En direct Dimanche 21 Juin 2026
Géopolitique

Entretien – Pierre Ferragu : « SpaceX est le gardien de la porte des étoiles »

Il faut voir dans l’œuvre d’Elon Musk l’infini des possibles, l’ouverture à de nouveaux horizons, à des étoiles que l’on pensait inaccessibles. SpaceX, Starlink, l’IA, nous vivons un frémissement, le début d’une période civilisationnelle inédite par son ampleur, ses ambitions e

Il faut voir dans l’œuvre d’Elon Musk l’infini des possibles, l’ouverture à de nouveaux horizons, à des étoiles que l’on pensait inaccessibles. SpaceX, Starlink, l’IA, nous vivons un frémissement, le début d’une période civilisationnelle inédite par son ampleur, ses ambitions et son audace. Le destin d’Elon Musk s’imbrique dans celui des États-Unis d’Amérique, tandis que la vieille Europe, elle, n’en finit pas de s’offusquer et d’alimenter sa défiance envers un nouveau monde plus souverain que jamais. De New York, Pierre Ferragu, le fondateur du cabinet d’analyse stratégique New Street Research, nous décrypte ces nouvelles frontières.

SpaceX va devenir la plus grande introduction en Bourse de l’histoire. Est-on face à une nouvelle infrastructure mondiale comparable à Internet ?

C’est de très loin la plus grande introduction. Il faut remonter à Saudi Aramco, qui avait levé 25 milliards de dollars, alors que SpaceX en prévoit 75 milliards. Pour réussir à proposer une telle valorisation, pour trouver de tels investissements, il y a des arguments forts qui jouent en leur faveur. Il y a différentes manières de l’analyser. La première manière est le contexte, l’environnement. Il s’agit de l’espace et donc d’opportunités illimitées. D’habitude, quand on parle d’une opération en bourse, on regarde le marché adressable. Quand on crée une économie de l’espace, quelle est sa valeur ? Quelle est sa limite ? C’est infini. Il est difficile de trouver une limite supérieure à l’optimisme que l’on peut avoir en regardant tout le potentiel de SpaceX. Le deuxième aspect est qu’avant que SpaceX ne commence à fabriquer des fusées, cela coûtait 20 000 dollars le kilo pour envoyer quelque chose en orbite. En créant sa propre fusée, SpaceX a fait baisser le prix à 4 000 dollars le kilo. Ensuite, ils ont été capables de faire reposer et de réutiliser le premier étage de la fusée, permettant de réduire le coût entre 800 et 1 000 dollars le kilo. Et ce n’est pas fini, car avec la nouvelle fusée « Starship », qui est plus grosse, plus économique et dont les deux étages sont réutilisables, l’objectif est de descendre à 100 dollars le kilo. SpaceX, sur 25 ans, aura permis de diminuer les coûts du transport en orbite de plus de 99 %. Et l’orbite, c’est la porte des étoiles, c’est la porte pour aller dans l’espace. C’est la partie la plus difficile : il faut s’extraire de l’attraction terrestre, pouvoir passer à travers l’atmosphère tout en réutilisant la fusée. Nombreux sont les États et les acteurs à s’y essayer, mais personne n’y arrive. Elle est la seule à pouvoir capturer toutes les opportunités liées à l’espace. La première opportunité qui a été capturée a été celle du marché des satellites de télécommunication. SpaceX a permis, de façon identique, de faire baisser de 90 % le coût des satellites. Des milliers ont été envoyés en orbite pour mettre en place le système Starlink, qui permet une connectivité haut débit partout dans le monde avec une qualité incroyable. Le coût offert par cette dernière est cinq fois inférieur à celui d’une infrastructure terrestre. Starlink est capable de prendre des parts dans un marché où l’on dépense environ un trillion de dollars par an, grâce à une technologie beaucoup moins chère. C’est facile pour eux de gagner des parts de marché tout en réalisant de fortes marges, ce qui est généralement très rare.

Ensuite, il est prévu de développer une activité de connexion directement sur le téléphone mobile. C’est déjà disponible à travers des services très simples en Grande-Bretagne, mais d’ici la fin de la décennie, Starlink offrira un service équivalent à de la 5G dans tous les marchés où les régulateurs, tels que les gouvernements, ne s’y opposeront pas. C’est la petite enfance de Starlink. Il s’agit de business microscopiques en comparaison avec l’opportunité suivante, qui sera de mettre en œuvre des datacenters en orbite, ou de les avoir dans nos prés. Le même phénomène aura lieu : il sera moins cher de faire de l’IA en orbite que sur Terre d’ici cinq ans.

