Se donner rendez-vous à l’extérieur ? Impossible, nous répond Mahmoud*, un ressortissant soudanais avec qui nous nous entretenons en visioconférence. “Trop dangereux.” Quatre mois après le début de la guerre dans son pays – guerre qui dure maintenant depuis trois ans –, il s’est enfui en Égypte. Au Caire, la capitale, il essaie de mener de front des études et plusieurs petits boulots. Mais, depuis quelque temps, les autorités égyptiennes s’en prennent de plus en plus durement aux réfugiés. Au point que la vie de Mahmoud est paralysée.

La veille de notre entretien, il jouait aux cartes avec quelques amis dans un café lorsqu’un fourgon de la police s’est garé devant la porte. Les policiers sont entrés et ont dévisagé Mahmoud et ses amis. Ne panique pas, se répétait Mahmoud, continue à faire comme si de rien n’était. Lorsque les policiers sont ressortis, ils ont arrêté trois Soudanais du même quartier que Mahmoud.

Entre l’Égypte et l’UE, un partenariat stratégique

L’Égypte est cernée de conflits. À l’est, la guerre à Gaza fait rage depuis 2023. Au sud, le Soudan. Selon les chiffres officiels des autorités égyptiennes, plus de 1,5 million de Soudanais ont fui en Égypte depuis le début de la sanglante guerre civile.

Là, ils se heurtent souvent à un climat hostile. En Égypte, où, selon les estimations, 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, le régime du président Abdel Fattah Al-Sissi emploie les grands moyens pour faire reculer le nombre de réfugiés. Depuis 2024, les organisations de défense des droits humains locales et internationales observent une multiplication des arrestations de masse et expulsions. Un phénomène qui touche les zones frontalières, mais aussi les grandes villes comme Le Caire et Alexandrie.

Un nouveau pacte

Adopté en 2014, le pacte sur la migration et l’asile est destiné à harmoniser les procédures au sein de l’Union européenne (UE) et à réduire l’afflux d’exilés. Il repose sur quatre piliers : le durcissement des contrôles aux frontières, l’accélération des procédures, la solidarité entre États membres et les partenariats avec des pays tiers.

À ses frontières extérieures, explique le journal NRC, l’UE va systématiser l’identification des personnes qui arrivent sans autorisation préalable. Les données recueillies, y compris “les empreintes digitales d’enfants à partir de 6 ans”, seront centralisées, afin d’empêcher notamment que ces personnes demandent l’asile dans plusieurs pays.

Un premier filtrage sera mené dans des centres fermés installés en dehors du territoire européen. Si une personne voyage avec de faux papiers ou si elle vient d’un pays dont un faible pourcentage de ressortissants obtiennent l’asile, elle pourra être renvoyée sans avoir posé le pied dans l’UE.

L’Union européenne (UE) joue un rôle non négligeable dans cette situation. En contrepartie d’une aide financière, l’Égypte s’est engagée à faire son possible pour empêcher les migrants de gagner l’Europe par des voies irrégulières. D’abord, en 2022, l’Union européenne et l’Égypte ont conclu un accord de 80 millions d’euros pour un programme de contrôle des frontières, programme qui doit notamment aider les gardes-côtes et gardes-frontières du pays à surveiller les frontières égyptiennes, à intercepter des clandestins, ainsi qu’à mener des opérations de recherche et de sauvetage.

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Puis, en 2024, l’UE et l’Égypte ont encore renforcé leur collaboration en concluant un partenariat stratégique. Ce partenariat comprend une enveloppe d’aide de 7,4 milliards d’euros, dont 200 millions destinés à la lutte contre les migrations irrégulières. Il répond à la volonté européenne d’externaliser autant que possible la gestion des demandes d’asile. C’est également le cas du nouveau pacte migratoire, entré en vigueur ce vendredi 12 juin. Ce pacte vise notamment à multiplier les accords avec les pays de transit et les pays d’origine des migrants, afin de les retenir en amont et de les empêcher d’arriver jusqu’en Europe.

Un nouvel accord conclu au début de juin durcit la législation sur les retours. Il doit permettre le transfert de demandeurs d’asile déboutés vers des “centres de retour” aménagés en dehors de l’Europe, ainsi que vers les pays par lesquels ils ont transité, même s’ils n’ont aucun lien avec ces pays. Il n’y a pas si longtemps, il était inconcevable dans le monde politique de prendre ce genre de mesures qui engendrent d’importants risques de violation des droits humains ; aujourd’hui, elles sont jugées acceptables jusque dans les partis du centre.

