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Emmanuel de Waresquiel, grand spécialiste de l’histoire du XVIIIe siècle, montre comment la Révolution française a joué sur les imaginaires, enterrant mille ans de monarchie pour y substituer de nouveaux idéaux, qu’il s’agissait de consolider à travers des mythes.
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En restituant divers épisodes marquants de cette période, il analyse les facteurs qui ont mené à ces mythifications, tout en les ramenant à des réalités plus proches de ce que les révolutionnaires du moment ont pu vivre.
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Un ouvrage bienvenu à découvrir en ce 14 juillet, où chaque année les mythes et légendes fleurissent, à une époque où l’on ne sait plus très bien ce que l’on fête.
Emmanuel de Waresquiel, Il nous fallait des mythes. La révolution et ses imaginaires de 1789 à nos jours, Tallandier, septembre 2024, 448 pages.
L’approche de ce livre est très intéressante. En revenir à l’histoire authentique, telle qu’elle a pu être vécue par les contemporains, après tant de place accordée depuis plus de deux siècles aux passions, aux idéaux, aux mythes. C’était essentiel. Surtout dans un contexte où, comme le regrette l’auteur dans son avant-propos, la perte de mémoire est à l’œuvre, de même que celle des repères.
La connaissance du passé, secret de notre liberté
« On cherche à pacifier la nation en la réconciliant avec elle-même. Nos démocraties sont en crise et je ne vois rien qui aille en ce sens. […] Nous avons atteint ces temps-ci un point de non-retour. Les hommages se suivent en rangs serrés et ceux qui les prononcent n’entendent que l’écho de leur voix. On commémore à vide. On envoie au Panthéon des cercueils vides. […] La connaissance du passé est le secret de notre liberté. Tout se passe aujourd’hui comme si nous étions abandonnés sans discernement au présent, comme si nous étions en exil de nous-mêmes. »
Pourtant, quoi de plus important que des repères, des références à l’histoire, si l’on ne veut pas compromettre l’avenir en ne retenant rien du passé et en n’en tirant pas de leçons ? Et comment ne pas voir à quel point le présent est marqué du sceau de notre passé ? Si l’on se réfère à la seule Révolution française et à ses héritages, ils sont en effet nombreux. C’est ce qu’Emmanuel de Waresquiel nous rappelle lorsqu’il écrit ceci :
« Notre actuelle république — et nous avec elle — est encore vivante de ces héritages-là. Les doigts des deux mains n’y suffiraient pas : les droits de l’homme et du citoyen, la nation, la souveraineté du peuple, son indivisibilité, une laïcité plus ou moins sacralisée, l’État providence, la liberté par éclipses, l’obsession égalitaire, l’inflation législative, les métastases bureaucratiques […]. Et encore : la gauche et la droite, une certaine culture politique de l’affrontement en lieu et place du compromis, le goût des mots et des abstractions, les rêves de « table rase » et de « salut public », la haine du riche, les silences de l’argent, la défiance et la méfiance. »
La sacralité de la Révolution et sa construction chaotique
L’une des thèses de l’auteur porte sur la sacralité de la Révolution. Derrière la multiplicité des symboles et discours laïques, et malgré les persécutions contre les hommes d’église notamment durant la période de la Terreur, ainsi que la destruction de la plupart des symboles du catholicisme (les cloches, croix, saints dans les calendriers, fêtes religieuses, etc.), transparaît une référence constante à la religion catholique, manifeste en particulier dans le vocabulaire.
On sait à quel point Robespierre ou Saint-Just se comportaient en mystiques de la Vertu, tandis que Fouché assimilait la Révolution à une « véritable religion ». Tocqueville, quant à lui, lui trouvait également « l’aspect d’une révolution religieuse ». Elle avait d’ailleurs pour ambition, rappelle Emmanuel de Waresquiel, rien moins que de régénérer le genre humain. Avant d’ajouter ceci :
« La Révolution n’aurait pas été ce qu’elle est sans le poids du catholicisme. La langue missionnaire et biblique sert de modèle inversé aux discours les plus radicaux. C’est peut-être là l’aveu d’un échec. Sous la Terreur, les grandes fêtes laïques tour à tour dédiées à la nature, à la loi, à la liberté, à la fraternité […] n’ont pas attiré les foules, sinon par peur et par contrainte. »
En revenant à une présentation prenant davantage en considération la réalité des événements dans leur immédiateté, Emmanuel de Waresquiel entend montrer comment ils ont été vécus avant d’être parfois magnifiés par l’histoire. Le serment du Jeu de Paume, par exemple, ressemblait plus à une conjuration qu’à l’acte fondateur de la nation et plus tard de la réconciliation tels que nous en avons brossé par la suite le portrait glorieux. Les députés du Tiers État étaient en réalité et avant tout sous l’emprise de la peur.
