“C’est à nous, journalistes, de l’élucider”, raconte Zahra Nader, en réponse à l’absence de données sur le phénomène des féminicides en Afghanistan. Après le retour des talibans, en août 2021, cette journaliste afghane a fondé Zan Times, un média “dirigé par des Afghanes” qui couvre les droits humains. Une partie de l’équipe est exilée, comme Zahra Nader, tandis que certaines journalistes sont sur place et travaillent anonymement en risquant leur vie et celle de leur famille.

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Début août, le média en ligne publiait une enquête, menée en collaboration avec The Guardian, révélant comment, sous le régime des talibans, les Afghanes sont tuées par leurs proches dans l’impunité la plus totale. La collecte de données et le travail de terrain effectués dans le cadre de cette enquête ont permis de confirmer, dans dix provinces, le meurtre de 231 femmes par leur mari, leur père ou leur frère depuis le retour des talibans.

COURRIER INTERNATIONAL : Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi de traiter en particulier des féminicides au sein des foyers ?

ZAHRA NADER : Nous savions qu’il y avait de graves violences au sein des familles et que personne ne les recensait. En janvier 2026, nous avons créé une bourse pour permettre à des journalistes afghanes sur place d’avoir accès à une formation, à un mentorat, et de pouvoir travailler. Dans l’appel à candidature, l’une des questions était : “Est-ce qu’il y a un sujet autour de vous qui n’est pas médiatisé ?” Beaucoup ont cité les cas de femmes tuées dans leurs quartiers, le plus souvent par leur famille, au sein de leur foyer.

Aujourd’hui, en Afghanistan, il n’existe aucune donnée sur les meurtres, surtout ceux de femmes, hormis des chiffres provenant des hôpitaux, où les médecins se voient souvent dicter la cause du décès à inscrire sur les registres.

Dans ce contexte, pouvez-vous nous raconter comment vous avez procédé pour documenter ces féminicides et qu’avez-vous révélé ?

Pour commencer, nous sommes parties des informations disponibles dans la presse afghane. Nous avons décidé de nous concentrer sur dix provinces, et plusieurs cas avaient déjà été rapportés. Grâce aux douze lauréates de la bourse, qui ont fait un travail de terrain, nous avons réussi à identifier des dizaines d’autres cas qui n’avaient pas encore été couverts.

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D’après nos chiffres, sur dix cas de féminicides, il y avait sept femmes au foyer. En leur interdisant d’être scolarisées, d’avoir un emploi ou de sortir seules, les talibans forcent toutes les Afghanes à rester à la maison.

L’enquête montre aussi qu’un féminicide sur cinq est déclaré comme étant un “suicide”, même si, selon des sources interrogées par nos journalistes, les corps étaient blessés, maltraités, tabassés. Résultat, personne n’est tenu responsable du décès. Sous le régime des talibans, les femmes sont tuées facilement et en toute impunité.

Qu’entendez-vous par “en toute impunité” ?

Il existe une violence systémique et des lois contribuent à cette impunité. Par exemple, si un homme bat sa femme au point de lui fracturer des os, et qu’elle arrive à convaincre un tribunal qu’elle a été battue par son mari, le mari sera peut-être condamné à une peine d’une durée de quinze jours. Mais si cette même femme retourne chez ses parents et qu’ils refusent de la rendre à son mari, cette Afghane et son père seront incarcérés pendant trois mois. Soit six fois plus.

Depuis leur retour en 2021, les talibans ont supprimé le ministère des Affaires féminines et ont aboli l’instance judiciaire qui enquêtait sur les violences faites aux femmes. Ils ont aussi démantelé tous les foyers d’accueil. Désormais, les femmes qui subissent des violences en Afghanistan n’ont plus nulle part où aller. Soit elles mettent fin à leurs jours, soit elles vivent avec le mari ou la famille qui les maltraitent.