La fuite par la Libye

Ces accords avec l’Égypte font partie de toute une série d’accords migratoires que l’UE signe depuis dix ans avec des pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest – ils sont cependant les plus importants par leur ampleur. Les effets de ces textes se cumulent et se font de plus en plus sentir à mesure qu’ils se multiplient. Selon les chiffres de l’agence européenne Frontex, entre 2022 (année record) et 2025, le nombre de personnes ayant traversé la Méditerranée a chuté de 51 %.

L’Égypte aussi affirme que les résultats sont là. Depuis dix ans, aucun bateau de réfugiés n’aurait, selon elle, quitté la côte du pays. Pourtant, en 2025, les Égyptiens constituaient le deuxième groupe de migrants sans papiers arrivés dans l’UE et le premier en provenance d’Afrique. La plupart de ces Égyptiens ont traversé la longue frontière avec la Libye, à l’ouest – une frontière difficile à contrôler car elle passe en plein désert –, avant de gagner l’Italie ou la Grèce.

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La stratégie migratoire européenne n’est pas sans susciter de vives critiques : d’aucuns accusent l’Europe de se décharger de ses responsabilités sur des pays comme l’Égypte. Et en renvoyant des réfugiés vers des régions comme le Soudan, où les violences dans la région d’El-Fasher présentent “des caractéristiques de génocides” selon les termes d’un groupe du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, l’Égypte enfreint le principe de non-refoulement. Pour rappel, ce principe interdit le renvoi ou l’expulsion d’une personne vers un pays où sa sécurité est menacée.

L’Égypte est tenue de respecter ce principe en vertu de plusieurs traités régionaux et internationaux. Pour contourner cette obligation, les autorités contraignent les réfugiés en détention à signer une déclaration de retour volontaire, explique Sherif Azer, de l’Egyptian Commission for Rights and Freedoms (ECRF). Selon l’enquête des rapporteurs spéciaux des Nations unies, ces réfugiés sont soumis à diverses pressions allant des violences physiques à des maltraitances psychologiques, comme la privation de nourriture, de visites ou de soins médicaux.

Une mauvaise réputation

En 2024, selon les estimations des organisations de défense des droits humains Egyptian Initiative for Personal Rights (EIPR) et Refugee Platform Egypt (RPE), l’Égypte a renvoyé plus de 20 000 ressortissants soudanais vers leur pays d’origine – contre 3 000 environ en 2023. Soulignons que ces chiffres n’incluent pas les réfugiés sans papiers qui sont immédiatement expulsés à leur arrivée sur le territoire égyptien. Il est difficile d’établir des estimations fiables : les ONG n’ont accès ni aux centres de détention ni aux régions frontalières, et les autorités égyptiennes ne publient aucun chiffre. On ignore, du reste, ce qu’il advient des Soudanais renvoyés dans leur pays.

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L’Europe a conscience des risques. La déclaration conjointe sur le partenariat stratégique avec l’Égypte stipule : “Les deux parties continueront de coopérer afin de soutenir les efforts déployés par l’Égypte pour accueillir des réfugiés et sont déterminées à protéger les droits des migrants et des réfugiés.” Mais, dans la pratique, il en va tout autrement, alerte Sherif Azer. “Sur les questions de droits humains, l’Égypte n’a pas bonne réputation. Dans les faits, l’Europe a décidé de fermer les yeux et de garder le silence sur les conséquences concrètes de cet accord.”

Arrêtés en pleine rue, à l’école ou à leur domicile

Au Caire, Khalil observe que les services de sécurité ont changé de méthode. Les vagues d’arrestations, limitées dans le temps, ont fait place à une campagne de répression continue. Les autorités enchaînent les rafles dans les quartiers où vivent les réfugiés. Ceux-ci se font arrêter en pleine rue, à l’école ou à leur domicile. Aussi, comme Mahmoud, de nombreux réfugiés préfèrent-ils rester enfermés chez eux, quitte à ne plus aller travailler et à ne plus scolariser leurs enfants.

Les réfugiés et les migrants sont arrêtés au motif que leur présence dans le pays serait illégale. Or, selon plusieurs organisations locales et internationales de défense des droits humains, l’Égypte arrête également des personnes enregistrées auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou titulaires d’un permis de séjour en règle. Selon une récente enquête de quatre rapporteurs spéciaux des Nations unies, il est fréquent que, lors des interpellations, les forces de l’ordre confisquent et détruisent les documents délivrés par le HCR, ou encore qu’elles falsifient les dossiers.

Les conditions de vie sont très dures dans les prisons égyptiennes. Selon Khalil, douze Soudanais sont déjà morts en détention depuis le début de l’année.

* Son nom a été modifié par la rédaction.