Au Liban, Conflits a lu pour vous. Walid Joumblatt, Alain Monnier
Walid Joumblatt, Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine, Stock, 2026, 344 p.
Quarante-huit ans après la parution, chez le même éditeur, des conversations de Philippe Lapousterle avec son père, Kamal Joumblatt, sous le titre Pour le Liban, c’est désormais le fils qui prend la plume. L’attente était longue, la matière immense : cinquante années de vie politique libanaise traversées de l’intérieur, depuis l’assassinat fondateur de Kamal Joumblatt en 1977 jusqu’aux soubresauts d’un Liban toujours fracturé. Le résultat, hélas, ne tient qu’à moitié ses promesses. Depuis son fief de Moukhtara, au sud-est de Beyrouth, Walid Joumblatt a assisté aux crises majeures qu’a connues le Proche-Orient au cours de la seconde moitié du XXe siècle et en a été l’acteur. Peu d’hommes peuvent en dire autant : la guerre civile, les invasions israéliennes, la tutelle syrienne, le 14 mars, l’ère Hariri, le désenchantement post-2019 — autant d’épisodes où il fut non seulement spectateur, mais aussi acteur principal, parfois décisif. Considéré comme un élément décisif dans la vie politique du pays, baydat el koban selon l’expression consacrée, capable de faire pencher la balance malgré le poids démographique modeste de la communauté druze, Joumblatt a eu le courage de prendre sa plume pour évoquer ses racines, son parcours et ses combats, tout en s’efforçant de clarifier les raisons de ses revirements successifs, qui le font passer tantôt pour un visionnaire capable d’anticiper les coups, tantôt pour une girouette s’adaptant à toutes les situations.
Ajoutons à cela une donnée biographique que le livre ne mentionne pas, mais que l’histoire retient : Joumblatt est aujourd’hui le dernier grand survivant de la génération des chefs de guerre de 1975. Pierre Gemayel père, Bachir Gemayel, Camille Chamoun, Suleiman Frangieh, Yasser Arafat, Hafez el-Assad — tous ont disparu. Lui demeure, octogénaire, transmettant à son fils Taymour un héritage aussi lourd que le Liban lui-même. Ce destin exceptionnel de survivant confère à ce livre une valeur de source primaire que nul historien du Liban contemporain ne pourra ignorer. Les familiers de l’histoire meurtrie du Liban contemporain resteront néanmoins sur leur faim, tant le livre souffre d’une construction trop fragmentaire, qui juxtapose des séquences sans toujours les articuler en une narration cohérente. On passe d’un épisode à l’autre sans que la psychologie du personnage soit vraiment éclairée, sans que les logiques de décision soient exposées dans toute leur profondeur. Les mémoires politiques les plus réussies, on pense à celles d’un Kissinger, d’un George Shultz ou, dans le monde arabe, aux Mémoires de Khaled al-Hassan pour ce qui concerne le mouvement palestinien, se distinguent précisément par leur capacité à reconstituer la salle des machines du pouvoir : les délibérations, les doutes, les rapports de force internes. Ici, Joumblatt se livre à une justification a posteriori de ses choix plutôt qu’à une reconstitution honnête de ceux-ci.
Par ailleurs, on ne peut que déplorer que Walid Joumblatt ne fasse jamais son mea culpa, se contentant d’écrire : « J’ai fait de mon mieux pour racheter les fautes que j’ai pu commettre et maintenir l’équilibre. » Cette formule dit tout : l’autocritique est escamotée dans le flou d’une rhétorique de l’équilibre. Or, c’est précisément ce que l’on attendait d’un homme de sa stature et de son âge. Les massacres du Chouf en 1983, l’expulsion des populations chrétiennes de la montagne, les années de compagnonnage avec Damas sous la tutelle de Hafez el-Assad, les volte-face qui ont parfois coûté la vie à ses propres alliés … tout cela demeure dans les angles morts du récit. Ces deux impairs n’ôtent pourtant pas le caractère passionnant de ce récit dans lequel Joumblatt évoque avec affliction les massacres de Gaza dans son prologue, et se montre sceptique quant à la possibilité d’une paix prochaine, reflet d’une vision du Levant forgée au fil de décennies d’illusions perdues. Ses portraits de figures comme Hafez el-Assad, Yasser Arafat ou Rafic Hariri, ses récits de négociations secrètes, ses réflexions sur la nature de l’identité druze dans un monde arabe en recomposition constituent une matière brute d’une richesse considérable. C’est le paradoxe de ce livre : là où l’auteur cherche à se justifier, l’historien trouvera matière à travailler.
