Après les trois histoires cliniques qui ont ouvert ce billet et le tour d’horizon des complications médicales de la cocaïne chez l’adulte, une autre population mérite d’être examinée : les enfants, qui peuvent eux aussi subir les conséquences de cette consommation, parfois avant même leur naissance.
Le risque commence en effet dès la grossesse : la cocaïne entraîne une vasoconstriction, mécanisme déjà évoqué à propos des complications cardiovasculaires chez l’adulte. « L’effet vasoconstricteur de cette drogue nuit aux échanges placentaires entre la mère et le fœtus », indique Laurence Vaivre-Douret, ce qui expose à un retard de croissance, une mort in utero, une fausse couche, une souffrance fœtale ou encore une grande prématurité.
Selon l’intensité de la consommation maternelle, l’enfant à naître peut aussi développer plus tard des troubles du développement psychomoteur ou cognitif. Il peut notamment présenter des difficultés à se repérer dans l’espace, des troubles du calcul, un déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), ou encore des troubles du langage.
Chez les mères consommatrices de crack, on observe parfois un abandon du nouveau-né, soit dans un contexte de déni de grossesse, soit parce que la dépendance rend la mère incapable de nouer un lien avec son bébé ou de s’en occuper. Par ailleurs, l’exposition prénatale à la cocaïne augmenterait, davantage que l’exposition à d’autres substances illicites, le risque de maltraitance de l’enfant.
Publiée en 2017 dans The Journal of Emergency Medicine, une étude, menée à partir des données du centre antipoison de Californie entre 1997 et 2010, a permis de mesurer la sévérité particulière des intoxications accidentelles chez l’enfant de moins de 6 ans.
Sur 36 cas confirmés par analyse toxicologique, les deux tiers (66 %) ont présenté une évolution jugée sérieuse (modérée ou majeure), contre moins de 1 % pour l’ensemble des expositions accidentelles répertoriées chez l’enfant sur la même période, toutes substances confondues.
Un enfant sur trois a nécessité une hospitalisation en soins intensifs. Le cas le plus grave concernait une fillette de 3 ans retrouvée en arrêt cardiaque, qui restera, dix jours après sa prise en charge, dans un état neurologique gravement altéré. Pour les auteurs, ces intoxications accidentelles, bien que rares chez l’enfant, entraînent des complications plus sévères que la majorité des autres intoxications pédiatriques accidentelles.
Une étude rétrospective française, publiée en 2023 dans la revue Clinical Toxicology, éclaire ce phénomène sous un angle complémentaire : celui des admissions aux urgences pédiatriques, sur une période plus longue, de 2010 à 2020. Elle a été menée dans 24 services d’urgences pédiatriques, sur les 630 répartis sur l’ensemble du territoire français. Isabelle Claudet (hôpital des enfants, CHU de Toulouse) et ses collègues ont recensé 74 enfants de moins de 15 ans hospitalisés pour une intoxication à la cocaïne confirmée par un dosage biologique.
Le constat le plus frappant concerne l’évolution dans le temps : le nombre d’admissions annuelles a été multiplié par huit en onze ans et plus de la moitié des cas (57 %) ont été enregistrés au cours des deux dernières années de l’étude.
Le taux national d’admissions aux urgences pour intoxication à la cocaïne chez les moins de 15 ans est ainsi passé de 0,3 à 5,9 cas par million d’enfants entre 2010 et 2020. Sur la même période, le nombre d’appels aux centres antipoison français pour une exposition à la cocaïne chez l’enfant a été multiplié par 32.
La répartition des cas selon l’âge fait apparaître des profils distincts. Près de la moitié des enfants concernés (46 %) avaient moins de 6 ans, un peu plus d’un tiers (38 %) avaient 14 ans, et 16 % avaient entre 6 et 13 ans.
Chez les jeunes enfants (moins de 6 ans), l’intoxication a le plus souvent eu lieu au domicile familial, tandis que chez les adolescents, elle a lieu presque toujours dans l’espace public (rue, métro, parc). L’ingestion était le mode d’exposition le plus fréquent (51 % des cas), le mode restant indéterminé pour la majorité des autres enfants (39 %). Quatre nouveau-nés, âgés d’un à vingt-neuf jours, auraient été contaminés lors de l’allaitement, leur mère étant consommatrice de cocaïne.
Sur le plan clinique, les symptômes neurologiques dominent largement le tableau (59 % des enfants symptomatiques) : léthargie, excitabilité, agitation psychomotrice, épilepsie, ataxie, c’est-à-dire un trouble de la coordination des mouvements et de la démarche. Les crises épileptiques peuvent survenir plus de douze heures après l’exposition à la cocaïne. Des manifestations cardiovasculaires ont été enregistrées dans 34 % des cas : tachycardie, hypertension artérielle modérée.
Douze enfants ont nécessité un transfert en réanimation pédiatrique. Les médecins ont identifié plusieurs facteurs associés au risque d’admission en réanimation : une atteinte respiratoire, une mydriase (augmentation du diamètre de la pupille), des symptômes cardiovasculaires, la présence de plusieurs symptômes (neurologique, cardiologique, respiratoire), un âge inférieur à 2 ans.
Une polyconsommation ressort également nettement des résultats : deux enfants sur trois présentaient, en plus de la cocaïne, la trace d’au moins une autre substance dans le sang ou les urines. Il s’agit le plus souvent du cannabis, mais aussi de benzodiazépines ou d’amphétamines. Selon les auteurs, « le principal motif d’inquiétude est la présence de plusieurs substances chez 47 % des enfants de moins de 6 ans. Il s’agit donc d’un enjeu de santé publique croissant ».
