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Géopolitique

Cyclope 2026. Les Marchés mondiaux « Attendre et espérer »

Référence mondiale depuis quarante ans, le rapport Cyclope — soixante-dix contributeurs, sous la direction de Philippe Chalmin et Yves Jégourel — replace les marchés de matières premières dans leur environnement géopolitique. L’édition 2026 est dominée par la « troisième guerre du G

  • Référence mondiale depuis quarante ans, le rapport Cyclope — soixante-dix contributeurs, sous la direction de Philippe Chalmin et Yves Jégourel — replace les marchés de matières premières dans leur environnement géopolitique.

  • L’édition 2026 est dominée par la « troisième guerre du Golfe » et la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a provoqué un séisme énergétique : trafic réduit à quelques navires par jour, flambée du charbon en Asie, économies du Sud en première ligne.

  • Eugène Berg en retient un monde sans gendarme, un Iran renforcé et le pétrole comme « thermomètre » d’une fièvre qui persiste — au-delà même des terres rares et des métaux critiques.

Sous la direction de Philippe Chalmin et Yves Jégourel, Cyclope 2026. Les marchés mondiaux : « Attendre et espérer », Economica, 2026, 538 p.

Publié en français et en anglais, rédigé par une équipe de près de soixante-dix collaborateurs, le rapport Cyclope représente la plus complète synthèse de l’ensemble des marchés de matières premières. Leurs fluctuations sont replacées dans leur environnement géopolitique, et le rapport constitue la boussole indispensable pour décrypter l’état des rapports de force entre les puissances lancées à la recherche et à la préservation de matériaux critiques pour assurer la transition énergétique et nécessaires à l’industrie de la défense.

Quarante ans de Cyclope, de la mondialisation heureuse à la « décennie perdue »

Les quarante années de parution de Cyclope, à cheval sur deux siècles, ont été marquées de plusieurs moments de rupture et d’un moment de cassure crucial. En 1986, le monde finissait à peine d’absorber les conséquences de la grande crise des années soixante-dix. Peu de temps après, la chute de l’URSS et la fin du communisme soviétique vont marquer l’entrée dans une période qu’avec un peu de recul, on peut taxer des « Trente Glorieuses de la mondialisation heureuse », qui se traduit par une croissance record tant de l’économie mondiale que des échanges, dans un contexte de libre-échange tel que le monde n’en avait pas connu depuis les années 1860-1880. Ceci malgré un véritable choc sur les marchés des matières premières (2007-2012) et plusieurs crises, dont une financière majeure en 2008 : un temps de mondialisation avec l’entrée de la Chine post-maoïste sur la scène économique mondiale. Cette période prend fin avec la crise des années vingt du XXIe siècle, ponctuée par trois événements qui ont mis un terme à ces « Trente Glorieuses » : la crise du Covid (2020), l’invasion de l’Ukraine (2022), l’avènement de Donald Trump, élu pour un deuxième mandat aux États-Unis (2025). C’est ce que le FMI a appelé la « décennie perdue ». Pour un moment, l’histoire de la mondialisation change de direction. Il restera à voir si, au terme de cet ensemble de chocs, de guerres et de crises, le monde aura su élaborer une nouvelle gouvernance mondiale plus équilibrée, plus équitable, plus respectueuse des ressources naturelles et humaines. Pour le moment, rien ne semble l’indiquer encore. Sol omnibus lucet. Attendons que le soleil brille pour tous.

À l’aune du temps long de l’historien, ce n’est peut-être qu’un hoquet.