Alain Monnier, Hezbollah au Liban, l’Harmattan, 2026, 273 pages.
Le cadre analytique central de cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat est celui de la « libanisation » : ce processus par lequel le Hezbollah, ancré dans les idéaux de la Révolution islamique, a progressivement cherché à s’intégrer dans le paysage politique libanais à partir des années 1990, en participant aux élections, en formant des alliances intercommunautaires et en adoptant un langage de plus en plus orienté vers la défense de la patrie libanaise. C’est autour de ce concept que l’ouvrage trouve sa cohérence. L’originalité principale du livre tient surtout à sa focalisation communicationnelle.
Là où la quasi-totalité des ouvrages de référence abordent le Hezbollah sous l’angle politique, militaire ou géopolitique, l’auteur introduit un angle quasi inédit dans la littérature francophone : celui de la communication stratégique, des rituels comme production de sens collectif, et de la gestion des plateformes numériques comme outil de légitimation.
Son analyse des cérémonies d’Achoura comme dispositif communicationnel structuré, mettant en scène une mémoire collective chi’ite tout en adressant un message politique au-delà de la communauté, constitue probablement la contribution la plus originale de l’ensemble. Si le concept de libanisation n’est pas entièrement nouveau, l’auteur lui confère une consistance théorique en l’arrimant systématiquement aux dimensions discursive et communicationnelle.
Il montre comment cette « libanisation » du discours n’implique pas un abandon de l’identité fondée sur la Révolution islamique, mais une stratégie de double adressage : à la communauté chi’ite et à la société libanaise dans son ensemble. Cette tension, maintenue et non résolue, est au cœur de son analyse.
L’autre apport du livre tient aux éléments récents qu’il intègre, à savoir les implications de l’après 7 octobre 2023, notamment l’interrogation sur la loyauté du Hezbollah envers le Liban face à ses obligations envers la « résistance » régionale. Deux absences sont notables néanmoins. D’abord, la question interne chiite : la relation du Hezbollah avec les autres acteurs de la communauté chiite (Amal, les marja’iyya indépendantes, les voix dissidentes comme Lokman Slim) est insuffisamment traitée, ce qui réduit la complexité de la mobilisation. Ensuite, la défaite stratégique de 2024 — la mort de Nasrallah, la décapitation du commandement, la dévastation de la Dahiyeh — mérite une analyse plus longue que ce qu’un ouvrage publié dans la foulée peut offrir. Monnier en est conscient, mais le traitement reste factuel là où l’on attendrait une réflexion théorique sur la résilience organisationnelle.
Il n’empêche que toute synthèse sur le Hezbollah doit narrer 1982, les Gardiens de la Révolution, la résistance à l’occupation israélienne du Liban-Sud, le retrait de mai 2000. Monnier ne fait pas exception. Ces chapitres n’apportent rien que n’ait dit, avec plus de profondeur et d’érudition, la référence académique francophone en la matière : Aurélie Daher (Hezbollah. Mobilisation and Power, Oxford University Press, 2019). Le lecteur averti risque d’avoir le sentiment de lire une présentation bien informée, mais déjà connue. L’arsenal, la structure des unités d’élite (la force Radwan), les tunnels du Liban-Sud, les drones : ces éléments sont évoqués sans que l’auteur apporte de données inédites. Sur ces points, les travaux du général Elias Hanna, de Nicholas Blanford ou les rapports du Washington Institute for Near East Policy demeurent incomparablement plus précis. Ajoutons enfin, la dialectique entre tutelle téhéranaise et autonomie croissante du Hezbollah est un lieu commun de la littérature depuis les années 2000. Sans archives nouvelles ni entretiens avec des cadres du mouvement, Monnier recycle ici une grille d’analyse bien balisée, qu’il actualise sans vraiment la renouveler.
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