« Sur le moment, le serment du Jeu de Paume existe à peine. C’est presque un non-événement […] Les chemins qui conduisent à la liberté et au bonheur dont beaucoup ont rêvé ont été semés d’embûches. Le temps et la mémoire en ont fait des routes droites et belles. »
Une histoire magnifiée et falsifiée
Car l’histoire est violente, et soumise à la réalité des rapports de force. Elle n’est en rien irénique, comme il constate qu’il est à la mode de la présenter aujourd’hui, quand les milieux universitaires n’ont tout simplement pas placé notre mémoire nationale en berne. Il en déplore ainsi les déformations, mues par le simple travail de mémoire fondé sur les mythes et les idéaux, celui en particulier qui met en scène la place de l’État, là où l’histoire ne doit pas s’attacher qu’aux symboles, mais se détacher des passions pour en revenir aux faits.
« On a fait de la prise de la Bastille la première grande victoire du peuple sur le despotisme quand la Bastille s’est rendue. […] On a sanctifié la guillotine avant d’en mesurer toute l’horreur. On a célébré Valmy et Valmy était à peine une bataille. L’unanimité de la Révolution n’a été que de façade et, pourtant, nous ne cessons de nous en réclamer. »
Car en effet, non seulement l’histoire est tantôt magnifiée, tantôt transformée, tantôt sert de base à des images et des interprétations multiples, mais elle est aussi l’objet de représentations à travers les arts, la peinture, les fêtes et commémorations diverses. Toutes choses qu’illustre l’auteur en traversant les siècles pour étudier les évolutions de ces références à une histoire qui sert l’exaltation des uns et les visées idéologiques des autres.
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La force des symboles, au service des pouvoirs et de la politique
La prise de la Bastille demeure l’un des symboles les plus significatifs de ces mensonges et pures légendes qui ont été érigées à rebours de la réalité des faits et de cette prise de force par le peuple qui n’a pas véritablement eu lieu, le gouverneur de Launay en ayant de lui-même fait ouvrir les portes sans qu’il y ait eu la bataille héroïque prétendue par la suite. Ce qui ne lui vaudra d’ailleurs rien d’autre que de se faire rapidement et lâchement massacrer, lui et quelques autres, avant que sa tête ne soit exhibée au bout d’une pique.
Mais au-delà de la réalité des faits, c’est la force de l’imaginaire et des symboles qui est en jeu. Des manœuvres intéressées et lucratives de l’entrepreneur Pierre-François Palloy, à peine les événements terminés, autour de ses projets de grands travaux destinés à remplacer la prison de la Bastille en organisant son démantèlement, aux projets initiés à l’occasion du centenaire de la Révolution à travers l’Exposition universelle, puis à différentes dates jusqu’au bicentenaire, en passant par l’éléphant de Napoléon, Emmanuel de Waresquiel revient sur les moments qui ont marqué les prétentions à s’emparer de ce symbole. Mais en définitive, seules l’abstraction, les imaginaires et les tentatives de récupération symboliques demeurent.
D’une autre nature est la question des couleurs du drapeau de la nation. Plusieurs courts chapitres y sont consacrés, retraçant les hésitations, soubresauts multiples et évolutions sur la question, qui fut chaotique et longue à trancher tant les combats politiques et les alternances de pouvoir furent nombreux, tandis que — là encore — les mythes, représentations et œuvres artistiques y ont ajouté leur patte, pas toujours innocente.
