“La fin de ma présidence en 2030 est acquise”, titrait le quotidien local Al-Shourouk dimanche 18 octobre en citant le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi. Celui-ci s’était exprimé la veille devant l’Académie militaire, en réservant à son public “une grande surprise” : la promesse de quitter le pouvoir au terme de son mandat, en 2030, en conformité avec la Constitution, écrit le site qatari Al-Araby Al-Jadid.
Si c’est une surprise, c’est parce qu’on a longtemps prêté à Sissi l’intention de modifier une nouvelle fois la Constitution pour pouvoir rempiler pour un quatrième mandat de six ans. Mais une semaine plus tôt, le président égyptien avait évoqué “le poids de [ses] responsabilités”, ajoute le site qatari. Comme s’il ressentait soudain la fatigue du pouvoir.
Le spectre de la révolution de 2011
En réalité, cette sortie était vraisemblablement destinée à brouiller les pistes, au moment où l’on lui prête le désir de transmettre le pouvoir à son propre fils, explique encore Al-Araby Al-Jadid. Or une telle hypothèse fait immanquablement penser à l’ancien dictateur Hosni Moubarak, qui lui aussi voulait transmettre le pouvoir à son fils Gamal, ce qui n’avait pas eu l’heur de plaire à l’armée.
Les divisions que cette question avait provoquées au sein du régime avaient été l’un des facteurs de la révolution de 2011. D’où la question de savoir “dans quelle mesure Sissi a été forcé [par l’armée]” d’annoncer son départ, conclut Al-Araby Al-Jadid.
En tout cas, cette promesse intervient dans un “contexte de signaux politiques multiples” envoyés par différents pôles du pouvoir, traduisant une certaine fébrilité. Voire de “mises en garde quant à un retour de manifestations comme il y en a eu en 2011”, étant donné “la colère populaire” face à la situation socio-économique, note Mada Masr. Selon ce site indépendant, “des sources parlementaires” proches d’un des appareils sécuritaires expliquent qu’elle s’inscrit dans “un plan plus vaste de réorganisation du paysage politique”.
D’autres sources anonymes affirment, toujours selon Mada Masr, que le président aurait confié en privé qu’il ne voudrait pas qu’un jour l’armée lui enjoigne d’“aller à Charm El-Cheikh”, la station balnéaire où Hosni Moubarak a fini ses jours en résidence surveillée après avoir été chassé du pouvoir.
Mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient, écrit en substance l’autre grand site indépendant du pays Al-Manassa. Ainsi, “en 2017, il y a eu la promesse de respecter la Constitution” avant que celle-ci ne soit modifiée deux ans plus tard pour permettre à Abdel Fattah Al-Sissi de rester au pouvoir.
Un successeur présélectionné et formé par l’armée
Al-Manassa attire également l’attention sur le fait que le président a annoncé dans la foulée des “critères pour le choix du prochain président”. Et ceux-ci sont tout sauf une promesse de démocratie.
Au contraire, le scénario envisagé “renforcerait le rôle de l’armée”, analyse le quotidien britannique Financial Times. Il prévoit en effet que “l’Académie militaire forme les candidats à la présidence pendant trente mois pour qu’ils soient capables d’endosser la responsabilité” à la tête de l’État.
Ces “étudiants” pourraient être recrutés parmi les diplômés d’universités “réputées”, et se compter “par centaines” pour apprendre “ce qu’est l’État, ce que sont les institutions et comment les protéger”, selon les mots d’Abdel Fattah Al-Sissi, cité par le Financial Times.
L’Académie militaire de plus en plus au centre du pouvoir
Or ce “rôle croissant de l’Académie militaire” au sein de l’appareil d’État suscite “l’agacement” jusque dans certains cercles du pouvoir, affirme encore Mada Masr, qui évoque la “perplexité” des appareils sécuritaires formant l’ossature du pouvoir, “confrontés à une nouvelle donne sans la moindre idée de la façon dont ils pourront la gérer, faute de coordination préalable”.
D’aucuns seraient même tentés de se joindre à des appels publics pour inviter Abdel Fattah Al-Sissi à rester au pouvoir, ce qui constituerait un retournement de situation.
Une chose est sûre, l’Égypte vit une recomposition au sein du régime. Un régime où l’armée, la police, les services de renseignements et d’autres “instances de souveraineté” se livrent des luttes de pouvoir plus ou moins feutrées. Reste à savoir si cela aboutira à un “changement radical […]” de régime, comme l’envisage Mada Masr, ou à la poursuite de la militarisation du pays, comme le craint le Financial Times.
L’armée égyptienne étend son emprise sur les berges du Nil
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