Par ailleurs, une consommation parentale de cocaïne a été documentée dans 44 dossiers, et parmi eux, 57 % des parents ont été identifiés comme des consommateurs habituels. Cette proportion atteint 70 % lorsque l’enfant a moins de 6 ans.
Des mesures de protection de l’enfance ont été engagées dans une majorité de cas : signalement aux services sociaux, information préoccupante transmise au juge, un placement en famille d’accueil pour 21 enfants. Pour les auteurs, « ces enfants sont des victimes collatérales de l’évolution de la disponibilité, de l’usage et de la pureté de la cocaïne ».
Publiée en février 2026 dans la revue Frontiers in Toxicology, une étude observationnelle française a été menée à partir cette fois des données de l’ensemble des centres antipoison entre 2020 et 2024 dans le but de quantifier les expositions pédiatriques à la cocaïne. Sur cette période, 113 cas ont été recensés, dont 76 confirmés par analyse toxicologique. L’âge médian de ces enfants était de 21 mois. Près de neuf sur dix (83 %) avaient moins de 3 ans.
Trois modes d’exposition ont été identifiés. Le premier est l’ingestion accidentelle : un enfant porte à la bouche un résidu de cocaïne ou de crack laissé à sa portée. Le deuxième est l’allaitement par une mère consommatrice, la drogue pouvant passer dans le lait maternel. Le troisième correspond à l’exposition prénatale. Dans un peu plus de quatre cas sur dix, la consommation de drogue par l’un des parents était clairement documentée.
Sur le plan clinique, neuf enfants ont présenté des symptômes sévères : convulsions, détresse respiratoire ou arrêt cardiaque. Parmi eux figuraient trois enfants âgés de moins d’un mois, quatre âgés de 3 mois à 1 an, un enfant âgé de 1 à 3 ans, et un âgé de 6 à 10 ans.
Ces neuf enfants ont été retirés de leur famille et placés après une évaluation ayant mis en évidence un environnement familial jugé dangereux. Par ailleurs, un nourrisson de trois mois a été retrouvé mort après avoir été allaité par sa mère, consommatrice de cocaïne.
Deux cas illustrent la sévérité du tableau clinique. Une petite fille de onze jours, exclusivement allaitée, a été victime d’une détresse respiratoire et d’un arrêt cardiaque nécessitant une réanimation à domicile. Une fillette d’un an et demi a présenté des convulsions généralisées et une fièvre à 39,2 °C ne répondant pas à un premier traitement ; il a fallu recourir à plusieurs médicaments pour contrôler la crise. Outre la cocaïne, le dépistage toxicologique a également révélé une légère présence de cannabis.
Autre observation notable, soulignée par Katharina von Fabeck et ses collègues du service de pharmacologie clinique (université Aix-Marseille) et de l’hôpital Sainte-Marguerite : le taux de cocaïne mesuré dans le sang, les urines ou les cheveux de l’enfant ne permet pas de prédire la gravité du tableau clinique. Ainsi, certains enfants avec des taux élevés sont restés asymptomatiques, tandis que d’autres, avec des taux plus faibles, ont développé des complications sévères, voire mortelles.
Le métabolisme rapide de la cocaïne et les particularités physiologiques du nouveau-né et du nourrisson peuvent expliquer cette variabilité interindividuelle. Chez l’enfant, la gravité de l’intoxication s’évalue donc avant tout sur les signes cliniques, et non sur la seule concentration de cocaïne mesurée dans le sang ou les urines.
Ces études convergent vers un même constat : l’enfant n’est jamais un simple témoin de la consommation de cocaïne dans son entourage, il est parfois une victime à part entière. Selon ces auteurs, il importe d’envisager une intoxication à la cocaïne chez les jeunes enfants adressés dans un service d’urgence et d’en connaître les signes cliniques. Cette possibilité doit être évoquée notamment face à un retard psychomoteur, une agitation inexpliquée, des épisodes d’ataxie ou de la survenue récente de convulsions de cause indéterminée.
Ce constat rejoint la conclusion de l’expertise collective de l’Inserm publiée en 2026 : « Dans l’entourage proche des personnes usagères de cocaïne, les enfants comptent parmi les victimes collatérales les plus vulnérables. Que ce soit chez l’enfant à naître ou chez les enfants, adolescents, et adultes qu’ils deviendront, les conséquences potentielles - telles qu’un risque de maltraitance ou encore de troubles du développement - sont nombreuses ».
Pour en savoir plus :
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Goullé JP. La situation des drogues licites et illicites en France. Bull Acad Natl Med. 2026 Jul;210:S25–S32. doi : 10.1016/j.banm.2026.05.021
Passages aux urgences du réseau OSCOUR® et sollicitations de Drogues Info Service en lien avec la consommation de cocaïne : état des lieux en 2025. Le point sur. Édition nationale. Santé publique France, 13 p., juin 2026.
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Prévalence des troubles psychiatriques chez les hommes et femmes faisant usage de crack à Paris (Étude ANRS-Icone 2) : nécessité d’une adaptation de l’offre de soins. Santé publique France. 6 janvier 2026. PDF 8 pages
Évolution des passages aux urgences et des sollicitations de Drogues info service en lien avec la consommation de cocaïne entre 2012 et 2024. Santé publique France, juillet 2025. PDF 13 pages.
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