En direct Lundi 31 Août 2026
Géopolitique

Italie-France : une force économique que la politique doit encore transformer en stratégie

En 2025, les échanges franco-italiens ont atteint 112,3 milliards d’euros : un record historique, en progression de 54 % depuis 2014. Deux économies complémentaires — PME diffuses et flexibles au sud, grands groupes et capitaux concentrés au nord — dont l’intégration a avancé même qua

En 2025, les échanges franco-italiens ont atteint 112,3 milliards d’euros : un record historique, en progression de 54 % depuis 2014.

Deux économies complémentaires — PME diffuses et flexibles au sud, grands groupes et capitaux concentrés au nord — dont l’intégration a avancé même quand la politique hésitait.

Reste une question géopolitique : qui finance les champions technologiques franco-italiens, et l’axe saura-t-il transformer sa force économique en stratégie ?

Les relations économiques entre la France et l’Italie progressent d’année en année. Malgré les turbulences géopolitiques mondiales. Malgré les incompréhensions politiques entre Paris et Rome. Malgré les années de distance qui ont précédé le sommet franco-italien d’Antibes du 25 juin 2026. Lorsque les gouvernements hésitent, les entreprises continuent d’investir, de produire et de nouer des partenariats de part et d’autre des Alpes. C’est la première réalité que les chiffres imposent de reconnaître : l’économie franco-italienne a continué d’avancer, même lorsque la politique peinait à suivre.

Cette dynamique prend une importance particulière au moment où s’ouvre une décennie marquée par un contexte géopolitique profondément différent de celui des années précédentes. La compétition industrielle et technologique entre les États-Unis et la Chine redéfinit les règles de l’économie mondiale. Le modèle allemand — longtemps considéré comme la référence incontournable de la puissance industrielle européenne — traverse une crise structurelle : dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, exposition excessive aux marchés chinois, crise profonde de l’automobile. L’Europe post-Merkel cherche un nouveau centre de gravité. Et la relation franco-italienne, souvent sous-estimée dans sa portée stratégique, pourrait constituer l’un des axes autour desquels cette recomposition européenne peut s’organiser.

Des chiffres qui obligent à penser autrement

Les chiffres fournissent le point de départ. En 2025, les échanges entre l’Italie et la France ont atteint 112,3 milliards d’euros — le niveau le plus élevé jamais enregistré. Depuis 2014, ils ont progressé d’environ 54 %, passant de 72,8 à 112,3 milliards d’euros. Sur la même période, les échanges franco-allemands ont enregistré une progression beaucoup plus modérée. En valeur absolue, le volume commercial entre Paris et Berlin — environ 165 milliards d’euros en 2024 — reste supérieur, mais la dynamique raconte une autre histoire : la relation franco-italienne progresse plus vite, plus régulièrement, avec une résilience que les tensions diplomatiques n’ont jamais réussi à entamer.

« Ce que les gouvernements n’ont pas toujours su formaliser, les entreprises l’ont déjà construit. »

La relation économique entre les deux pays est structurelle, non conjoncturelle. Elle ne repose pas seulement sur la croissance des échanges, mais sur un réseau consolidé de chaînes de valeur, d’implantations industrielles, d’investissements croisés, de fournisseurs, de compétences et de partenariats technologiques qui traversent les Alpes depuis des décennies. Ce que les gouvernements n’ont pas toujours su formaliser, les entreprises l’ont déjà construit.

Repères : l’intégration franco-italienne en chiffres

Indicateur Valeur
Échanges commerciaux (2025) 112,3 Md€ — record historique (+54 % depuis 2014)
IDE français en Italie (stock 2024) ~100 Md€ — 1er investisseur étranger (≈ 21 % du total)
Emplois sous contrôle français en Italie (2023) ~340 000
IDE italiens en France (stock 2024) 62,4 Md€ — 6e investisseur étranger
Nouveaux projets italiens en France (2025) 122 projets — 4 750 emplois créés ou maintenus
Acquisitions italiennes en France (2019-2023) 134 opérations — ~35 Md€

Une complémentarité structurelle — pas seulement commerciale

Pour comprendre pourquoi cet axe présente un intérêt stratégique croissant, il faut d’abord comprendre ce qui fait la force de cette complémentarité. La France et l’Italie ne sont pas deux économies similaires qui se font concurrence. Ce sont deux économies différentes qui s’attirent précisément parce qu’elles possèdent ce que l’autre n’a pas dans la même mesure.

