Le pianiste et compositeur de jazz sud-africain Abdullah Ibrahim, à la renommée mondiale, est mort, lundi 15 juin, à l’âge de 91 ans en Allemagne, a annoncé sa famille. En mars, il s’était produit une dernière fois en Afrique du Sud, lors du festival international de jazz du Cap, sa ville de naissance. Il laisse derrière lui une musique singulière au parfum d’exil du temps de l’apartheid.
Métis du Cap, selon une classification du régime ségrégationniste qui l’a forcé à vivre entre l’Europe et les Etats-Unis pendant des décennies, Abdullah Ibrahim se distinguait sur scène par la simplicité de son jeu épuré et ses lignes mélodiques nettes.
Il fuit l’Afrique du Sud en 1962, année où Nelson Mandela, leader du mouvement contre l’apartheid, est arrêté puis condamné à la prison à vie. Mais Abdullah Ibrahim garde un lien fort avec son pays d’origine à travers sa musique. Baptisé Adolph Johannes Brand en 1934, il prend des cours de piano dès ses 7 ans, sous l’influence de sa mère, pianiste à l’église mais aussi lors de projections de films muets.
Découvert par Duke Ellington
Il fait ses débuts professionnels à 15 ans, jouant avec de grands ensembles de swing, puis forme son premier groupe, le Dollar Brand Trio, à 24 ans. En 1959, il rejoint le septet The Jazz Epistles, qui compte aussi le trompettiste Hugh Masekela (1939-2018), et enregistre le premier album d’un groupe sud-africain noir.
Dans les années 1960, le jazz devient un symbole de la résistance à l’apartheid en raison de la mixité de ses groupes et de son public, mal vue du gouvernement. Abdullah Ibrahim et sa future épouse, la chanteuse Sathima Bea Benjamin, signent un contrat pour jouer dans un club à Zurich, en Suisse.
C’est là que le Sud-Africain est découvert en 1963 par le pianiste de jazz américain Duke Ellington (1899-1974), qui est si impressionné qu’il l’emmène à une séance d’enregistrement à Paris. Les invitations à se produire se multiplient.
Présent à l’investiture de Nelson Mandela
S’installant à New York, il se produit avec l’orchestre de « Duke », étudie la composition à la prestigieuse Juilliard School, côtoie d’autres jazzmen. Trois ans plus tard, il retourne au Cap et se convertit à l’islam, prenant le nom d’Abdullah Ibrahim.
En 1974, il enregistre Mannenberg, du nom d’un township peuplé de gens déplacés par les autorités pour créer un quartier complètement blanc au Cap. Succès immédiat, la composition devient un chant de la lutte contre l’apartheid et l’hymne officieux des émeutes de Soweto en 1976. Le couple repart à New York avec ses deux enfants. Ils ne reviendront qu’à la libération de Nelson Mandela, après vingt-sept années de prison et de bagne.
Abdullah Ibrahim joue à l’investiture de Nelson Mandela, premier président noir du pays, en 1994. Il monte ensuite une école de jazz en Afrique du Sud mais poursuit sa carrière internationale.
« Influence considérable »
Peu bavard, cet homme élancé aux gestes doux avait une ceinture noire en karaté et a étudié les arts martiaux toute sa vie. Ayant enregistré plus de 70 albums, il affirmait en 2024 que devenir célèbre n’avait jamais été pour lui un objectif. Ses compositions parlent de ce qu’il « connaît le mieux », comme le lui avait recommandé un professeur de lycée : « Ma famille, mes amis, là où j’ai grandi. »
Sa musique se voulait « sincère », confiait-il également en 2021. « Il n’y a pas de passé, d’avenir, juste le moment présent auquel on convie l’auditeur », clamait-il alors. « Son héritage est similaire à celui de Duke Ellington, en ce sens qu’il a exercé une influence considérable à la fois comme pianiste et compositeur », souligne la chercheuse et musicologue sud-africaine Christine Lucia.
Et si Abdullah Ibrahim « a été la coqueluche du mouvement antiapartheid en raison de la promesse de liberté que contenait sa musique », les mêmes morceaux parlent aujourd’hui « d’espoirs dispersés, perdus, ce qui la rend presque insupportablement poignante », souligne l’universitaire.