Longtemps, l’histoire des sciences sociales a été décrite comme un pur processus d’autonomisation face aux sciences naturelles, sous l’influence du philosophe Auguste Comte (1798-1857). Pourtant, en France, la nouvelle science de la société s’est élaborée d’abord sur les bases empiriques d’un quadrillage national.
Du côté de l’ethnographie, le projet lancé sous la Révolution et l’Empire entendaient constituer un conservatoire des traditions. Grâce aux enquêtes préfectorales, une ingénierie culturelle construit l’espace national en rendant possible la fabrique de folklores locaux, attentifs aux langues et aux coutumes.
Du côté de la sociologie, la nouvelle science sociale s’appuya aussi sur des enquêtes pour mesurer les effets de l’industrialisation : Frédéric Le Play, entré à l’Ecole polytechnique en 1827, entraîne avec lui ses élèves ou confrères en poste dans les départements dans ses études consacrées aux ouvriers. L’affirmation des sciences sociales en Europe peut être vue dès lors comme un processus de territorialisation et de transformation des exclus en objet d’études, dans une volonté politique d’intégration des « périphéries », qu’elles soient géographiques, culturelles ou sociales.
Dans L’Empire de la supervision. Capture des savoirs et gouvernement colonial dans l’Inde britannique (La Découverte, 656 pages, 28 euros), si Gildas Salmon sort d’une trajectoire européenne des sciences sociales, il souligne combien la situation coloniale leur a donné forme. Plongé dans le monde indien au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, il décrit la singularité du contexte, où une poignée d’administrateurs furent confrontés à des mondes normatifs très complexes. Le paradoxe tient à l’incapacité des gouverneurs britanniques à gouverner l’Inde seuls, sans s’appuyer sur les savoirs et les pratiques des colonisés.
Politique de la différence
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