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Les libéraux français héritent du vocabulaire scolastique de la guerre juste mais ne s’y inscrivent pas comme dans un cadre normatif suffisant : ils en conservent l’intuition centrale et la déplacent vers d’autres registres — économique, anthropologique, institutionnel, constitutionnel.
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Le grand déplacement libéral consiste à passer du jugement moral porté a posteriori sur une guerre singulière à la construction d’institutions internationales — traités, arbitrages, fédérations, libre-échange — qui rendent ce jugement, à terme, superflu.
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La tradition n’est pas un pacifisme uniforme : Tocqueville sur l’Algérie, Guyot sur le Transvaal, Molinari sur le « droit mesuré d’intervention » exposent une casuistique libérale assumée, qui qualifie au cas par cas la légitimité d’un emploi de la force.
I. Introduction. Le vocabulaire de la « guerre juste » et sa reprise libérale
1. Une question ancienne, un vocabulaire ré-investi
La question de la « guerre juste » est plus ancienne que la tradition libérale. Elle a été codifiée par les Anciens. Cicéron, dans le De officiis, distingue déjà la guerre juste (engagée pour la défense d’un droit attaqué, précédée d’une demande de réparation, conduite avec mesure) de la guerre injuste. Saint Augustin l’a christianisée en l’arrimant à l’idée d’un ordre divin offensé ; la scolastique médiévale, avec Thomas d’Aquin, a fixé les trois critères classiques : autorité légitime, cause juste, intention droite[1]. À l’aube de la modernité, Vitoria, Suárez, Grotius et Vattel ont sécularisé cette doctrine en l’inscrivant dans le droit naturel et dans le droit des gens, jetant les bases du double cadre du jus ad bellum (droit de faire la guerre) et du jus in bello (droit dans la guerre)[2].
Les libéraux français du XVIIIe et du XIXe siècle héritent de ce vocabulaire. Ils en connaissent les distinctions et les emploient à l’occasion, mais ils ne s’y inscrivent pas comme dans un cadre normatif suffisant. Ils en retiennent l’intuition centrale (toute guerre n’est pas légitime ; il faut en penser les conditions) et la déplacent vers d’autres registres : économique chez Bastiat et Molinari, anthropologique chez Constant, institutionnel chez Castel de Saint-Pierre et Passy, constitutionnel chez Volney. C’est ce double mouvement, fidélité aux questions, distance avec les réponses, qu’il importe de saisir avant d’aborder chaque auteur.
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2. Différences avec les Anciens et la scolastique
Trois différences principales démarquent le traitement libéral du traitement classique.
D’abord, le plan d’évaluation. Pour Cicéron, Augustin et Thomas, la qualification de la guerre est avant tout un jugement moral porté a posteriori sur un acte singulier : telle guerre, en raison de ses motifs et de ses intentions, est ou n’est pas conforme à la justice. Pour les libéraux français, la qualification morale ne disparaît pas, mais elle est subordonnée à un jugement institutionnel et prospectif : la vraie question n’est pas seulement de juger une guerre, c’est de construire les arrangements — traités, arbitrages, fédérations, libre-échange — qui rendent l’examen au cas par cas, à terme, superflu.
Ensuite, le sujet de la guerre. Les Anciens et les scolastiques pensent la guerre depuis la perspective du prince ou de la cité, qui décident d’entrer ou non en guerre. Les libéraux la pensent depuis celle des peuples qui la subissent et la financent. Cette inflexion, présente dès Saint-Pierre, atteint sa formulation la plus nette chez Bastiat (la guerre comme « budget » prélevé sur le contribuable) et chez Molinari (la guerre comme externalité négative qui détruit le tissu de l’interdépendance commerciale).
