C’était la première fois de son histoire que le Népal remportait un prix à Cannes. “Un rêve devenu réalité”, s’émeut le quotidien indien en anglais The Indian Express. En mai dernier, Les Éléphants dans la brume est reparti de la Croisette avec le prix du jury Un certain regard. Le film, qui raconte l’histoire d’une communauté Kinnar dans un petit village népalais, sort ce mercredi 23 septembre en France.
Les Kinnar sont des femmes transgenres, aussi vénérées que craintes pour leurs pouvoirs supposés de bénédiction et de malédiction. Pirati (Pushpa Thing Lama), qui dirige cette communauté, veut la quitter pour vivre avec l’homme qu’elle aime. Mais elle fait face à un dilemme quand une de ses filles adoptives, Apsara (Aliz Ghimire), est portée disparue dans la forêt. Celle-ci est ravagée depuis peu par la présence d’éléphants.
Des actrices épatantes et un sujet traité avec justesse
À la fois thriller et drame, ce premier long-métrage d’Abinash Bikram Shah (il avait déjà été remarqué à Cannes en 2022 avec un court-métrage, Lori) est particulièrement applaudi pour son casting. La recherche d’actrices s’est étalée sur deux ans, et l’équipe du film a parcouru le Népal pour rencontrer des communautés Kinnar et caster des non-professionnelles, capables d’insuffler le plus de vérité possible au film.
Cet effort de casting, fondé sur une confiance mutuelle, est perceptible à l’écran. L’Indian Express, note que “cette proximité rare avec le sujet, cette complicité entre interprètes et équipe de tournage, transparaît clairement dans le film”. Le quotidien anglophone de la capitale népalaise, The Kathmandu Post, applaudit de son côté le rôle principal : “Particulièrement convaincante dans la peau de Pirati, Pushpa Thing Lama transmet avec justesse la rigueur et la vulnérabilité de son personnage.”
Si l’aspect technique du film, pour le quotidien népalais, est “parfaitement maîtrisé”, c’est surtout pour sa narration qu’Abinash Bikram Shah a reçu le plus de louanges. La version indienne (et en anglais) du magazine Esquire en parle avec enthousiasme :
“Le film a séduit le Festival de Cannes par son refus de verser dans l’exotisme et de faire de ses sujets une cause.”
Même son de cloche pour l’Indian Express, dans cet autre article : “Ce premier film brille tout particulièrement […] par sa représentation sans folklorisme des ‘métisses’, du ‘troisième genre’ [deux manières de parler des Kinnar dans d’autres régions d’Inde et au Népal].”
Une question de visibilité
Il a beaucoup été dit que le film marquait l’histoire du cinéma népalais en abordant des sujets dont il est peu question dans le pays. Mais “pour son réalisateur, Les Éléphants dans la brume constitue, plus qu’une percée isolée pour le cinéma népalais, un rappel de l’immense richesse créative du pays”, relate le quotidien indien The New Indian Express, qui a pris contact avec lui.
Spécifiquement, “à travers ce film, il se penche sur les avancées chaotiques des questions de genre au Népal”, rappelle l’hebdomadaire de langue anglaise le plus lu en Inde, India Today. Le Népal a l’une des législations les plus progressistes d’Asie du Sud en matière de droit des homosexuels et des transgenres. Il a notamment légalisé le mariage entre personnes du même sexe en 2023 et délivre depuis 2015 des passeports qui comportent la mention “autre” pour les catégories de genre, en plus de “masculin” et “féminin”.
Malgré tout cela, les personnes queer népalaises sont souvent harcelées et discriminées. Et depuis avril 2026, les autorités ont cessé de traiter les demandes des personnes transgenres souhaitant faire modifier leur sexe civil sur leur pièce d’identité.
En ce sens, le film d’Abinash Bikram Shah est historique. Comme l’écrit le Kathmandu Post, il se distingue au sein d’un cinéma népalais qui n’a jamais fait grand cas des personnages queers :
“Le réalisateur ne se contente pas de traiter ses personnages avec respect, il les place au centre de l’intrigue en les sortant d’un brouillard lugubre pour dépeindre leur monde dans un arc-en-ciel éclatant.”
C’est le constat partagé par l’Indian Express, qui observe que le film “fait progresser ce sujet indispensable dans le débat public”, tandis que pour le Kathmandu Post, dans cet autre article, “il s’inscrit dans une discussion plus générale sur l’invisibilisation [des minorités], l’empathie et la force du cinéma”.
En bref, conclut l’Indian Express, “à Cannes, le Népal a consolidé sa réputation croissante de nation de cinéma, dont les réalisateurs font découvrir leurs propres histoires au monde entier. Le prix Un certain regard est amplement mérité”.
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