Début avril 2023, le général Abdel Fattah Al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises (FAS) et dirigeant de facto du pays, et son ancien allié Mohamed Hamdane Daglo dit “Hemeti”, à la tête des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), se lançaient dans une guerre fratricide, transformant le rêve de liberté né du renversement du régime dictatorial d’Omar Al-Bachir en véritable cauchemar.
Navid Kermani, écrivain et journaliste, raconte dans un reportage publié par la Süddeutsche Zeitung les rencontres, les visages meurtris et les chants mélancoliques d’un pays oublié par le reste du monde.
Son voyage commence à Khartoum, la capitale dévastée par les combats. La ville avait été prise par les FSR au début du conflit, avant que l’armée régulière ne les en chasse, au printemps 2025. Dans la boutique du seul libraire qui a rouvert au centre-ville ou dans la mosquée de Mahdia dans laquelle résonnent les notes jouées par un groupe de musiciens, la souffrance subsiste malgré les visages souriants. “La musique soudanaise ne peut pas sonner triste, me semble-t-il. Même lorsqu’elle chante la douleur, les doigts claquent en rythme”, écrit le journaliste.
“Dès la première chanson, beaucoup dans le public ont déjà les larmes aux yeux.”
Navid Kermani poursuit son chemin dans Khartoum et rencontre Anna, une femme victime de multiples viols commis par des miliciens des FSR. Alors qu’elle livre son témoignage, le visage endormi de sa petite fille Shomus – le pluriel de “Soleil”, en arabe – repose sur ses genoux. L’enfant a été conçue lors d’un de ces viols. “J’ai appris à haïr ce qu’on appelle l’homme”, déclare sobrement la jeune femme.
La voix fragile de l’espoir
Guidé par Talal Mohammad Zubair, un jeune documentariste ayant participé à la révolution contre Omar Al-Bachir qui servira d’interprète durant son voyage, Mohammad Hilou, son chauffeur, et Al-Fatteh Osman, responsable de sa sécurité, le journaliste s’enfonce dans le désert en direction du Kordofan, la région du sud du pays, pour se rendre à El-Obeid, assiégée par les FSR. Mais l’équipe rebrousse chemin. Là-bas, “beaucoup craignent qu’un massacre comme celui d’El-Fasher [survenu en octobre 2025] s’y produise”.
Quittant la route principale, les voici dans le village d’Al-Sariha, face à deux enfants et leur grand-père à la petite moustache, Mohammad Abdin. Leur père, âgé de 35 ans, se tenait au premier rang à l’entrée du village lorsque les FSR l’ont envahi lors d’un raid qui aura fait 450 morts parmi les villageois, dont 449 hommes. Il faisait partie des premiers tués alors qu’il tentait de les retenir pour laisser le temps aux femmes et aux enfants de s’enfuir.
Au milieu de ces ensembles de maisons en briques disposées en damier au milieu du désert, la vie tente de reprendre son cours. “Il te faut un demi-centimètre d’espoir pour survivre”, confie Mohammad Abdin.
Traversant plusieurs villages, villes et camp de réfugiés, l’équipe atteint une imposante montagne, solitaire au milieu du désert, près des pyramides de Gebel Barkal. “Alors que le soleil était déjà à moitié couché, écrit Navid Kermani, nous entendons une voix fragile chanter le Coran avec tristesse et beauté […]. C’est un jeune homme, assis au bord de la montagne.”
“Pourquoi les guerres au Soudan sont-elles si nombreuses et cruelles, alors que les Soudanais semblent si doux ?”
Le journaliste ne trouve pas de réponse. Le problème semble plus profond : appétit pour l’or, ingérences étrangères, démission de la communauté internationale. “En réalité, la guerre au Soudan concerne beaucoup nos vies, mais elle reste aussi bien cachée que l’or dans les coffres-forts occidentaux.”
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