Enfin, le rapport au temps. La doctrine classique de la guerre juste est, dans son principe, a-historique : les critères de Thomas d’Aquin s’appliquent en théorie à toute époque. Les libéraux, eux, historicisent la question. Constant soutient ainsi que la guerre était légitime dans les sociétés anciennes, où l’esclavage permettait au citoyen de faire la guerre comme métier, mais qu’elle est devenue anachronique dans les sociétés modernes, où la richesse se produit par le commerce. Molinari, à la fin du XIXe siècle, dira de même que la guerre, naguère « agent de progrès », est devenue « décadente ».
3. Un vocabulaire de substitution : « guerre légitime », « défense », « conquête »
L’expression « guerre juste » apparaît rarement, sous la plume des libéraux français, comme expression technique. On y rencontre plus volontiers : « guerre légitime », « guerre défensive », « guerre de conquête », « guerre offensive », « droit de guerre », « droit d’intervention », « légitime défense ». Ce vocabulaire de substitution n’est pas un simple changement lexical : il traduit la conviction que la justice de la guerre se mesure moins à la pureté des intentions qu’à la nature des buts (défense d’un droit, non extension du territoire) et à la légitimité des moyens (proportion, recours préalable à l’arbitrage, respect du droit des gens).
La présente note part donc d’une définition opératoire : sera dite « guerre juste », chez les libéraux français, une guerre qui (a) défend un droit effectivement attaqué ; (b) n’est pas mue par un motif de conquête ou de prédation ; (c) a été précédée par l’épuisement des voies pacifiques (arbitrage, négociation, traité) ; (d) reste dans la proportion du tort à réparer. Sous cette grille, on examinera tour à tour les principales positions de la tradition, en présentant d’abord la structure d’ensemble de leur pensée, puis chaque auteur dans son contexte.
II. La structure de la pensée libérale française sur la guerre
1. Le grand déplacement : du jugement moral aux institutions
Le trait le plus original de la tradition libérale française est de ne pas reprendre, au sens strict, le cadre scolastique du jus ad bellum. Elle le déplace : du jugement moral a posteriori sur une guerre singulière vers la construction d’institutions internationales : arbitrage, traités, ligues, libre-échange, qui rendent la question même de la guerre juste, à terme, sans objet[3]. Cette intuition traverse la tradition entière : on la trouve dès l’abbé de Saint-Pierre, au début du XVIIIe siècle ; elle est explicite chez Volney en 1790 ; elle devient programme chez Passy à la fin du XIXe siècle, fondateur en 1867 de la Ligue internationale et permanente de la paix, puis lauréat du premier prix Nobel de la paix en 1901.
Ce déplacement n’est pas un abandon de la question morale, mais sa réinscription dans un cadre opératoire : à quoi sert-il de qualifier moralement une guerre une fois qu’elle a eu lieu, si l’on peut, par les institutions, en réduire l’occurrence ? C’est en ce sens que la tradition libérale française est moins une doctrine de la guerre juste qu’une politique qui vise à en restreindre le domaine.
2. Le critère central : défense contre conquête
Là où la scolastique articule trois critères (autorité légitime, cause juste, intention droite), les libéraux français en privilégient un : la distinction défense/conquête. Volney la formule en 1790 dans des termes presque axiomatiques. Constant la transpose en philosophie politique dans De l’esprit de conquête et de l’usurpation (1814) : la conquête, légitime tant que les sociétés étaient guerrières, est devenue, dans l’état social moderne, une « contradiction » avec la nature même de la civilisation. Bastiat la généralise en principe budgétaire : tout ce qui dépasse la défense d’un droit attaqué est « spoliation ». Guyot l’applique à la politique coloniale et la fait éclater dans son ambiguïté pratique.
3. L’inscription économique : la guerre comme anti-utilité
La tradition libérale française inscrit la question de la guerre dans une économie politique : la guerre n’est pas seulement injuste, elle est coûteuse, en hommes, en capital, en interdépendances commerciales détruites. Cette inscription est faible chez Saint-Pierre, déjà présente chez Constant, centrale chez Bastiat (« montrez-moi un peuple nourri d’idées injustes de domination extérieure, j’en montrerai un écrasé d’impôts »), systématique chez Molinari, intégrée à la praxis diplomatique chez Passy. Le calcul économique devient ainsi un critère pratique qui s’ajoute à la justification morale : presque toujours, le calcul économique rejoint la qualification morale en condamnant la guerre offensive.
