Le résultat était annoncé, pas son ampleur. En obtenant environ 44 % des voix aux élections régionales en Saxe-Anhalt, dimanche 6 septembre, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) fait plus que doubler son score de 2021. De son côté, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), le parti du chancelier, Friedrich Merz, chute à environ 17 %, deux fois moins qu’il y a cinq ans. Jamais, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, un parti d’extrême droite n’avait remporté un scrutin régional en Allemagne.
Pour M. Merz, le revers est cuisant. Candidat à la présidence de la CDU, en 2018, il s’était présenté comme l’homme capable de réduire de moitié le score de l’AfD. Huit ans plus tard, l’extrême droite est créditée d’environ 28 % des intentions de vote à l’échelle nationale, quand la CDU dépasse à peine 20 %. La leçon est sévère : malgré des prises de position bien plus conservatrices que du temps d’Angela Merkel (2005-2021), et alors qu’il a nettement durci la politique migratoire de l’Allemagne depuis son élection à la chancellerie, en mai 2025, M. Merz n’a pas enrayé la dynamique de l’extrême droite. Il l’a nourrie.
Même si l’AfD ne dirige pas l’exécutif régional, faute d’une majorité absolue en sièges, sa poussée historique devrait rendre quasiment impossible la formation d’une coalition stable, et en même temps mettre à rude épreuve le « cordon sanitaire » entre l’extrême droite et les autres formations politiques. Jusqu’à présent, celui-ci a tenu. Mais, au sein de la CDU, la pression est maximale, et les prochaines semaines auront, de ce point de vue, valeur de test.
Pas de « dédiabolisation »
Or, une coopération avec l’AfD marquerait une rupture pour le parti de Konrad Adenauer, Helmut Kohl et Angela Merkel. Contrairement à d’autres formations d’extrême droite en Europe, l’AfD n’a jamais cherché à se « dédiaboliser ». Son programme pour la Saxe-Anhalt propose notamment de supprimer le droit fondamental à l’asile, d’exclure des écoles les élèves handicapés et les enfants de réfugiés, de promouvoir « la famille traditionnelle, composée du père, de la mère et du plus grand nombre possible d’enfants », ou de réviser l’enseignement de l’histoire pour en finir avec le « masochisme national » et la « perpétuation d’une névrose » autour du nazisme.
Au vu des résultats de dimanche, deux hommes peuvent se frotter les mains. Le président russe, Vladimir Poutine, d’abord, dans la mesure où la première puissance économique européenne continue de voir prospérer un parti qui souhaite lever les sanctions contre Moscou, cesser de soutenir Kiev et racheter du gaz à la Russie. Le président des Etats-Unis, Donald Trump, ensuite, dont le camp ne cesse de dénoncer l’ostracisme frappant les droites nationalistes européennes et de présenter l’AfD comme une force injustement tenue à l’écart du pouvoir.
Il peut être tentant de se rassurer en rappelant que la Saxe-Anhalt, avec ses 2,1 millions d’habitants, ne représente que 2,5 % de la population allemande. Ce serait une erreur. Quand un parti de cette nature recueille près de la moitié des voix en défendant un programme aussi radical, xénophobe et nationaliste, tandis que le principal parti de gouvernement s’effondre, ce n’est pas un accident local : c’est un modèle politique, celui de l’Allemagne d’après-guerre, fondé sur le rejet des extrêmes et le primat du consensus, qui vacille. Et donc l’Europe tout entière qui doit s’inquiéter.