Souvent méconnus, les Newar ont pourtant façonné l’un des grands foyers urbains, artistiques et religieux de l’Himalaya. Artisans, commerçants et bâtisseurs hors pair, ils ont laissé dans la vallée de Katmandou des villes d’une rare finesse, dont Patan est l’un des chefs-d’œuvre les plus éclatants. Située à quelques kilomètres au sud de Katmandou, dont elle n’est séparée que par la rivière Bagmati, Patan est aussi appelée “Lalitpur”, nom d’origine sanskrite souvent traduit par “cité de la Beauté”.
Pendant des siècles, trois royaumes coexistèrent dans la petite vallée de Katmandou : Katmandou, Patan et Bhaktapur. Leurs rois rivalisèrent pour embellir leurs cités de temples, de palais et de places toujours plus somptueux. De cette émulation naquit un style architectural immédiatement reconnaissable, fondé sur l’alliance de la brique cuite, du bois finement sculpté et des toitures superposées. L’ancienne capitale royale raconte mieux que tout autre lieu le raffinement artistique des Newar. Dans ses ruelles, les artisans martèlent encore le métal, cisèlent le bois et perpétuent des savoir-faire transmis depuis des siècles.
Artisanat, commerce et dieux
L’émergence de la culture newar dans la vallée de Katmandou ne doit rien au hasard. Elle résulte de conditions géographiques, climatiques et économiques exceptionnelles. À bien des égards, la vallée est une terre privilégiée : ses sols profonds et fertiles proviennent d’un ancien lac préhistorique ; son climat, à 1 400 mètres d’altitude, est doux, sans neige en hiver et sans chaleur accablante en été. Pendant des siècles, les Newar ont pu récolter le riz deux fois par an, bien plus que ce qui était nécessaire pour nourrir la population. Cette abondance a fourni les ressources nécessaires à l’essor de l’art, de la philosophie, du rituel et de la religion.
À cette richesse agricole s’ajoutait un autre atout décisif : l’emplacement stratégique de la vallée. Carrefour naturel entre le sous-continent indien, au sud, et le Tibet, au nord, elle vit converger d’importantes routes commerciales. Les marchands venus des deux directions y faisaient étape, y échangeaient leurs marchandises ou les confiaient aux négociants newar, devenus des intermédiaires indispensables du commerce transhimalayen. Certains allèrent jusqu’à Lhassa vendre leurs marchandises et en rapporter du sel, de la laine et d’autres produits venus du plateau tibétain.
Carrefour pour la circulations des biens, des hommes et des idées
De ces circulations de biens, d’hommes et d’idées naquit une culture singulière : la culture newar, fruit de siècles d’échanges, où langues, religions, influences artistiques, traditions culinaires et modes de vie se sont entremêlés. Cette prospérité entraîna un essor esthétique et architectural sans équivalent dans l’Himalaya. Ouverts sur le monde et riches d’influences multiples, les Newar ont développé de nombreux savoir-faire, transmis de génération en génération. Sculpteurs, fondeurs, orfèvres, ils travaillèrent aussi bien les objets du quotidien – ustensiles en cuivre, vaisselle en argent – que les images sacrées, jusqu’à devenir des maîtres reconnus de l’art religieux himalayen. Leur réputation d’artisans aux mains d’or dépassa les frontières, au point que les cours tibétaines et chinoises firent appel à leurs services pour la construction et la décoration de temples bouddhistes.
A Patan, l’empreinte des Newar est partout : dans les cours intérieures, les sanctuaires, les boutiques d’artisans, les monastères bouddhistes et les temples hindous qui cohabitent dans un même tissu urbain. Dans les ateliers de la ville, les sculpteurs coulent encore le bronze selon des gestes hérités de plusieurs générations. Surnommés les “faiseurs de dieux”, ils réalisent sur commande des statues destinées aux temples bouddhistes comme aux collectionneurs venus de toute l’Asie.
Cette richesse culturelle se manifeste aussi dans les fêtes newar, qui durent souvent plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Les rituels, les processions, la musique et la nourriture consommée en abondance à ces occasions reflètent parfaitement cet esprit de profusion. Depuis que j’ai posé mes valises à Patan, il ne se passe pas un jour sans qu’une fête, un cortège de musiciens ou quelque rituel de quartier ne vienne rappeler combien cette culture demeure vivante.
Sur Twitter, les images du patrimoine perdu de Katmandou
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