4. Les ambiguïtés : le « droit mesuré d’intervention » et le cas colonial
La tradition n’est pas un pacifisme uniforme. Trois cas perturbent l’unanimité : le droit d’intervention (peut-on intervenir militairement pour défendre des droits attaqués hors de ses frontières ? Molinari répond oui, sous conditions strictes), l’entreprise coloniale (les libéraux français se divisent : Tocqueville la justifie en Algérie en 1846, Guyot la condamne à partir des années 1880), et la défense de la civilisation (Guyot soutient l’intervention britannique contre les Boers au nom de la civilisation industrielle et du respect des conventions internationales). Ces cas sont précieux pour qui travaille la question de la guerre juste : ils montrent une tradition qui, loin du dogme pacifiste, se donne les moyens de qualifier au cas par cas et qui s’expose, ce faisant, aux tensions internes que tout cadre normatif appliqué au réel rencontre.
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III. Les auteurs
1. L’abbé Castel de Saint-Pierre (1658-1743)
Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, est l’antécesseur que la tradition libérale française reconnaît comme sien[4]. Ancien membre de l’Académie française (dont il fut exclu en 1718 pour ses critiques du règne de Louis XIV), il publie entre 1713 et 1717 les trois volumes du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, qu’il abrégera en 1729. L’ouvrage paraît au lendemain des traités d’Utrecht, dans un moment où la diplomatie européenne cherche une formule plus stable que les équilibres précaires d’après-guerre.
La position de Saint-Pierre est moins une doctrine de la guerre juste qu’un dispositif pour la rendre impraticable : il propose un traité d’union perpétuelle entre les souverains européens, assorti d’un congrès permanent doté d’un pouvoir d’arbitrage obligatoire. Tout différend entre membres devrait être soumis à ce congrès ; toute violation du traité serait sanctionnée collectivement. La « guerre juste » n’a plus, dans ce cadre, à être qualifiée par un examen théologique ou philosophique : elle est, par définition, celle que le congrès aura autorisée. Pratiquement, la seule guerre défensive contre une violation du traité d’union.
Saint-Pierre fut, de son temps, traité d’utopiste, Voltaire et Frédéric II le tournèrent en dérision. Mais Rousseau le résuma respectueusement, Kant s’en inspira pour son Projet de paix perpétuelle (1795), et la tradition libérale française du XIXe siècle s’y est ressourcée. Molinari lui consacrera en 1857 une étude entière, et Léonce de Lavergne le défendra comme « un pacifiste libéral du XVIIIe siècle ». Il est le point d’origine du « grand déplacement » : du jugement moral aux institutions.
2. Volney (1757-1820)
Constantin-François Chasseboeuf, comte de Volney, est l’un des Idéologues. Voyageur en Égypte et en Syrie, auteur des Ruines, ou Méditation sur les révolutions des empires (1791), il est aussi député du Tiers en 1789. C’est dans ce cadre qu’il prononce, le 18 mai 1790, devant l’Assemblée nationale, un Discours sur le droit de guerre et de paix[5]. Le moment est solennel : l’Assemblée débat de savoir à qui, du roi ou de la nation, revient le droit de déclarer la guerre.
Volney y soutient une thèse double. Premièrement, sur le plan des principes :
« Toute guerre entreprise pour une autre cause que la défense d’un droit juste est un acte d’oppression. »
La formule, brève, condense le critère qui structurera toute la pensée libérale française : la seule cause juste est la défense ; toute autre cause est une oppression. Deuxièmement, sur le plan constitutionnel : Volney propose un article qui inscrirait cette position dans la loi fondamentale de la nation :
« La nation française se défend dès ce moment d’entreprendre aucune guerre tendant à augmenter son territoire actuel. »
L’article, on le sait, ne sera pas adopté tel quel, mais le décret du 22 mai 1790 en reprendra l’esprit en réservant à l’Assemblée le droit de déclarer la guerre et en affirmant la renonciation française aux conquêtes[6]. L’intervention de Volney est, dans l’histoire constitutionnelle française, la première formulation d’un jus ad bellum libéral inscrit dans la loi : la guerre n’est pas un attribut souverain illimité, c’est un acte conditionné par une cause juste. Au sens strict, défensive.
