Pierre Verluise (P. V. ) : Pourquoi ce « Dictionnaire géopolitique du monde occidental » (PUF) ? Comment définir aujourd’hui la notion d’Occident ? Quelles sont les idées reçues à son sujet qui ne vous semblent pas pertinentes ?
Jean-Sylvestre Mongrenier (J.-S. M. ) : Ce dictionnaire s’inscrit dans un travail de recherche au long cours sur la géopolitique des enjeux de défense et de sécurité de l’Europe et de l’OTAN. Une recherche qui m’a précédemment conduit à écrire et publier sur la Russie, à l’est des frontières de l’ensemble euroatlantique, ou encore sur la Turquie, pilier de l’OTAN au sud-est de l’Europe mais aussi un acteur géostratégique de plein exercice qui s’affirme au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Au fur et à mesure de ces recherches, j’ai pris l’habitude d’écrire de courts articles et des notices de taille variable qui ont constitué la matière de plusieurs dictionnaires géopolitiques (sur la Russie et l’Eurasie post-soviétique, la Turquie et le monde altaïque, le monde occidental enfin).
L’Occident, le monde occidental, sont des notions complexes (elles impliquent plusieurs critères) qui s’inscrivent dans la longue durée, et dont la dimension géographique (l’assiette spatiale) varie au cours de l’histoire. Pour autant, elle n’est pas réductible à une représentation abstraite, moins encore à un discours autoréférentiel. Il existe bien un ensemble de pays qui ont pour berceau géohistorique l’Europe occidentale et centrale (l’ancien Occident), pays qui partagent un certain nombre de traits philosophico-politiques et culturels. Cet ensemble a vu se développer une « civilisation de la personne ». Cette approche en termes de civilisations, de « Grand-Espace » et de temps long renvoie à Oswald Spengler, Arnold Toynbee, ou encore à Samuel P. Huntington dont il est coutume de dire pis que pendre. On rappellera notamment l’intérêt de Fernand Braudel - dont la géohistoire met en évidence l’insertion des États et autres unités politico-territoriales dans des ensembles spatiaux plus larges (zones d’influence, économies-mondes, civilisations) -, pour l’oeuvre de Toynbee. Il voyait dans l’histoire des civilisations de ce dernier le triomphe de sa propre conception de la « longue durée ».
Un aussi vaste ensemble géoculturel que l’Occident, d’envergure planétaire depuis les Grandes découvertes et leurs conséquences (le « Nouveau Monde » et des « morceaux d’Europe » outre-mer), ne constitue évidemment pas un bloc monolithique, d’autant plus qu’il est historiquement partagé entre plusieurs États et « puissances » en lutte pour la suprématie (l’Occident est un ensemble polyarchique). Toutefois, les Etats-Unis, héritiers des pouvoirs historiques de l’Occident après les deux guerres mondiales du premier XXe siècle, lui ont donné une forme stratégique et géopolitique. Ce phénomène géopolitique global persistera-t-il ? L’histoire de l’Occident est animée par une dialectique entre l’un et le multiple : on doit penser à la fois comme Parménide et Héraclite (l’Un et le mobilisme universel). En dernière analyse, l’Occident n’est pas réductible à une représentation géopolitique globale ou à une vision du monde (une expérience phénoménale du monde). D’une manière générale, le monde est à la fois volonté et représentation : l’idée d’Occident renvoie à des réalités politico-culturelles concrètes.
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