La France trouve en Italie un tissu entrepreneurial diffus, dynamique et flexible, une culture manufacturière profondément ancrée dans les territoires et une capacité des entreprises à s’adapter et à rivaliser sur les marchés internationaux — même sans les ressources des grands groupes. L’Italie trouve en France la force d’un système plus centralisé, la capacité de concentrer capitaux et ressources autour de grands projets stratégiques et la présence de groupes capables d’opérer à l’échelle mondiale. Cette différence de structure n’est pas un obstacle à la coopération : elle en constitue précisément l’un des ressorts.

« Deux économies différentes qui s’attirent précisément parce qu’elles possèdent ce que l’autre n’a pas dans la même mesure. »

Cette attraction mutuelle se mesure dans les investissements directs. La France est aujourd’hui le premier investisseur étranger en Italie, avec un stock d’environ 100 milliards d’euros en 2024 — soit près de 21 % du total des investissements directs étrangers dans le pays. En 2023, les entreprises sous contrôle français y employaient environ 340 000 personnes. Dans l’autre sens, le stock d’investissements italiens en France atteignait 62,4 milliards d’euros en 2024, faisant de l’Italie le sixième investisseur étranger dans le pays. En 2025, les entreprises italiennes ont encore réalisé 122 nouveaux projets d’investissement en France, contribuant à la création ou au maintien de 4 750 emplois.

Derrière ces données apparaissent des choix industriels très concrets. Ferrero, Iveco, Marcegaglia ou Campari ont développé ou renforcé leur présence en France ; Crédit Agricole, FNAC Darty et Nexans ont poursuivi dans l’autre sens leur développement en Italie. Entre 2019 et 2023, la France a en outre représenté le premier pays de destination des acquisitions italiennes à l’étranger, avec 134 opérations pour environ 35 milliards d’euros. L’essentiel est là : l’intégration économique a continué de progresser, y compris lorsque la relation politique traversait des périodes de tension.

Les limites nouvelles du modèle allemand

La crise du modèle germanique éclaire d’une lumière nouvelle la pertinence de l’axe franco-italien. Pendant trois décennies, l’Allemagne a incarné le modèle de référence de la puissance industrielle européenne : grands groupes intégrés, Mittelstand solide, surplus commercial considérable, discipline budgétaire rigoureuse. Ce modèle a produit des résultats remarquables — mais il reposait sur des hypothèses qui ne tiennent plus.

La dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie s’est révélée une vulnérabilité stratégique majeure. L’exposition industrielle à la Chine — notamment dans l’automobile — est devenue un facteur de fragilité plutôt que de croissance. La rigueur budgétaire a freiné les investissements publics dans les infrastructures et la transition numérique au moment précis où ils auraient été les plus nécessaires.

La France et l’Italie ont leurs propres faiblesses structurelles — dette publique, compétitivité insuffisante, lenteur des réformes. Mais elles disposent ensemble d’un atout spécifique : une complémentarité industrielle et technologique particulièrement forte dans plusieurs secteurs d’avenir — spatial, défense, pharmacie, intelligence artificielle, énergie, agroalimentaire de qualité, manufactures de luxe. Et surtout, elles n’ont pas construit leur modèle sur des dépendances stratégiques aussi concentrées.

Ce que la coopération a déjà produit — et ce qu’elle peut encore construire

L’intégration franco-italienne n’est pas un projet à construire de zéro. Elle a déjà produit des réalisations significatives : ATR dans l’aviation régionale, Thales Alenia Space dans le secteur spatial, Eurosam et le système SAMP/T dans la défense aérienne, Naviris dans la construction navale militaire, EssilorLuxottica dans l’optique. Joint-ventures, programmes industriels communs ou groupes intégrés : ces expériences montrent, sous des formes différentes, que la combinaison des capitaux, des technologies et des compétences des deux pays peut produire des acteurs capables d’atteindre une dimension mondiale.

L’exemple le plus récent est la Space Smart Factory inaugurée par Thales Alenia Space à Rome en 2025 — joint-venture entre Thales et Leonardo, investissement de plus de 100 millions d’euros soutenu par les fonds du PNRR, conçue pour produire plus de 100 satellites par an en intégrant robotique, jumeaux numériques et Industrie 4.0. Un modèle qui concentre capital public et privé, technologie et compétences industrielles autour d’une infrastructure stratégique commune — transformant la coopération bilatérale en capacité productive européenne. C’est précisément cette logique qu’il faut multiplier.