Si SpaceX est le seul gardien de la porte des étoiles, il est très facile de lui attribuer une valeur gigantesque.

Et moins énergivore ?

Ils consommeront autant d’énergie, mais, dans l’espace, le soleil brille toujours. Il suffit de mettre le satellite sur une orbite héliosynchrone, recevant de la lumière 24 h/24, et, comme les panneaux solaires ne seront pas gênés par le ciel ou la pollution, ils seront très efficaces. De plus, sur Terre, il est nécessaire de les refroidir en permanence, ce qui devient problématique, car les datacenters sont en très grande croissance et les problèmes environnementaux sont inévitables. Plus le temps passe, plus le coût de production d’un datacenter sur Terre augmente, alors que dans l’espace, le coût va baisser très rapidement. C’est mathématique : sur un plan donné, quand une courbe baisse et l’autre augmente, elles vont se croiser automatiquement et nécessairement, et le datacenter en orbite coûtera moins cher pour produire de l’IA que celui sur Terre. Aujourd’hui, SpaceX parvient à envoyer trois fusées Falcon 9 par semaine dans l’espace. Pour déployer 1 gigawatt de datacenter dans l’espace, il faudra 70 vols de la nouvelle fusée Starship, qui est environ 10 fois plus grosse. Pour donner un ordre d’idée, en 2026, il sera développé 25 gigawatts de datacenter sur Terre. Pour atteindre ce chiffre dans l’espace, il faudrait environ 5 vols par jour. Ce qui est fascinant, c’est que si vous avez une conversation avec n’importe quel employé de SpaceX, il vous dira que c’est le type de cadence dont ils ont besoin pour pouvoir organiser la première expédition sur Mars. Toute l’ambition, toute la philosophie de la société, est d’aller sur Mars. Ils ont fait des satellites de télécommunication pour financer leur première fusée et trois vols par semaine, et à présent, ils feront des datacenters dans l’espace pour financer le décollage de Starship, toutes les heures.

À lire aussi : Terafab d’Elon Musk : l’économie spatiale au service de l’hyperpuissance américaine

L’état d’esprit est celui de gens de la Renaissance, de conquistadors ?

C’est la conquête du Nouveau Monde, c’est exactement la même chose. Elle fait partie des analyses que nous avons précisées au sein de notre cabinet de recherches. La conquête du Nouveau Monde s’étend sur 450 ans pour atteindre un degré de maturité économique. Dans l’espace, on pense être sur un cycle de 75 ans, mais d’ici une cinquantaine d’années, vous aurez des circuits internes dans l’économie spatiale, des activités…

On est dans Total Recall de Philip K. Dick ?

Absolument. Des gens vivront sur Mars, ils consommeront, produiront, et réaliseront une croissance économique dans la même logique que celle de l’Amérique, qui, à un moment donné, est devenue une économie avec des circuits internes. Au départ, la conquête du Nouveau Monde consistait à extraire des matières premières, à les transporter vers l’Europe. Ensuite, l’économie des Amériques est devenue un débouché, un consommateur de la production européenne. Et, après quelques centaines d’années, le Nouveau Monde représente la majeure partie de la croissance économique. Dans 75 ans, l’espace représentera probablement la majorité de la croissance mondiale. Il n’est donc pas difficile de se convaincre que la société qui contrôle l’accès à cette nouvelle opportunité pourrait valoir plusieurs trillions de dollars, et que sa valeur pourrait augmenter indéfiniment au fil des ans…

Mais ce phénomène résisterait-il à un changement de pouvoir, à une défaite du camp républicain aux États-Unis ?

