Le vendredi 26 juin dernier, nombreux sont ceux qui ont dû se pincer en écoutant le communiqué des autorités burkinabè annonçant la rupture des relations diplomatiques avec la France. Tant les rapports entre les deux pays étaient déjà si exécrables depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, que cette rupture semblait, dans les faits, déjà consommée.

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Dès lors, si le gouvernement burkinabè semble justifier sa décision par la récente résolution du Parlement européen dénonçant la situation des droits humains dans le pays [la colère burkinabè est née de l’intervention du général Christophe Gomart devant le Parlement européen. L’eurodéputé français a porté la résolution européenne qui met en lumière la privation de liberté au Burkina Faso et les faibles résultats obtenus dans la question sécuritaire], celle-ci apparaît davantage comme la formalisation d’un état de fait que comme un véritable tournant diplomatique.

Une explication commode

Mais au-delà de cette annonce se dessine une réalité plus préoccupante. La dénonciation permanente de la France est devenue, pour certains régimes africains, à la fois un cri de ralliement, une source de légitimation politique et une explication commode à leurs propres insuffisances. Cette rhétorique victimaire sert souvent de paravent à des pouvoirs en manque de résultats, incapables de répondre aux attentes qu’ils ont eux-mêmes suscitées. Plus profondément encore, elle traduit l’incapacité d’une partie des élites africaines à se défaire d’un complexe hérité de la colonisation.

Car attribuer à l’ancienne puissance coloniale la responsabilité de tous nos échecs revient, paradoxalement, à lui reconnaître une influence et un pouvoir qu’elle n’a plus, ou qu’elle ne devrait plus avoir.

L’annonce de Ouagadougou a occupé les médias tout au long du week-end passé. Pourtant, au-delà de sa portée symbolique, elle n’avait rien de véritablement inédit. Depuis plusieurs années déjà, les relations entre Paris et Ouagadougou n’étaient plus qu’une succession de crises. Dès 2023, le Burkina Faso avait exigé le départ de l’ambassadeur de France, Luc Hallade.

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Dans la foulée, Ouagadougou avait dénoncé l’accord de coopération militaire liant les deux pays, entraînant le retrait des forces françaises du pays des hommes intègres. Plusieurs médias français – Jeune Afrique, RFI, LCI, TV5Monde et France 24 – ont ensuite été suspendus, tandis que les correspondantes du Monde et de Libération étaient expulsées.

De son côté, la France avait suspendu son aide publique au développement, son appui budgétaire ainsi que la délivrance de visas aux étudiants originaires des trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), invoquant la fermeture de ses services consulaires dans ces États. Dans ce contexte, la résolution récemment adoptée par le Parlement européen apparaît moins comme la cause de la rupture que comme le prétexte permettant de l’officialiser.

Un logiciel politique désormais installé

Plus largement, dans l’ensemble des pays de l’AES et parfois au-delà, la dénonciation de la France est progressivement devenue un véritable logiciel politique. Elle tient lieu de réponse à presque toutes les difficultés.

En mobilisant avec habileté le souvenir de la colonisation, les dérives de la Françafrique et les pratiques néocoloniales qui ont durablement marqué les relations entre Paris et plusieurs États africains, ces régimes exploitent une fibre souverainiste particulièrement sensible au sein des opinions publiques. Cette stratégie leur permet de faire de la France et, par extension, d’Emmanuel Macron, le bouc émissaire idéal.

Dès lors, tout ou presque devient imputable à l’ancienne puissance coloniale : les difficultés économiques, les crises sécuritaires, les tensions diplomatiques ou les insuffisances de l’action publique.

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Ce récit présente un double avantage politique : il déresponsabilise les gouvernants et offre une explication simple à des situations souvent beaucoup plus complexes. Il n’est donc guère surprenant que des dirigeants confrontés à l’absence de résultats ou à une dégradation de la situation intérieure aient tendance à recourir abondamment à cette rhétorique. L’argument est efficace. Il fédère, détourne l’attention et retarde, au moins temporairement, le moment où le pouvoir devra rendre compte de son propre bilan.

L’heure est à la responsabilité politique

Mais cette posture ne saurait être réduite à une simple stratégie de survie politique. Elle révèle une réalité plus profonde et plus préoccupante, à savoir la difficulté persistante de certaines élites africaines à penser leur destin indépendamment du regard ou de l’influence de l’ancien colonisateur.

À force de faire de la France l’explication universelle de nos malheurs, nous continuons paradoxalement à lui accorder une place centrale dans nos imaginaires politiques, comme si notre devenir demeurait tributaire de ses choix et de ses actes.

Il y a là un paradoxe insoluble. Comment en effet revendiquer une souveraineté pleine et entière tout en faisant de l’ancienne puissance coloniale le responsable systématique de nos difficultés ? Certes, la France est loin d’être irréprochable dans son histoire et dans sa relation avec l’Afrique. Les critiques qui lui sont adressées sont très souvent fondées. Mais en quoi cela devrait-il nous dispenser d’assumer nos propres responsabilités ? La souveraineté ne consiste pas à désigner indéfiniment un coupable extérieur. Elle exige, au contraire, de sortir d’une vision parfois naïve, parfois idéalisée des relations internationales.

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Être souverain, c’est accepter que les relations entre États obéissent avant tout à des rapports de force, à la défense d’intérêts et à une compétition permanente où chaque nation cherche d’abord à préserver ses propres avantages. Les choses sont naturellement ainsi avec la France. Mais il en est de même avec tous les autres, des Russes aux Chinois, des Turcs aux Iraniens, des Indiens aux Cubains ou aux Coréens du sud.

Dans un tel environnement, le véritable défi pour les États africains n’est pas de chercher un responsable à leurs difficultés, mais de bâtir des institutions solides, des économies résilientes et une gouvernance capable de transformer leurs immenses potentialités en résultats concrets pour leurs populations.