La question n’est pas de répliquer les mêmes modèles juridiques, mais d’en généraliser la logique industrielle : créer les conditions pour que grands groupes, PME et startups des deux pays puissent concevoir, financer, produire et exporter ensemble. L’énergie constitue un premier terrain : réacteurs de nouvelle génération, petits réacteurs modulaires, réseaux électriques et systèmes de stockage peuvent contribuer à réduire le coût de l’énergie industrielle et à renforcer l’autonomie européenne. La technologie en constitue un autre : pourquoi ne pas imaginer un véritable axe franco-italien de l’intelligence artificielle mettant en commun capitaux, infrastructures de calcul, données industrielles et applications ? Dans la défense et l’aérospatial, l’intégration peut être approfondie dans les lanceurs, les satellites et les technologies à double usage. Dans la santé, les biotechnologies, les médicaments innovants et le diagnostic avancé peuvent participer à la réduction des dépendances extraeuropéennes.

À cette dimension industrielle doit s’ajouter celle des infrastructures : l’achèvement de la liaison ferroviaire Turin-Lyon, les interconnexions énergétiques et numériques, la logistique transfrontalière — autant d’éléments qui peuvent transformer l’axe franco-italien en un véritable corridor industriel européen.

La véritable question : qui finance, qui décide, qui maîtrise

Au-delà de la coopération industrielle, il y a une question géopolitique plus profonde que les deux pays ne peuvent esquiver : qui finance les entreprises technologiques franco-italiennes, et à quelles conditions ?

La dépendance croissante vis-à-vis des capitaux américains et, dans une moindre mesure, asiatiques pour financer les champions technologiques européens n’est pas neutre. Le capital n’apporte pas seulement des moyens : il influence la gouvernance, la localisation des centres de décision et parfois l’architecture même des choix technologiques. Une Europe qui produit des innovations et les confie à des capitaux étrangers pour les développer peut progressivement perdre une partie de la maîtrise de sa trajectoire industrielle. France et Italie, ensemble, ont la capacité de constituer une réponse partielle mais significative à cette dépendance — à condition de mobiliser davantage leur propre épargne, leurs fonds institutionnels et leurs capacités de co-investissement public-privé vers les secteurs qui définiront la compétitivité du prochain quart de siècle.

« Une Europe qui produit des innovations et les confie à des capitaux étrangers peut progressivement perdre la maîtrise de sa trajectoire industrielle. »

De la volonté politique à la capacité d’agir

Le problème n’est donc pas l’absence de volonté politique. Les deux pays l’ont démontrée — le Traité du Quirinal de 2021, le sommet d’Antibes de juin 2026, les programmes de coopération industrielle existants en sont la preuve. La difficulté réside davantage dans la capacité institutionnelle à coordonner deux systèmes profondément différents dans leur architecture administrative, leur culture de la décision et leur rapport au risque industriel.

Il ne s’agit pas de dépenser davantage ou moins — ni de débattre abstraitement de la place de l’État dans l’économie. Il s’agit de dépenser mieux et, surtout, de choisir mieux. Un État moderne doit être capable d’identifier les transformations qui détermineront la position économique du pays dans les vingt prochaines années et d’orienter vers elles une part croissante de ses ressources — en concentrant compétences et capacités administratives sur les secteurs capables de générer croissance, productivité et autonomie stratégique.

France et Italie figurent encore parmi les dix premières économies mondiales. Rien ne garantit que cette position soit permanente. La croissance des économies émergentes, la révolution technologique, la compétition pour l’énergie, les matières premières et les compétences modifient rapidement les équilibres internationaux. Mais la question essentielle n’est pas seulement celle de leur rang futur dans la hiérarchie mondiale. Elle est aussi de savoir si les deux pays sauront saisir les opportunités que leur complémentarité leur permet encore de générer.

À cette dimension institutionnelle doit s’en ajouter une qu’aucune politique industrielle ne saurait remplacer : former une nouvelle génération de dirigeants biculturels, capables de comprendre les deux modèles économiques, de dépasser les incompréhensions qui subsistent et de construire des relations industrielles et financières durables entre les deux pays. Car aucune architecture institutionnelle ne pourra, à elle seule, produire cette intégration : elle dépendra aussi de femmes et d’hommes capables de penser et d’agir de part et d’autre des Alpes.

Il ne s’agit plus seulement d’améliorer la coopération entre Français et Italiens. Il s’agit de comprendre ce que ces deux pays peuvent encore construire ensemble lorsqu’ils décident d’additionner leurs forces plutôt que de subir séparément leurs faiblesses.

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