Ormuz, séisme énergétique

La troisième guerre du Golfe, dont on ne pouvait prévoir l’issue à la date de la rédaction — la plus totale, la plus marquante, puisqu’elle a déclenché un choc énergétique —, occupe le devant de la scène. La fermeture du détroit d’Ormuz a provoqué un véritable séisme sur les marchés de l’énergie, des engrais et de la chimie, tout en perturbant les routes maritimes mondiales. Porte d’entrée et de sortie du golfe Persique, entre l’Iran, les Émirats et Oman, il fait au minimum 55 kilomètres de large, mais le « rail » utilisé par les navires est beaucoup plus étroit : 3,2 kilomètres pour chacune des voies, et plus proche des côtes iraniennes, puis omanaises. En temps normal, plus d’une centaine de navires passent chaque jour par Ormuz. Au mois de mars, 6 navires quotidiens ont en moyenne transité par le détroit : quelques pétroliers destinés à la Chine et au Pakistan, quelques navires transportant du GPL pour l’Inde…

La région du golfe Persique détient les plus importantes réserves de pétrole et de gaz naturel au monde : en février 2026, elle a produit 26,9 mbj de pétrole brut. Mais, en réalité, du fait de la construction de raffineries dans le Golfe, il faut tenir compte des flux de produits pétroliers, diesel et kérosène. La région est un important producteur de gaz naturel. Celui produit par l’Iran est destiné à la consommation locale (les centrales thermiques en particulier) et est exporté vers l’Irak. Le Qatar, qui partage son gisement offshore avec l’Iran, s’est en revanche engagé dans d’énormes investissements de trains de liquéfaction (d’une capacité de 77 Mt en 2025, qui devaient aller jusqu’à 130 Mt). Avec les Émirats, ce sont 86 Mt de GNL qui ont été exportés en 2025.

Par Ormuz transitent une vingtaine de millions de barils de pétrole par jour : un tiers du commerce mondial, un cinquième de la consommation mondiale.

Mais il faut aussi tenir compte de tous les dérivés du pétrole et du gaz issus de la pétrochimie : matières premières pour les engrais et la chimie (ammoniac, urée, soufre), pour les plastiques (naphta, polypropylène…), pour les semi-conducteurs et l’imagerie médicale (hélium)… Certains de ces produits, comme le soufre et l’hélium, sont vite apparus fort difficiles à remplacer. Mais c’est peut-être sur les engrais azotés (urée, ammoniac), ainsi que phosphatés du fait des exportations de l’Arabie saoudite, que les craintes se sont faites les plus vives. On peut citer le cas de l’aluminium, dont le Golfe — à Bahreïn et aux Émirats — détient 12 % des capacités de production mondiale grâce à ses ressources énergétiques (et un aluminium moins carboné que celui produit en Chine) ; il y a aussi la plus grande raffinerie de sucre portuaire au monde, Al Khaleej de Dubaï, d’une capacité de 1,5 Mt. Du point de vue géographique, l’essentiel des exportations passant par Ormuz est destiné à l’Asie, pétrole et GNL en tête. À l’importation, il faut signaler l’importance des flux agricoles, viandes en provenance du Brésil ou moutons vivants d’Australie.

La plupart des compagnies d’assurances maritimes ont retiré leur couverture. Rares sont les armateurs qui ont tenté le passage, à part quelques armateurs grecs. Le détroit lui-même n’a probablement pas été miné, mais les capacités de frappe des Gardiens de la Révolution sont suffisantes pour empêcher toute velléité de passage. Pour certains produits, le GNL en particulier, aucun contournement n’est possible. De plus, le stockage à destination étant difficile, certains pays importateurs du sous-continent indien se sont vite trouvés en situation de pénurie. On estime ainsi que la production de pétrole du Golfe au sens large a diminué de quelque 10 mbj au moins, soit un peu moins de 10 % de la consommation quotidienne mondiale. De plus, l’AIE rapporte que le monde consomme quotidiennement 6 millions de b/j de plus qu’il n’en produit ; ce gap est provisoirement comblé par l’appel aux stocks, qui sont pourtant limités. Aussi la décision des pays occidentaux de pratiquer, sous l’égide de l’AIE, une ouverture de 400 millions de barils en provenance des stocks stratégiques n’a-t-elle pas suffi à calmer les marchés. Pourtant, il serait hasardeux de parler de choc. À en juger par le niveau des prix mondiaux au début d’avril 2026, on est encore loin des records précédents, ceux du pétrole (147 dollars le baril de brut en juillet 2008) et ceux du gaz naturel (en 2023).

