Toute habitude à une origine. C’est de ma mère que je tiens ma façon de couper les pommes. On tient le fruit dans la main gauche, le couteau dans la droite, avec le pouce opposé aux autres doigts. Ce système nécessite de la concentration, mais permet de s’épargner une planche à découper. Voilà vingt ans que je fais comme ça, il n’y a plus rien à optimiser.
Aujourd’hui, j’ai 27 ans. Plus je vieillis, plus il y a de choses qui stagnent discrètement dans ma vie. En devenant adulte, je suis devenue une récidiviste radicale. Voilà des années que je ne regarde plus de nouvelles séries, mais me contente de voir et de revoir celles que j’aime déjà. The Office, par exemple, ou Grace et Frankie. Depuis trois ans, j’ai toujours les mêmes artistes les plus écoutés dans mon récap de l’année sur Spotify. Il m’arrive de manger le même plat quatre fois par semaine. L’aménagement des chambres que j’ai occupées dans mes colocs n’a quasiment pas bougé depuis des années, malgré de nombreux déménagements.
Et pendant mes loisirs, je vais toujours dans les mêmes chaînes de cafés nationales et internationales. J’accumule avec zèle les points App chez Coffee Fellows, dont ma boutique préférée passe toujours du reggaeton à fond. Chez Express House, il y a souvent un deuxième étage où je peux rester indéfiniment, protégée du regard du barista, et chez Starbucks, le café est certes horrible, mais les tasses standardisées ont un arrondi tellement parfait que j’adore les prendre dans mes deux mains.
L’impression d’être chez soi
L’origine de cette habitude remonte à mes 18 ans. J’avais quitté la maison pour m’installer dans une ville inconnue, et quand j’avais des idées noires, je sortais. Je voulais enfin arriver. Je voulais trouver des endroits qui me donnent l’impression d’être chez moi dans cette nouvelle ville. Des meubles familiers, une lumière familière, un goût familier, bref, les trucs de marketing les plus éculés du monde. Je suis tombée dedans avec plaisir.
Au début, j’aimais ces franchises en secret, parce qu’il était plutôt mal vu de refiler 5 euros à de vilaines entreprises pour s’envoyer un mauvais cappuccino dans le gosier. Pendant mes études, j’ai arrêté d’avoir honte ; mes amis savaient où j’étais.
Quand mon compagnon et moi nous sommes séparés, j’ai traîné ce que j’avais récupéré de nos possessions dans un de mes établissements préférés et j’ai pleuré de chagrin. C’est là que j’ai reçu la réponse positive la plus importante de ma vie, pour une place dans une formation, et que je me suis réjouie beaucoup trop fort au téléphone avec ma sœur. Mais surtout, j’ai passé d’innombrables heures simplement dans ces établissements, à Madrid, à Leipzig ou à Berlin, pour écrire, lire, téléphoner et écouter des ados qui révisaient leur contrôle de maths. J’avais l’impression d’avoir plusieurs salons dans chaque ville.
En matière de répétition, peu importe que ce soit bon ou excellent, ce qu’il faut, c’est que ce soit simple. On doit pouvoir apporter les ondes cérébrales à une fréquence relaxante.
“Un sentiment de sécurité”
J’aime ne pas être servie. Comme ça, je peux rester aussi longtemps que je veux. Je sais où sont les toilettes, je connais la carte des boissons et je sais ce que j’aime. Et puis, il y a un tel défilé de personnel derrière le comptoir que je ne risque pas d’être identifiée comme habituée. Les baristas me procurent le rapport proximité-distance parfait : je sais qu’ils vont me donner un sentiment de sécurité, mais sans trop s’approcher de moi.
Ce n’est jamais beau. Les couleurs consistent en diverses nuances de marron, et les clients débarrassent rarement, malgré les panneaux qui les en prient. La table à laquelle je suis assise pour écrire ce texte était collante et couverte de verres de iced-matcha-latte vides. Après les avoir débarrassés, j’ai sorti des lingettes désinfectantes de mon sac, essuyé la table et me suis laissé tomber sur le siège en skaï. Un panneau me prévenait qu’il y avait un “risque d’électrocution” si on touchait à la prise la plus proche.
Tout ça m’est égal. Les chaînes de cafés sont mon ça-m’suffit, mon foyer dans l’inconnu, ma petite joie. La génération Z, à laquelle j’appartiens, a la réputation d’être petite-bourgeoise : nous recherchons avant tout la sécurité, nous n’avons pas assez l’esprit d’expérimentation et de performance, nous n’avons que peu d’ambitions hippies. Et c’est encore pire pour les milléniaux : il paraît qu’ils sont encore plus anxieux que nous. J’ai entendu parler de nouvelles chaînes, par exemple LAP Coffee et Cotti Coffee, mais elles ne m’intéressent pas. J’ai déjà trouvé mon chez-moi.
Peut-être tout ce désir d’être en suspens est-il embarrassant. Et peut-être est-il vrai que le fait de commander une boisson hors de prix anonymement me donne l’impression d’être à la hauteur de ma vie. Quoi qu’il en soit, j’ai appris à me pardonner. J’ai joyeusement capitulé devant la puissance de l’habitude. J’ai arrêté de vouloir optimiser ma connaissance des séries, mes algorithmes musicaux, ma façon de couper les pommes et ma consommation de café. En attendant la crise de milieu de vie, je continue à taper toujours les mêmes lettres sur Google Maps. Puis la carte revient, et un tas de repères rouges apparaissent : un îlot de prévisibilité. Je respire.
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