une tribune publiée par Público, entièrement écrite en mirandais, Aníbal Fernandes, “citoyen mirandais”, ramène le débat à la Terra de Miranda, région frappée par le dépeuplement :
“Pour qu’une langue ait un avenir, elle a besoin de locuteurs ; pour avoir des locuteurs, elle a besoin de communautés vivantes ; et pour que ces communautés existent, il faut créer les conditions permettant aux gens de vivre et de prospérer.”
Un signe lui donne pourtant espoir : les jeunes, écrit-il, n’ont plus honte de parler mirandais. Cette langue, que certains ont longtemps voulu “cacher ou rabaisser”, est désormais revendiquée comme une marque d’identité.
C’est tout l’enjeu du plan sur quatre ans de la nouvelle Structure de mission pour la langue mirandaise, détaillé par Observador. Former des enseignants, créer de nouveaux locuteurs, favoriser la transmission entre générations, mais surtout faire vivre le mirandais au-delà de l’école et de la famille, dans la culture, l’administration et la vie quotidienne. Le plan veut même développer une “économie de la langue”, notamment grâce au tourisme. Il y a urgence : aucun chiffre ne fait encore consensus sur le nombre de locuteurs. L’ambition du commissaire de la structure, Alfredo Cameirão, tient en quelques mots : faire du mirandais “une langue de tous les espaces”.
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