Arts. La tapisserie de Bayeux, “une version médiévale de la manosphère”
“Difficile de trouver une œuvre plus chargée en testostérone…”
Ce qui est drôle, c’est que Christopher Monk, historien de l’Angleterre médiévale, parle… de la tapisserie de Bayeux. Pour le site de la BBC, “cette œuvre d’art décrit une version médiévale de ces réseaux virilistes qui sévissent sur Internet : une idéologie et un univers centré sur l’hypermasculinité et le vécu des hommes. Un monde où celui qui a la plus grosse est forcément le plus fort.”
Ou, pour le dire autrement : “Ce sont les contributions des hommes qui sont au cœur de la société du XIe siècle dépeinte par la tapisserie.”
“Cet étalage très parlantdu virilisme dans toutesa splendeur révèleune société médiévaleconçue par les hommes,pour les hommes,où les conflits se règlentpar la violence et oùl’humour de corps de gardepermet de marquer des pointsen politique.”
La BBC
Pourquoi en est-il ainsi ?
“Si les femmes sont absentes, ou presque, de la tapisserie, c’est avant tout parce que le récit s’articule autour des aventures des hommes”, répond d’abord Emily Joan Ward, professeure d’histoire médiévale à l’université d’Édimbourg, citée par la BBC.
“Il s’agit surtout de représentations d’hommes qui font la guerre, donc on ne s’attend évidemment pas à voir des femmes dans ces scènes de bataille.”
Le sujet de la tapisserie (la guerre donc) est aussi intrinsèquement lié au commanditaire de ladite œuvre : “La tapisserie, sans doute commandée par l’évêque Odon de Bayeux pour fêter la victoire de son demi-frère Guillaume, est une véritable œuvre de propagande guerrière conçue comme une bande dessinée”, note l’hebdomadaire britannique The Economist.
“Son contenua probablementété pensé pour luiet son entourageimmédiat, un entre-soitrès largement masculin.”
La professeure d’histoire médiévale Emily Joan Ward, à la BBC
Conséquence : la tapisserie est remplie d’hommes belliqueux, de chevaux et de pénis.
En 2018, George Garnett, professeur d’histoire médiévale à l’université d’Oxford, a d’ailleurs recensé 93 spécimens de verges– pour la plupart turgescentes – sur la broderie.
“S’il y a un bienun motif récurrentdans cette œuvred’art magistrale,c’est le phallus.”
La BBC
“Et la taille a son importance dans la tapisserie de Bayeux”, observe Janina Ramirez dans son ouvrage Femmes remarquables du Moyen Âge. Une nouvelle histoire du Moyen Âge à travers les femmes qui en ont été effacées (éd. Autrement, 2022), cité par la BBC.
“Dans ce récit de conquête, la virilité est synonyme de pouvoir”, poursuit le site de la chaîne britannique.
Et le membre le plus imposant “appartient au superbe étalon présenté à Guillaume à la veille de la bataille”, remarque Janina Ramirez. La deuxième place revenant à la monture du roi Harold, “ce qui sous-entend qu’il s’agit d’un adversaire à sa mesure”.
“Ce recoursaux organes génitaux,des hommes ou des chevaux,symbolise le virilismepolitique dans le contextedu basculement de l’Angleterremédiévale vers le nouveaumonde anglo-normand.”
Christopher Monk, à la BBC
En résulte un effacement des femmes. “Il manque la fille de Guillaume, Agathe de Normandie, promise à Harold en échange de la couronne”, souligne la BBC.
D’après l’historienne Emily Joan Ward, “si l’on voit l’impressionnant navire de Guillaume, le Mora – le vaisseau le plus grand et le plus rapide de la flotte normande –, pas de trace de sa redoutable épouse, Mathilde de Flandre. C’est pourtant elle qui avait financé ce navire pour favoriser la victoire militaire qui allait faire d’elle une reine.”
Pourtant, ainsi que le site britannique le rappelle : “Une ‘manosphère’, qu’elle soit moderne ou médiévale, peut certes raconter des histoires de pouvoir masculin, mais son existence dépend peut-être justement des femmes qu’elle tente d’exclure.” Il est fort probable que la tapisserie ait été intégralement brodée par des religieuses.—
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