3. Benjamin Constant (1767-1830)
Constant ne traite pas de la guerre juste comme tradition théologique ou juridique ; il en pose les conditions anthropologiques et historiques. Dans De l’esprit de conquête et de l’usurpation, publié en janvier 1814 à Hanovre, écrit dans l’urgence pendant la chute de l’Empire napoléonien[7], il construit l’opposition qui structurera la philosophie politique libérale du XIXe siècle : l’esprit guerrier des sociétés antiques contre l’esprit commercial des sociétés modernes.
La thèse centrale de Constant n’est pas que la guerre est en soi injuste. Il reconnaît que, dans les cités anciennes, elle pouvait être un mode de vie légitime, mais qu’elle est devenue, dans les sociétés modernes, un anachronisme. Au chapitre II de la première partie, intitulé « De la guerre considérée comme moyen de gloire »[8], il établit que la guerre « est en contradiction avec l’état social » des nations modernes, dont la richesse repose sur le commerce et l’industrie. Conquérir, c’est désormais détruire les conditions mêmes de la prospérité ; la sienne et celle des autres.
Dans le célèbre discours de l’Athénée royal en 1819, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes[9], Constant donne la formulation la plus économique de la thèse :
« La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différents d’arriver au même but, celui de posséder ce qu’on désire. »
La guerre est le moyen ancien (violent, coûteux, brutal) ; le commerce est le moyen moderne (consensuel, mutuel, civilisé). La modernité libérale est ce passage.
La portée pour la question de la guerre juste est double. D’abord, Constant reformule la distinction défense/conquête en termes d’intelligence historique : la conquête, dans une société commerçante, est non seulement injuste, elle est irrationnelle. Ensuite, il pose les bases d’une critique du militarisme, non plus seulement morale, mais structurelle : un État qui se veut conquérant doit, pour ce faire, retrouver des formes anciennes d’organisation sociale (despotisme, conscription, fiscalité de guerre). Napoléon, sous la plume de Constant, est l’incarnation de cet effort pour rétrocéder la société moderne à un modèle ancien.
4. Alexis de Tocqueville (1805-1859)
Tocqueville constitue, dans cette généalogie, un cas singulier. Il n’est pas, à proprement parler, un théoricien de la guerre juste, mais il consacre cinq chapitres de la troisième partie de De la démocratie en Amérique (1840) à la guerre dans les sociétés démocratiques (chapitres XXII à XXVI)[10]. L’analyse y est descriptive et prospective plutôt que normative : Tocqueville montre que les peuples démocratiques « désirent naturellement la paix », parce que la prospérité matérielle, l’égalité des conditions et la dispersion des passions militaires inclinent à la tranquillité, mais que les armées démocratiques « désirent la guerre », parce que c’est dans la guerre qu’elles trouvent les promotions et la reconnaissance que la paix leur refuse.
Cette tension, peuple pacifique, armée bellicide, soulève chez Tocqueville une vraie question de légitimité politique : à quelles conditions une démocratie peut-elle décider de la guerre sans céder ni à l’esprit militaire d’une caste, ni au pacifisme d’une opinion paisible ? Le chapitre XXVI[11], « Quelques considérations sur la guerre dans les sociétés démocratiques », n’établit pas de critères de jus ad bellum mais conclut qu’« il n’y a guère de longues guerres qui, dans les pays démocratiques, ne mettent en grand péril la liberté ». La guerre est ainsi, pour Tocqueville, un risque institutionnel : non pas illégitime par essence, mais dangereuse pour le régime qui la conduit.
