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Les femmes enceintes et leurs bébés, particulièrement vulnérables face à l’épidémie d’Ebola dans l’est de la RDC
Par Morgane Le Cam (Mongbwalu [République démocratique du Congo], envoyée spéciale) et Philémon Barbier (Photographe)ReportageAccouchements prématurés, hémorragies et morts fœtales intra utero : les femmes enceintes sont en première ligne de l’épidémie. Moins de 10 % des patientes contaminées survivent, selon les Nations unies.
L’abdomen de Chantal Touabo est encore rond, mais son bébé n’y est plus. « Il est mort dans mon ventre il y a quelques jours, à cause d’Ebola », confie-t-elle, sur le parvis de la maternité de l’hôpital de Mongbwalu, ce 16 juin. La quadragénaire, qui était enceinte de trois mois, a dû se faire avorter dans la nuit, dans le petit bâtiment en brique rouge délabré planté au fond de la cour de l’hôpital de cette localité, située dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Depuis que l’épidémie d’Ebola a été officiellement déclarée par le gouvernement le 15 mai, au moins 506 Congolais sont morts, et 1 561 cas ont été confirmés, selon le dernier bilan établi par les autorités. Un décompte daté du samedi 4 juillet largement sous-évalué, selon les humanitaires rencontrés par Le Monde dans l’est de la RDC.
Chantal Touabo a failli être, elle aussi, emportée par le virus pour lequel il n’existe encore ni vaccin ni traitement. Mais sa prise en charge hospitalière précoce pendant deux semaines en mai avait permis de stabiliser son état, en stoppant sa fièvre et ses diarrhées sanglantes. Jusqu’à ce que, de retour à son domicile, des hémorragies intra-utérines surviennent. Le cœur du fœtus s’était arrêté.
Avec les accouchements prématurés, la mort fœtale in utero est l’une des principales conséquences d’Ebola sur la santé maternelle et infantile. « Plusieurs bébés sont décédés comme ça dans notre service. Trois futures mères [atteintes d’Ebola] sont aussi mortes ici », relève Godelive Dheve Deuani, avant de pénétrer dans la maternité, un seau d’eau claire à la main. Cette sage-femme avenante de 59 ans a moins de travail qu’à l’accoutumée : à l’intérieur du bâtiment, six patientes attendent des soins. Avant qu’Ebola se propage, le même service accueillait « souvent une vingtaine de femmes, parfois même 30. Désormais, c’est quasiment le néant. A cause d’Ebola, peu de femmes enceintes viennent se faire soigner », s’inquiète-t-elle.
Les décès en cascade enregistrés dans l’établissement au début de l’épidémie, qui a commencé à se propager à partir de fin février, selon les autorités locales de Mongbwalu, alors que le personnel soignant n’était pas équipé pour y faire face, ont tenu les futures mères à distance de l’hôpital. Conséquence : « Des femmes enceintes repoussent leurs consultations prénatales, contournent les établissements de santé ou choisissent d’accoucher chez elles, même lorsque des complications surviennent. (…) Le taux de mortalité maternelle dans la région la plus touchée par l’épidémie d’Ebola [la province orientale de l’Ituri] a doublé depuis le 25 mai », a alerté, dans un communiqué publié le 19 juin, l’Organisation des Nations unies, craignant que le virus déclenche « une deuxième crise, plus discrète, liée aux décès évitables de mères et de nouveau-nés ».
Pénurie de matériel médical
Six ou sept femmes enceintes meurent chaque semaine depuis le début de l’épidémie en Ituri, contre une moyenne hebdomadaire de deux à trois décès maternels en temps normal, précise au Monde le docteur Paulin Mayira Sekele. Le responsable du programme Santé reproductive, maternelle, néonatale, de l’enfant et de l’adolescent du Fonds des Nations unies pour la population de Bunia, à 45 kilomètres au sud de Mongbwalu, souligne que chez les futures mères, « plus vulnérables que les autres patients, le taux de guérison d’Ebola ne dépasse pas les 10 % ». Selon les données gouvernementales, il est de plus de 67 % pour le reste de la population.
A Mongbwalu, bien que la réponse sanitaire s’organise et monte en puissance, les femmes enceintes évitent encore autant que possible l’hôpital général. Elles préfèrent se rendre dans des centres de santé périphériques jouissant à leurs yeux d’une meilleure réputation, car ils ont enregistré moins de morts liés au virus. Mais, en réalité, ces structures sont moins bien outillées pour faire face à l’épidémie. D’autant que celle-ci pourrait durer encore un an, a fait savoir, à la mi-juin, la Croix-Rouge.
Au centre de santé privé Notre-Dame-de-Charité-Maternelle, tenu par des religieuses, le personnel s’est vite retrouvé débordé : 103 femmes sont venues y accoucher en mai, soit deux fois plus qu’à l’accoutumée. Certaines étaient atteintes d’Ebola. « Des dizaines ont refusé qu’on les transfère à l’hôpital », déplore Moïse Luira, les yeux cernés. Ce 17 juin, l’infirmier de 21 ans vient de terminer une garde de nuit qu’il qualifie de « compliquée, comme beaucoup » depuis l’apparition du virus. Le jeune diplômé a passé une partie de sa nuit à tenter de convaincre les proches de trois femmes enceintes, atteintes d’hémorragies vaginales sévères et probablement contaminées par Ebola, de les transférer à l’hôpital pour leur sauver la vie. Mais, selon lui, « tous ont refusé ».
L’une d’entre elles est décédée après avoir « accouché d’un bébé mort » sur une des tables d’accouchement de fortune du centre. Epuisé, le soignant dit avoir peur, comme ses autres collègues, d’être à son tour contaminé. « On manque de matériel de protection. Nous sommes pourtant très exposés par Ebola car nous aidons les femmes à accoucher », s’inquiète-t-il. Faute de mieux, l’infirmier a réussi à dénicher dix boîtes de gants chirurgicaux la veille, sur un des marchés de Mongbwalu, et une quinzaine de blouses, deux semaines plus tôt.
Dans la localité, la pénurie de matériel médical, couplée au fait que certaines demandes d’aides formulées par les centres de santé auprès des autorités sanitaires sont restées lettre morte, a mis en danger les soignants comme les patientes. Au point que des sages-femmes et des gynécologues, démunis, ont « parfois refusé de procéder à certaines interventions [obstétricales], par crainte d’être à leur tour contaminés », relève le docteur Paulin Mayira Sekele. De quoi éroder encore un peu plus la confiance des patientes envers les structures de santé.
« On ne veut pas traîner ici », souligne Joséphine Apio, assise sur un des lits de la salle de repos destinée aux jeunes mères du centre Notre-Dame-de-Charité-Maternelle, un nouveau-né dans les bras. Si la Congolaise de 21 ans a consenti à se rendre dans ce centre, trois jours plus tôt, pour accoucher de son premier enfant, elle a raccourci son séjour par crainte de la contamination. Dans le même établissement, une femme enceinte de six mois suspectée d’être atteinte d’Ebola attendait depuis la veille l’arrivée de l’ambulance de l’hôpital général. Elle était une des rares futures mères du centre à avoir accepté son transfert cette semaine-là. Mais sa prise en charge est restée tributaire des capacités limitées d’un hôpital en sous-effectif et trop peu équipé pour faire face dans les temps au nombre croissant de demandes.