À lire aussi : Pétrole : à quoi s’attendre après Ormuz ?

Une onde de choc, d’abord asiatique

Au-delà des hausses de prix, la région la plus touchée a été l’Asie. Cela s’est traduit d’ailleurs par un retour du charbon pour la production d’électricité, avec une hausse de 17 % des prix du charbon vapeur. Pour les autres matières premières, les hausses ont été plus mesurées : seul l’aluminium a été vraiment touché par les déclarations de force majeure des producteurs du Golfe. Pour les produits agricoles, l’impact a été indirect, par le biais des biocarburants (éthanol et biodiesel) et par l’effet de la hausse des prix des engrais.

Publiées à la mi-avril, les prévisions économiques du FMI s’affichent en légère baisse, mais demeurent largement positives, un optimisme qui n’est pas partagé par nombre d’économistes, en particulier pour l’Europe et le Japon. L’économie américaine devrait aussi accuser le coup, avec une croissance à peine supérieure à 2 % en 2026. De son côté, la Chine affiche une croissance économique de 5 % au premier trimestre 2026, avec toutefois un certain ralentissement au mois de mars et des exportations qui n’ont progressé que de 2,5 % (en baisse de 26,4 % vers les États-Unis, mais en hausse de 8,7 % vers l’UE…). Mais les économies les plus touchées risquent d’être celles des pays du Sud importateurs nets d’énergie, en Asie et en Afrique. Pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, le FMI n’anticipe plus qu’une croissance de 1,1 % en 2026, avec cinq pays du Golfe en récession, à commencer par l’Irak (– 6,8 %), qui apparaît comme la principale victime collatérale du conflit. Quelle que soit son issue, cette guerre laissera des traces tant sur les économies concernées que sur les chaînes d’approvisionnement de nombre de filières industrielles.

Un Iran renforcé

Il est peu probable que le détroit d’Ormuz retrouve très vite son fonctionnement, et donc sa liberté antérieure. La solution idéale, celle d’une surveillance internationale d’Ormuz, semble lointaine. Le régime des mollahs a fait preuve d’une étonnante résilience. Le contrôle exercé par les Gardiens de la Révolution s’est révélé sans faille. Le pouvoir effectif est passé du clergé aux militaires, sans qu’ait survécu une personnalité capable de faire la synthèse entre les partisans de la négociation et ceux de la confrontation. La Syrie, l’Arabie saoudite et l’Iran ont fait du Liban le terrain privilégié de leurs ambitions, et Israël y a vu la principale menace à son intégrité territoriale, avec le Hezbollah. Pendant la guerre, on a oublié Gaza, où le Hamas reste actif. Depuis janvier, on ne parle plus du Board of Peace trumpien, dont la première œuvre devait être la reconstruction de Gaza. Demeure la question de la Cisjordanie, et, par là, l’avenir de la Palestine ou de ce qu’il en subsiste. Des élections se tiendront en octobre en Israël, et Netanyahou, pour garder le pouvoir, devra maintenir ses alliances politiques.

Pouvant se targuer de sa résistance face à « l’agression » israélo-américaine, le régime de Téhéran sort renforcé, au cœur d’un axe le liant un peu plus à la Chine et à la Russie.

Vers de nouveaux équilibres ?

Au fil de ces semaines, Donald Trump a laissé libre cours à toutes ses passions. Une chose est sûre, tendance remontant en fait à la présidence d’Obama : les États-Unis n’ont plus ni la volonté ni la capacité de garantir la stabilité et l’ordre sur la planète. Le monde doit trouver de nouveaux équilibres ; la fièvre persiste.

À lire aussi : La bataille des minerais critiques bat son plein

Le cours du pétrole demeure le meilleur thermomètre pour mesurer la température de cette fièvre : au-delà des terres rares et des autres métaux critiques, il reste la matière première essentielle.

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