L’autre versant est la position de Tocqueville à l’égard de la conquête de l’Algérie. Dans ses interventions parlementaires des 5 et 6 février 1846[12], il défend la présence française au nom de la puissance et de l’« utilité nationale », tout en demandant qu’on n’extermine pas les populations. Ce passage est éclairant pour qui travaille la guerre juste : il montre un libéral mettant la rigueur de ses critères à l’épreuve d’un cas colonial.
5. Frédéric Bastiat (1801-1850)
Bastiat ne consacre pas d’ouvrage spécifique à la guerre juste, mais son pamphlet Paix et liberté, ou le budget républicain, publié en février 1849 chez Guillaumin[13], contient l’argumentaire libéral le plus aigu sur les conditions modernes du militarisme. L’ouvrage paraît dans un moment précis : la Deuxième République, sortie des journées de juin 1848, doit décider de son budget militaire. Bastiat est député, membre de la commission des finances, et il publie ce texte comme intervention dans le débat. La thèse en est résumée par la formule programmatique « Liberté au-dedans, paix au-dehors ». Bastiat ne dit pas que toute guerre est injuste ; il établit que la guerre offensive est presque toujours budgétairement insoutenable et politiquement liberticide. L’argument tient en une intuition forte :
« Montrez-moi un peuple nourri d’idées injustes de domination extérieure […] et je vous montrerai un peuple écrasé d’impôts. »
La guerre, ou la simple menace de guerre, est un poste budgétaire qui contamine tous les autres : elle exige une fiscalité lourde, une administration vaste, une discipline militaire qui finissent par éroder la liberté civile[14]. Bastiat retrouve ainsi, par voie budgétaire, l’intuition de Constant : la société guerrière et la société libre sont structurellement incompatibles.
La portée pour la guerre juste est indirecte mais décisive. Bastiat ne nie pas la légitime défense, mais il pose un critère économique qui s’ajoute aux critères moraux : toute guerre qui dépasse le strict besoin défensif rompt l’équilibre fiscal et entame la liberté de ceux au nom desquels elle est conduite. La conclusion du pamphlet[15] est qu’un peuple libre est nécessairement un peuple en paix ; non par vertu pacifiste, mais par cohérence institutionnelle.
6. Gustave de Molinari (1819-1912)
Disciple direct de Bastiat, héritier du Journal des économistes qu’il dirigea de 1881 à 1909, Molinari est l’auteur libéral français qui s’est le plus systématiquement penché sur la guerre. Son ouvrage de référence est Grandeur et décadence de la guerre, paru en 1898 chez Guillaumin[16]. La thèse, indiquée par le titre, est historique : la guerre, qui put autrefois être « un agent de progrès », en imposant l’unification des États, en sélectionnant les peuples vigoureux, en accélérant les transferts de technologie, a perdu cette fonction à l’âge industriel. Aux pertes humaines et matérielles directes s’ajoutent désormais les ruptures de chaînes commerciales, qui se sont densifiées au point de rendre la guerre, en termes nets, toujours coûteuse pour le vainqueur comme pour le vaincu.
Sur la question proprement dite de la guerre juste, Molinari est plus nuancé qu’on ne le présente parfois. Les articles qu’il publie à partir de 1855 dans L’Économiste belge[17] développent une position en deux temps : d’un côté, condamnation systématique du militarisme, des budgets de guerre et des aventures coloniales (qu’il analyse comme transferts du contribuable métropolitain vers les fournisseurs et les actionnaires d’expéditions) ; de l’autre, défense d’un « droit mesuré d’intervention » pour protéger les droits attaqués : un peuple opprimé, des ressortissants nationaux menacés, des conventions internationales violées.
Molinari n’est donc pas un pacifiste absolu. Il s’inscrit dans la lignée de Volney (défense d’un droit attaqué = cause juste), mais soumet l’évaluation à un calcul économique de coût-bénéfice qui, en pratique, rend les guerres presque toujours injustifiables. Sa contribution propre est d’avoir formalisé l’idée que la guerre, comme la criminalité, est une activité dont les coûts sociaux excèdent presque toujours les bénéfices privés que ses promoteurs en retirent. D’où la nécessité d’institutions internationales (cours d’arbitrage, ligues pacifiques) pour internaliser ces coûts.
