En Colombie, la décision du nouveau ministre de l’Agriculture, Indalecio Dangond, de remplacer le terme “paysan”, qu’il juge péjoratif, par l’expression “petit entrepreneur rural” provoque une levée de boucliers. Révélée par La Silla Vacía, la mesure concerne aussi l’expression “réforme agraire”.
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Mis sous pression, Indalecio Dangond a assumé ce choix le 8 septembre devant le Congrès, affirmant ensuite sur le réseau social X que le concept d’entrepreneur agricole permettrait d’“élaborer de meilleures politiques pour tous”, rapporte Infobae. Mais, une semaine plus tard, la colère reste toujours aussi vive.
Si ce changement de terme suscite une telle polémique, c’est qu’en Colombie le mot “paysan” désigne plus qu’une profession. Il concerne les victimes principales d’un conflit armé de plus de soixante ans, né justement d’une répartition profondément inégalitaire des terres, qui a déclenché des guérillas libérales devenues par la suite communistes.
“Le nier ou ne le reconnaître qu’à moitié fait reculer le pays de plus d’une décennie dans le règlement de la dette historique envers les familles et les communautés les plus durement touchées par le conflit armé”, écrit l’anthropologue Marta Saade dans La Silla Vacía. Cela “les prive de leur identité culturelle, de leur capacité à occuper le territoire, de leurs dynamiques organisationnelles”.
En outre, la disparition du terme “paysan” pourrait aussi avoir des conséquences très concrètes. Selon le juriste Rodrigo Uprimny, 11 millions de Colombiens de plus de 15 ans (soit 25 % des habitants du pays) s’identifient comme paysans, une catégorie bénéficiant d’une protection particulière de l’État. Ainsi “le mépris envers le monde rural semble résider chez le ministre et non dans le mot lui-même”, écrit le juriste dans El Espectador, estimant que la nouvelle désignation risque de réduire cette population à une simple “unité productive”, en ignorant sa “richesse multiculturelle”.
Une bataille culturelle
Derrière la bataille sémantique se profile aussi la crainte d’un retour en arrière sur la réforme agraire. Issue des accords de paix signés en 2016 avec les Farc et approfondie sous le gouvernement de gauche de Gustavo Petro, celle-ci visait précisément à réparer les injustices foncières qui avaient nourri le conflit.
En ce sens, pour l’avocat Javier Revelo, la remise en cause du vocabulaire paysan s’inscrit dans la “bataille culturelle” menée par le président d’ultradroite Abelardo de la Espriella contre ce qu’il considère comme des dispositions imposées par la gauche.
Les inquiétudes sont renforcées par le profil du ministre, qu’une enquête de la revue Cambio a accusé d’avoir validé, avant sa nomination, le détournement des fonds destinés à de petits producteurs au profit d’une puissante famille de sa région.
Même dans le camp gouvernemental, la suppression du mot “paysan” est contestée. Dans la revue Semana, l’influenceuse Manuela Ganadera défend l’idée que celui qui travaille la terre doit cesser d’être perçu comme “condamné à la subsistance” et rappelle que “le paysan est déjà un entrepreneur”, et que le terme est loin d’être péjoratif.
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