C’est une question, en effet. Il est vrai que le succès de SpaceX dépend énormément des bonnes grâces du gouvernement américain. Avant de pouvoir faire décoller des fusées, il faut obtenir des autorisations — il en va de même pour les télécommunications. Il faut avoir le droit d’utiliser les fréquences. Toute l’activité de SpaceX est dépendante de cette approbation. Par exemple, l’Inde vient d’interdire SpaceX sur son sol, car son gouvernement préfère que ses milliardaires développent leur propre activité de satellites de télécommunication. Le risque réglementaire est très important, d’autant plus qu’il est amplifié par le fait que SpaceX dépend de ressources rares contrôlées par les gouvernements et par leur monopole naturel. Il peut donc y avoir des défis anti-trust. Il ne faut pas non plus oublier que l’actionnaire principal, Elon Musk, adopte souvent des positions très fortes contre certains gouvernements et contre les démocrates. En cas de retour au pouvoir de ces derniers, il pourrait y avoir de fortes frictions. Ce risque politique peut aussi s’étendre à l’international, car même les alliés historiques des États-Unis peuvent se méfier de leur influence. SpaceX pourrait en subir les conséquences. Pour l’instant, SpaceX a toujours obtenu toutes les autorisations nécessaires. Ne soyons pas naïfs : le pouvoir stratégique de SpaceX, capable de mettre en orbite des satellites à très bas prix et à une cadence élevée, constitue un avantage déterminant pour les années à venir. Dans dix ans, il y aura quelques centaines de milliers de satellites en orbite, dont une grande partie aura des fonctions militaires ou de défense. La priorité pour chaque État sera d’avoir le plus de satellites possible, et la capacité de les renouveler rapidement. La fusée deviendra, dans la prochaine décennie, l’équivalent de ce qu’était le « Liberty Ship » pendant la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis avaient remporté la guerre grâce à leur capacité à produire massivement des navires, à transporter du tonnage malgré les pertes. Si la prochaine guerre d’attrition se déroule dans l’espace, ils domineront très facilement, car ils pourront réutiliser une fusée et en faire décoller plusieurs par jour. Évidemment, si les démocrates prennent le pouvoir, ils seront très critiques à l’encontre d’Elon Musk. Mais ils savent aussi que le succès de SpaceX est étroitement lié aux intérêts géostratégiques de leur pays.

À lire aussi : L’empire Musk : des holdings aux étoiles

Les prochaines confrontations militaires seront principalement liées à la maîtrise de l’espace.

Malgré tout, les enjeux idéologiques prennent souvent le dessus ?

Les critiques s’enchaînent contre Musk, notamment après ses récentes déclarations sur l’affaire Nowak en Grande-Bretagne ou encore sur L’Odyssée, le prochain film de Nolan… Il est extrêmement politique. Musk ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à se confronter frontalement aux gouvernements européens. La plus courte analyse est que le risque réglementaire peut peser sur lui. Cependant, s’il peut se permettre ces propos, c’est qu’il est en position de force. Est-ce que les Anglais pourraient interdire Starlink en Angleterre pour se venger ? La réponse n’est pas si évidente, car beaucoup de gens utilisent déjà Starlink. Il est difficile, pour un gouvernement, de prendre des mesures trop punitives. Tant qu’il n’y a pas de concurrence, la société continue de se renforcer.

Revenons-en à cette guerre d’attrition dans l’espace que vous évoquez ?

Comment se battre contre un ennemi qui aura une visibilité complète et instantanée de détails ? Avec quelques centaines de satellites, le gouvernement américain est capable d’observer l’ensemble de la planète avec un délai de quelques minutes. Aujourd’hui, il faut attendre davantage de temps. Tant dans l’espace que pour l’IA, les États-Unis sont en avance. S’ils veulent maintenir leur domination, il est absolument critique de préserver leur leadership dans ces deux domaines. On parle beaucoup de réglementation de l’espace et de l’IA, mais, à mon sens, les États auront à cœur de ne pas brider leurs champions nationaux.

Comment ces grands champions peuvent-ils aujourd’hui concentrer autant de pouvoir stratégique ?

Le jeu d’échecs se déroule en trois dimensions. Ce n’est plus seulement entre pays, les sociétés et grands groupes entrent dans la danse. Un laboratoire d’IA peut avoir le pouvoir de refuser l’accès à son modèle dans un conflit. Les gouvernements doivent donc trouver un équilibre : favoriser le développement de SpaceX, tout en évitant de lui donner un contre-pouvoir trop important. Mais ce n’est pas nouveau. Dans l’ère d’Internet, c’était déjà le cas. C’est une danse que les États-Unis ont déjà menée ces dernières années, entre la nécessité d’avoir de grands leaders économiques mondiaux et l’impératif de réguler leur influence. Si la vitesse de croissance de ces sociétés s’accélère, le mécanisme reste le même : dans la technologie, les marchés sont globaux, la vitesse d’innovation est plus rapide, et les gouvernements cherchent à suivre cette dynamique. Aux États-Unis, on parle de « Winner-Takes-All Dynamics », un jeu où il n’y a qu’un seul vainqueur. Par exemple, dans des domaines précis comme les systèmes d’exploitation, ou les puces, une douzaine de constructeurs peuvent s’affronter, mais celui qui domine rafle la mise. Les grandes capitalisations de la tech le démontrent, et la tendance n’est pas près de s’inverser. De plus, la tech a étendu son influence : elle contrôle l’innovation, a remplacé les médias avec les réseaux sociaux, et contrôle désormais l’accès à l’information. D’autant qu’en Europe, les chaînes d’information ont du mal à se départir d’une ligne idéologique.