7. Frédéric Passy (1822-1912)
Passy est, dans cette généalogie, celui qui convertit la doctrine en pratique diplomatique. Économiste de formation, ami de Bastiat et de Richard Cobden, il fonde en 1867 la Ligue internationale et permanente de la paix, qu’il réorganise après la guerre franco-prussienne en Société française des amis de la paix, puis en 1889 en Société française pour l’arbitrage entre nations. Il reçoit, conjointement avec Henri Dunant (fondateur de la Croix-Rouge), le tout premier prix Nobel de la paix en 1901.
Sa conférence du 21 mai 1867[18], articule la position avec une grande clarté. Passy reprend la distinction libérale entre guerre défensive (légitime) et guerre offensive (à condamner), mais il en tire un programme qui n’est pas seulement moral : il s’agit de construire les procédures (arbitrage international obligatoire, traités de non-agression, libre-échange) qui réduisent statistiquement l’occurrence des deux. « Le commerce est indispensable à la paix entre les nations », écrit-il, « et réciproquement, son épanouissement requiert le respect du droit international, la sécurité des échanges et des investissements ».
La singularité de Passy est d’avoir fait passer la doctrine libérale de la guerre juste, qui chez Saint-Pierre, Constant ou Bastiat restait écrite, dans le tissu des institutions internationales du tournant du XXe siècle. Il est, à cet égard, le point d’aboutissement pratique de la tradition libérale.
8. Yves Guyot (1843-1928)
Yves Guyot, journaliste, économiste, ministre des Travaux publics en 1889-1892, longtemps directeur du Siècle, est le grand héritier de Bastiat à la charnière des XIXe et XXe siècles. Sur la question de la guerre juste, sa pensée est précieuse pour deux raisons : d’abord parce qu’il l’applique au cas de la colonisation française ; ensuite parce qu’il assume les ambiguïtés qui en résultent.
Dans les Lettres sur la politique coloniale (1885)[19], Guyot s’oppose frontalement à la politique de conquête de Jules Ferry et démonte un à un les arguments « civilisationnels » et économiques de l’expansion coloniale française au Tonkin et en Afrique. Sa formule la plus connue résume la position :
« Nos colonies n’ont servi qu’à nous engager dans des guerres, et nos guerres n’ont servi qu’à nous faire perdre nos colonies. »
L’argumentation est strictement libérale : la conquête extérieure est à la fois injuste (elle viole les droits des peuples colonisés) et économiquement absurde (elle coûte plus qu’elle ne rapporte). On reconnaît, transposée à l’empire colonial, l’intuition de Constant et de Bastiat.
Mais Guyot ne s’en tient pas à un pacifisme uniforme. Lors de la guerre des Boers (1899-1902), il prend position en faveur de l’intervention britannique en Afrique du Sud[20], qu’il analyse comme une réponse légitime à un régime boer qu’il décrit comme oppressif (exploitation de la main-d’œuvre étrangère et indigène, violation de conventions internationales). Il y voit la défense de la « civilisation industrielle » et du droit, en même temps qu’il met en garde contre les ambitions expansionnistes allemandes dans la région.
Cette position, anticoloniale en France, pro-britannique au Transvaal, n’est pas une contradiction, mais l’application rigoureuse, et donc difficile, des critères libéraux : Guyot ne juge pas la guerre en bloc, il la qualifie au cas par cas selon que la cause est ou non défensive, que les moyens sont ou non proportionnés, que le but est ou non la défense d’un droit attaqué. C’est, dans cette tradition, l’exemple le plus net d’une casuistique libérale de la guerre juste.
IV. Conclusion
Au terme de ce parcours, la singularité libérale française peut être résumée en quatre traits.