Et que dire des serments, si ce n’est que, là encore, leur force symbolique constitue « une machine à réunir autant qu’à diviser » utilisée par les différents pouvoirs qui se succèdent. De la sainte Fraternité censée réunir et fonder les principes de la République dès 1789, puis à la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 et dans un célèbre discours de Robespierre lui-même, avant de se transformer en « La fraternité ou la mort ! », ils aboutissent même à la dénonciation des suspects sous la Terreur et à l’exécution capitale.
« Le serment se rigidifie et prend des airs de défiance au fur et à mesure des tensions révolutionnaires. D’un serment de fidélité à la nation, il devient le 10 août 1793 un serment de défense de la République, puis un serment de haine de la royauté […]. On se fait arrêter dans la rue en 1793 si l’on ne produit pas son « certificat de civisme » signé des autorités municipales. »
Les serments vont continuer de se multiplier, bien au-delà de la Révolution, et jusqu’à la lassitude. Car comment supporter le trouble de devoir s’engager sans cesse pour une chose et son contraire, notamment lorsqu’on est au service de l’armée officielle ? La conscience est en jeu. Or, comme l’écrit Emmanuel de Waresquiel avec un soupçon d’ironie, mais surtout avec réalisme, « La conscience est ce qui reste après l’honneur et encore plus après les honneurs, qui, comme l’on sait, en sont la fausse monnaie. Elle refait surface à chaque fois que des événements obligent à faire un choix entre le service, la discipline, la hiérarchie et leur transgression. »
Réprimer, au nom de la liberté
Le livre évoque ensuite longuement la guillotine, son origine, la conception qui en a été faite, le rôle et la personnalité du bourreau, ainsi que son usage le 21 janvier 1793 à l’endroit d’un roi Louis XVI — au risque d’en faire durablement un martyr — motivé entre autres par un Robespierre influent au nom du peuple et de la sauvegarde de la République et de la patrie. Avant que son usage se généralise, instrument du pouvoir et « glaive de la liberté », en particulier sous la Terreur.
« On se souvient des mots de Danton à la Convention, le 9 mars 1793 : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être. » D’une certaine manière, la Terreur peut être vue comme une sorte de reprise rituelle et collective du sacrifice initial du 21 janvier 1793. René Girard a tout dit là-dessus dans La Violence et le Sacré. »
L’exaltation est telle que d’aucuns proclament ses bienfaits en parlant d’elle comme de la « Sainte guillotine », lui accordant de multiples vertus. Mais son usage devient si systématique, jusqu’à l’écœurement, qu’elle finit presque par se banaliser et par semer le doute, étant de moins en moins acceptée, tandis que l’on craint qu’à force de sang le peuple ne redevienne cruel.
Quant à Marie-Antoinette, qui en fut l’une des victimes, Emmanuel de Waresquiel ne pouvait faire l’impasse sur ce personnage essentiel lorsqu’on parle de mythes et d’imaginaires au sujet de la Révolution. On sait, en effet, à quel point elle fut honnie même bien avant cette période. C’est pourquoi il y consacre plusieurs chapitres. Sa détention, son procès et sa condamnation à mort sont en effet, estime l’auteur, « essentiels pour qui veut comprendre la Révolution ».
« Qu’on ne s’y trompe pas, c’est ici toute la Révolution et la Contre-Révolution qui s’affrontent, dans l’ombre portée de la reine […]. Il apparaît alors combien cette femme est devenue « la » principale victime de la Terreur, jusqu’à en incarner presque seule toutes les douleurs : l’arrachement de ses enfants, les injures, les fantasmes, la haine, l’enfermement, la solitude et la mort. »
L’ouvrage se conclut par l’évocation des deux batailles qui ont en quelque sorte ouvert et fermé la période de la Révolution, à savoir la bataille de Valmy et celle de Waterloo. Avec, là encore, leur lot de légendes, d’interprétations et de mythes.
Un ouvrage bienvenu à découvrir en ce 14 juillet, où comme chaque année les mythes et légendes fleurissent, quoique de manière désormais très vague et très lointaine à une époque où l’on a perdu une grande partie de nos repères et où plus grand monde ne sait plus très bien ce que l’on fête, si on l’a jamais réellement su.
Emmanuel de Waresquiel, Il nous fallait des mythes. La révolution et ses imaginaires de 1789 à nos jours, Tallandier, septembre 2024, 448 pages.
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