Le « quatrième pouvoir » n’est plus la presse, c’est la tech.

On l’observe notamment avec la situation entre les États-Unis et l’Iran, où le traitement médiatique manque souvent de nuance… Comment cette situation est-elle perçue aux États-Unis ? Quelle est la réalité ?

L’opinion publique américaine n’aime pas les guerres. Elle a l’habitude de voir les États-Unis s’enliser dans des conflits à l’extérieur. Les médias critiquent systématiquement la politique de Trump. Nous pouvons les ignorer, et leur influence baisse, de toute façon, mais, concernant la guerre avec l’Iran, une frange des supporters de Trump, notamment ceux favorables à une politique isolationniste, y sont opposés. Du coup, Trump se trouve dans un jeu de politique intérieure dangereux : il peut risquer d’aliéner une partie de sa base. Les Américains n’aiment pas une guerre qui s’enlise, mais ils apprécient une victoire rapide. Lorsque Trump a réussi à instaurer une certaine paix entre Gaza et Israël, ou encore lors de l’enlèvement de Maduro au Venezuela, l’opinion était favorable. Il a essayé de reproduire cette dynamique avec l’Iran. La version officielle de cette opération était de mener une action conjointe avec Israël pour éviter que l’Iran ne devienne un facteur de déstabilisation au Moyen-Orient, notamment par le risque nucléaire, et pour forcer l’Iran à arrêter son soutien au Hezbollah ou au Hamas, tout en détruisant ses capacités balistiques.

Pourquoi agir maintenant, et pas il y a vingt ans, alors que le risque était moindre ?

À mon sens, c’est une étape dans une stratégie plus large. Il y a, à mon avis, un agenda non-dit lié à la relation avec la Chine, notamment à travers ces opérations au Venezuela et en Iran. La Chine a une faiblesse : son manque d’accès au pétrole, et ses principaux alliés exportateurs — le Venezuela et l’Iran — présentent des risques d’escalade horizontale en cas de conflit, pour les États-Unis. Éliminer ces pôles potentiels d’escalade est stratégique. L’opération au Venezuela, par exemple, n’a pas cherché à changer de régime en profondeur, mais à faire un ajustement : « Si tu ne veux pas finir comme ton prédécesseur, tu continues à faire ce que tu veux, mais tu ne te rapproches pas de la Chine, tu ne t’armes pas… » De même, en Iran, les bombardements ont tué des centaines de leaders, fragilisant le régime, mais sans le déstabiliser totalement. L’Iran a montré qu’il était prêt à aller jusqu’au bout, capable de détruire toutes les infrastructures pétrolières de la région. Les États-Unis s’inquiètent tout de même de la flambée des prix du pétrole, surtout avec les élections de mi-mandat à l’automne. La stratégie de Trump consiste à essayer de conclure un « deal » : contrôler le nucléaire iranien, sécuriser le détroit d’Ormuz. Objectivement, la situation n’est pas si dramatique pour eux. Il n’y a pas de victimes américaines, le seul coût réel est celui du prix du pétrole. Cela pourrait être pire. Trump gère plutôt bien la pression : il met en place un blocus pour forcer un deal, et la dépendance au détroit d’Ormuz devrait diminuer avec la construction de nouveaux pipelines ou de nouvelles méthodes de stockage et de transport. Ceux qui pensent que Trump est affaibli devraient se méfier : les États-Unis n’importent presque pas de pétrole du Golfe, et ils en vendent. Un pétrole plus cher fait grogner les Américains, mais cela rapporte beaucoup à leur économie, en relatif. Toute action qui limite le pouvoir de nuisance de l’Iran a une valeur géostratégique essentielle dans leur confrontation avec la Chine. Privée d’options d’escalade horizontale, comme le Venezuela ou l’Iran, la Chine aurait du mal à envahir Taïwan.

Quel est le plus grand malentendu que les Européens entretiennent sur les États-Unis ? Et inversement, quel est le plus grand malentendu américain sur l’Europe ?