Premièrement, elle hérite des Anciens et de la scolastique le questionnement. Toute guerre n’est pas légitime ; il faut en penser les conditions. Mais sans en hériter le vocabulaire technique. Le couple jus ad bellum / jus in bello est connu, parfois utilisé, mais subordonné à un autre langage : guerre légitime, guerre défensive, droit de guerre, légitime défense.
Deuxièmement, elle effectue un grand déplacement : du jugement moral porté a posteriori sur une guerre singulière vers la construction d’institutions internationales qui rendent ce jugement, à terme, superflu. Saint-Pierre, Volney, Passy en sont les points cardinaux.
Troisièmement, elle privilégie un critère structurant — la distinction défense/conquête — et lui adjoint un critère économique : la guerre offensive est presque toujours coûteuse, presque toujours injuste, presque toujours liberticide. Constant, Bastiat, Molinari sont les opérateurs de cette double inscription.
Quatrièmement, elle n’est ni un pacifisme uniforme ni une casuistique systématique : elle s’expose aux cas difficiles (intervention humanitaire, colonisation, défense de la civilisation) sans abandonner ses critères, au prix d’ambiguïtés assumées. Tocqueville sur l’Algérie, Guyot sur le Transvaal en sont les exemples les plus instructifs.
Pour qui travaille aujourd’hui la question de la guerre juste, la tradition libérale française offre donc moins une doctrine close qu’un style d’analyse, économique, institutionnel, prospectif. Ces auteurs ont intégré les nouveaux militaires du XVIIIe siècle, qui ont transformé la façon de faire la guerre. Avec eux, la notion de guerre juste est dépassée pour être étudiée à l’aune des enjeux contemporains. Un grand nombre de leurs démonstrations et de leurs intuitions peuvent encore servir pour penser la guerre d’aujourd’hui[21].
À lire également : Pourquoi la guerre ?
Notes
[1] Cicéron, De officiis, I, 11, 34-36 ; saint Augustin, Contra Faustum, XXII, 74-75 ; saint Thomas, Summa theologiae, IIa-IIae, q. 40. ↩
[2] F. de Vitoria, De jure belli, 1539 ; F. Suárez, De bello, 1621 ; H. Grotius, De jure belli ac pacis, 1625 ; E. de Vattel, Le droit des gens, 1758. ↩
[3] Sur ce déplacement, voir « L’abbé de Saint-Pierre et l’organisation de la paix internationale », institutcoppet.org. ↩
[4] Castel de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, 3 vol., Utrecht, 1713-1717 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet, présentation sur institutcoppet.org. ↩
[5] Volney, Discours sur le droit de guerre et de paix, prononcé à l’Assemblée nationale le 18 mai 1790 ; texte reproduit sur institutcoppet.org. ↩
[6] Ibid. — proposition d’article constitutionnel adjointe au Discours. ↩
[7] B. Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation, dans leurs rapports avec la civilisation européenne, Hanovre, 1814 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet, 2024. ↩
[8] Ibid., première partie, chap. II : « De la guerre considérée comme moyen de gloire ». ↩
[9] B. Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé à l’Athénée royal de Paris, 1819. ↩
[10] A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II (1840), troisième partie, chap. XXII : « Pourquoi les peuples démocratiques désirent naturellement la paix, et les armées démocratiques la guerre ». ↩
[11] Ibid., chap. XXVI : « Quelques considérations sur la guerre dans les sociétés démocratiques ». ↩
[12] A. de Tocqueville, intervention parlementaire des 5 et 6 février 1846 sur l’Algérie ; reproduite sur institutcoppet.org. ↩
[13] F. Bastiat, Paix et liberté, ou le budget républicain, Paris, Guillaumin, février 1849 ; reproduit dans les Œuvres complètes éditées par l’Institut Coppet. ↩
[14] Ibid., partie I, sur la « solidarité » du budget militaire et de la fiscalité. ↩
[15] F. Bastiat, « Paix et liberté ou le budget républicain », op. cit., conclusion. ↩
[16] G. de Molinari, Grandeur et décadence de la guerre, Paris, Guillaumin, 1898 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet. ↩
[17] G. de Molinari, articles dans L’Économiste belge (à partir de 1855) ; voir « Un ami de la paix : Gustave de Molinari », institutcoppet.org. ↩
[18] F. Passy, « La paix et la guerre », conférence du 21 mai 1867, extraits sur institutcoppet.org ; voir aussi Pour la paix, Éditions de l’Institut Coppet. ↩
[19] Y. Guyot, Lettres sur la politique coloniale, Paris, Reinwald, 1885 ; reproduit sur institutcoppet.org. ↩
[20] Y. Guyot, articles publiés à l’occasion de la guerre des Boers (1899-1902) ; voir « Yves Guyot, un héros méconnu de la liberté », institutcoppet.org. ↩
[21] Voir D. Theillier, « Présentation générale de l’école française », institutcoppet.org. ↩
Bibliographie
Sources primaires
Bastiat, Frédéric, Paix et liberté, ou le budget républicain, Paris, Guillaumin, février 1849 ; rééd. dans les Œuvres complètes (Éditions de l’Institut Coppet, 7 tomes).
Castel de Saint-Pierre, abbé, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, 3 vol., Utrecht, 1713-1717 ; Abrégé du projet de paix perpétuelle, 1729 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet.
Constant, Benjamin, De l’esprit de conquête et de l’usurpation, dans leurs rapports avec la civilisation européenne, Hanovre, janvier 1814 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet, 2024.
Constant, Benjamin, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé à l’Athénée royal, 1819.
Guyot, Yves, Lettres sur la politique coloniale, Paris, Reinwald, 1885 ; mise en ligne par l’Institut Coppet.
Molinari, Gustave de, Grandeur et décadence de la guerre, Paris, Guillaumin, 1898 ; rééd. Éditions de l’Institut Coppet.
Molinari, Gustave de, L’abbé de Saint-Pierre, Paris, 1857.
Passy, Frédéric, La paix et la guerre, conférence du 21 mai 1867 (extraits sur institutcoppet.org) ; Pour la paix, recueil, Éditions de l’Institut Coppet.
Tocqueville, Alexis de, De la démocratie en Amérique, t. II, Paris, 1840, troisième partie, chap. XXII-XXVI.
Tocqueville, Alexis de, intervention parlementaire des 5 et 6 février 1846 sur l’Algérie (reproduite sur institutcoppet.org).
Volney, Discours sur le droit de guerre et de paix, prononcé à l’Assemblée nationale, 18 mai 1790 (mise en ligne sur institutcoppet.org).
Pour les références antiques et scolastiques (rappel)
Augustin, saint, Contra Faustum manichaeum, XXII, 74-75.
Cicéron, De officiis, livre I, §§ 11-12 et 34-36.
Grotius, Hugo, De jure belli ac pacis, 1625.
Suárez, Francisco, De bello, dans Disputatio XIII de tribus virtutibus theologicis, 1621.
Thomas d’Aquin, saint, Summa theologiae, IIa-IIae, q. 40.
Vattel, Emer de, Le droit des gens, ou principes de la loi naturelle, 1758, livre III.
Vitoria, Francisco de, De jure belli, 1539 (relectio de 1538-1539, publiée à titre posthume).
Ressources Institut Coppet (présentations et commentaires en ligne)
Institut Coppet, « Discours de Volney sur le droit de guerre et de paix (1790) », institutcoppet.org.
Institut Coppet, « Abbé de Saint-Pierre — Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe », institutcoppet.org.
Institut Coppet, « L’abbé de Saint-Pierre et l’organisation de la paix internationale », institutcoppet.org.
Institut Coppet, « Un ami de la paix : Gustave de Molinari », institutcoppet.org.
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Institut Coppet, « Intervention des 5 et 6 février 1846 sur l’Algérie », institutcoppet.org.
Theillier, Damien, « Présentation générale de l’école française », institutcoppet.org.
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