L’uniforme diplomatique naît en France en 1781. Aujourd’hui, il a presque partout disparu.
Il ne subsiste que là où la souveraineté est portée par une personne : quelques monarchies et le Saint-Siège.
Un homme couvert de broderies et ceint d’une épée de bronze doré ne peut rien faire d’autre que négocier. C’était précisément l’objet : développer l’apparat pour porter la négociation.
Le fil et la carte — par Cesare Vecellio
L’invention d’un habit d’État
Avant 1781, l’ambassadeur était un grand seigneur qui se présentait à la cour où on l’avait envoyé dans ses propres habits. Il fallait donc qu’il en eût, et de fort beaux, et de renouvelés, et cela ruinait des familles entières. On ne mesure pas ce que la représentation coûtait à ceux qui la portaient.
Cette année-là, la France crée le premier uniforme diplomatique. La décision paraît d’intendance ; elle est capitale.
Car elle produit deux effets, dont le second change tout. Le premier est financier : l’État habille son envoyé, et l’envoyé n’est plus obligé d’être riche pour être ambassadeur. Le second est d’une autre nature : à partir de ce jour, ce n’est plus un homme que l’on voit entrer dans la salle du trône, c’est une fonction. L’habit efface la personne au profit de la charge.
Toute la diplomatie moderne tient dans ce déplacement. L’ambassadeur ne parle pas ; il transmet. Il n’a pas d’opinion ; il a des instructions. Et il porte, cousu sur le drap, le rappel permanent qu’il n’est là qu’en tant que représentant. Ce n’est pas sa personne qui compte, c’est le pays et la nation qu’il représente. Une fois son poste quitté, un autre lui succédera, mais le pays, lui, sera toujours là. En effaçant la personne, l’uniforme diplomatique dit la continuité politique.
Le modèle français, tel que le règlement le fixe au XIXe siècle, mérite qu’on s’y arrête. Habit bleu nuit à boutons dorés, broderies de pensées, de rinceaux et de feuilles découpées, bicorne à plumes d’autruche, blanches pour les ambassadeurs, épée de bronze doré, ceinture-écharpe d’or et de soie. La quantité de broderie indique le rang : plus on monte, plus la manche est chargée. On lit le grade d’un homme sur son poignet avant d’avoir entendu son nom. Et ici, comme à l’armée, le grade compte plus que le nom.
La broderie est un traité
Regardez la forme de cet habit. Elle est militaire. L’uniforme de cour britannique, introduit sous George IV vers 1820, est directement copié sur celui des maréchaux de France : col montant, parements profonds, épée, chapeau à cornes. Dans le style vestimentaire diplomatique, c’est Londres qui copie Paris et la France qui impose sa mode.
Regardez maintenant la matière. L’épée est de bronze doré : elle ne coupe rien, elle ne coupera jamais rien. Ce n’est pas une épée de combat mais d’apparat ; une épée qui dit le rang et le pouvoir mais qui ne fait pas la guerre. Exactement comme pour les académiciens.
Voilà le message, et il est d’une intelligence remarquable. L’ambassadeur se présente sous la forme d’un officier et sous la substance d’un objet de cérémonie. Il porte le vêtement de la guerre vidé de la guerre. Il dit à la cour qui le reçoit : voici ce que mon pays pourrait être devant vous, et voici ce qu’il a choisi de n’être pas.
« Il porte le vêtement de la guerre vidé de la guerre. »
Ajoutez-y la réciprocité. Après le congrès de Vienne, les rangs diplomatiques sont codifiés, les préséances réglées, les différends de protocole retirés à l’arbitraire des cours. L’uniforme est ce règlement rendu visible. Chacun sait qui passe devant qui, et personne ne se bat dans un escalier pour une question de porte.
C’est peu de chose, une préséance. C’est aussi ce qui empêche que l’on s’insulte. Et donc ce qui permet au concert des nations de jouer sa partition.
Le refus américain
Il fallait bien qu’une république finît par trouver tout cela insupportable ; ce furent les États-Unis. Ils adoptent pourtant un uniforme en 1814. Jackson le simplifie en 1829, puis, en 1853, le secrétaire d’État William Marcy exige des diplomates américains qu’ils se présentent dans « le simple habit d’un citoyen américain ». Le Congrès tranche définitivement en 1867 : plus d’uniforme sans autorisation expresse. Les Américains se veulent révolutionnaires, ils reviennent en fait à la situation d’avant 1781 : désormais, l’ambassadeur porte de nouveau ses propres habits. En voulant casser les codes, ils se montrent, d’une certaine façon, réactionnaires : c’est un retour en arrière et la mise au ban de décennies de pratiques de la diplomatie.
La scène qui en découle est restée célèbre. Funérailles d’Édouard VII, Londres, 1910. Toute l’Europe couronnée défile en or, en plumes et en décorations. Theodore Roosevelt est le seul représentant étranger sans uniforme.
Ce n’est pas une négligence, c’est une doctrine. Une république qui refuse la livrée déclare que ses envoyés ne sont les serviteurs d’aucune cour. Là où l’Europe cousait la fonction sur le drap, l’Amérique répond que la fonction se prouve autrement.
La disparition
Le reste de l’histoire est une lente extinction.
Au Royaume-Uni, l’uniforme est encore porté couramment jusqu’au milieu du XXe siècle ; la dernière fois qu’on le voit en nombre, c’est au couronnement de 1953. En France, il tient dans les grandes cérémonies : la photographie de la visite d’État d’Élisabeth II, en mai 1972, où Jacques Senard, chef du protocole de la République, précède en habit brodé la reine et Georges Pompidou, est l’une des dernières images du genre. Senard quittera le protocole cette année-là pour l’ambassade des Pays-Bas ; deux ans plus tard, à La Haye, il sera retenu cinq jours en otage par Carlos. L’habit brodé ne protège de rien.
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