Ce malentendu s’étend, hélas, sur plusieurs fronts. Les États-Unis sont outrés de voir que les Européens comptent sur eux pour leur défense, tout en ne contribuant pas suffisamment à son coût. Il y a aussi celui initié par J.D. Vance, qui n’hésite pas à dire à l’Europe qu’elle se saborde sur le plan identitaire. Enfin, il y a un malentendu économique : l’Europe n’a pas grand-chose pour elle, tandis que les États-Unis disposent de l’innovation, de la Silicon Valley, de leur marché intérieur, de la première économie mondiale et de la plus grande armée du monde. La Chine émerge comme leur puissant rival, la Russie reste un ours très dangereux qu’il ne faut pas négliger, et l’Europe, quant à elle, semble dépérir. Elle ne veut pas de la domination américaine, mais se laisse dominer par la Chine. Il est intéressant de se balader à Paris pour constater qu’il n’y a plus que des voitures chinoises. La prise de conscience aux États-Unis a été de dire : « Si tu ne sais plus rien fabriquer — ni navires, ni avions, ni satellites, ni ordinateurs — tu ne pourras pas te défendre et tu disparaîtras. » C’est agréable d’avoir une économie basée sur les médias sociaux et la consommation à outrance, mais c’est une vision à court terme. Je prends l’exemple d’un de mes enfants, qui va travailler dans une startup capable de fabriquer des frégates autonomes… Aux États-Unis, on réinvestit dans la souveraineté industrielle, dans la capacité à recréer de la production, alors qu’en Europe, c’est une position irresponsable et insouciante. On a l’impression que les élites européennes considèrent que tout est foutu. La France a réussi à avoir une équipe comme Mistral, un champion dans l’IA, mais on ne l’écoute pas. Au contraire, on multiplie les obstacles, on le convoque à l’Assemblée nationale pour le réglementer. C’est du sabordage ! Visiblement, l’Europe est très en colère contre les États-Unis parce qu’elle constate son propre déclin. La personnalité de Donald Trump est aussi un facteur aggravant, car il n’est pas facile à vivre, c’est le moins que l’on puisse dire. Son intransigeance, sa grossièreté — souvent utilisées comme des armes — créent beaucoup de dégâts dans la perception qu’ont les Européens des Américains. Sans compter qu’il est en opposition totale avec l’ensemble des médias classiques, libéraux. Trump exacerbe les tensions, les rapports de force avec la gauche et les médias. On peut regretter la placidité de Reagan, qui aurait, selon moi, laissé une empreinte plus positive dans l’histoire, tout en accumulant comme Trump beaucoup de victoires importantes.

Une radicalisation qui entraîne une flambée des actes de violence…

Oui, c’est souvent le fait de jeunes désœuvrés convaincus que leur violence est légitime, qu’ils ont le droit de tuer ceux qui ne partagent pas leur idéologie. La montée de la violence est très inquiétante, quasiment apocalyptique. L’espace pourrait, probablement, devenir un facteur d’ouverture et d’apaisement, mais l’IA, en revanche, pourrait aggraver cette radicalisation. Tout s’accélère avec l’IA : les gens s’y familiarisent rapidement, elle accélère tout et rend les plus fragiles plus nerveux, plus irascibles. Elle inquiète aussi.

À lire aussi : Léon XIV face à l’intelligence artificielle : Babel ou Jérusalem

Ce qui nous amène à la réflexion du pape Léon XIV, qui affirme que l’IA doit être « désarmée » et met en garde contre une concentration excessive du pouvoir technologique.

Le pape insiste sur le caractère unique de la personne humaine, créée à l’image de Dieu, et affirme que l’intelligence artificielle ne peut en aucun cas en avoir le statut. C’est un débat philosophique qui perdurera. Sur la question du contrôle de l’IA, il n’y a pas de grande différence entre ce que Léon XIV écrit aujourd’hui et ce que Léon XIII écrivait il y a plus d’un siècle, à propos de la Révolution industrielle. À l’époque, on disait que la modernité accentuait les déséquilibres et les inégalités. J’ai l’impression que le pape a raison de ne pas culpabiliser les gouvernements, mais de placer la maîtrise de l’IA comme une responsabilité individuelle, la comprendre comme une étape nécessaire dans la mission de l’humanité de dominer la nature. Avant Internet, il y a eu les télécommunications, avant l’informatique, la mécanisation, le travail à la chaîne… L’IA représente-t-elle une révolution essentiellement différente de la Révolution industrielle ? Je ne le pense pas. La Révolution industrielle a bouleversé des sociétés anciennes, suscitant beaucoup d’anxiété, mais, dans l’ensemble, elle a été positive. L’IA reste un outil. On peut parfois être effrayé par ses capacités, mais il faut se rappeler la réaction que l’on pouvait avoir autrefois face à une machine à vapeur !

L’IA, comme outil, fera le bien ou le mal selon la manière dont elle sera utilisée par chacun de nous. Nous portons tous cette responsabilité.

© Conflits — propos recueillis par [à compléter]

Article précédent L’insoutenable cherté de la bière à la Coupe du Monde Article suivant L’Espagne, pionnière oubliée de la pensée économique mondial…

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !