C’est l’histoire d’un accident de la route, déjà en soi assez spectaculaire. En Allemagne, un homme de 39 ans roule sur une route lorsqu’un chevreuil, percuté par un véhicule circulant en sens inverse, traverse son pare-brise. Le choc a provoqué chez cet automobiliste des lacérations du visage et des coupures par les éclats de verre. Les plaies sont exposées au sang, aux liquides corporels et aux viscères (dont les intestins) du cervidé, ainsi qu’à de la terre projetée lors de la collision.
Huit jours après l’accident, une fièvre apparaît, accompagnée d’une lésion près de l’œil gauche et d’un gonflement du cou du même côté. Une échographie, réalisée quatre jours plus tard, révèle une inflammation des ganglions cervicaux, sans collection purulente à ce stade.
Le patient se voit prescrire un antibiotique, de l’amoxicilline, à raison d’un gramme trois fois par jour pendant une semaine. Mais l’évolution clinique n’est pas celle attendue. L’état du patient ne s’améliore pas : le gonflement du cou continue de progresser. Un mois après l’accident, les analyses sanguines ne montrent pourtant rien de particulier, si ce n’est une légère élévation de la protéine C-réactive (CRP), un marqueur biologique de l’inflammation.
Une seconde échographie et un scanner cervical sont réalisés, qui montrent la présence de multiples abcès dans et autour de la parotide, glande salivaire située devant et au-dessous de l’oreille.
Un drainage chirurgical s’impose. L’analyse PCR du pus détecte de l’ADN spécifique de Francisella tularensis. Cette bactérie est responsable de la tularémie, une zoonose rare mais potentiellement grave. Des tests complémentaires confirment qu’il s’agit de la sous-espèce holarctica, présente dans l’hémisphère Nord, contrairement à la sous-espèce tularensis, plus virulente et principalement présente en Amérique du Nord. La sérologie vient appuyer le diagnostic, révélant un taux élevé d’anticorps dirigés contre cette bactérie.
Le traitement antibiotique est alors modifié. En effet, la bactérie Francisella tularensis est naturellement résistante aux antibiotiques de la famille des bêta-lactamines, à laquelle appartient l’amoxicilline. Le patient reçoit de la ciprofloxacine, antibiotique de la famille des fluoroquinolones, d’abord par perfusion intraveineuse puis par voie orale pendant 21 jours.
L’amélioration clinique est rapide. Trois mois plus tard, les abcès ont disparu. Le patient se porte bien, mais il subsiste une légère tension résiduelle du visage, rapportent les auteurs dans un article publié dans le numéro daté de septembre 2026 dans la revue The Lancet Infectious Diseases. Les auteurs sont des microbiologistes, un oto-rhino-laryngologiste et des médecins internistes de l’université de Cologne.
Deux chasseurs, un même lièvre
La contamination d’un individu par un animal infecté par F. tularensis n’est pas un cas isolé, comme l’atteste une publication de 2012 émanant de microbiologistes de l’université d’Innsbruck (Autriche). Dans la région de Haute-Autriche, deux membres d’une même famille, un homme d’une quarantaine d’années et son beau-père âgé d’une soixantaine d’années, partis chasser ensemble, ont vécu une mésaventure similaire, cette fois provoquée par un lièvre. Après avoir abattu l’animal, les deux hommes l’ont dépecé et vidé de ses entrailles. Au cours de cette opération, le beau-père se blesse à l’index droit.
Trois jours plus tard, le gendre présente une fièvre modérée et des maux de tête. Son médecin traitant lui prescrit des antalgiques. Cinq jours plus tard, son état se dégrade. De petites vésicules purulentes apparaissent sur la peau, puis une douleur sourde s’installe progressivement, remontant du bras gauche jusqu’à l’aisselle, au point qu’il ne parvient plus à lever le bras. Une échographie révèle un abcès dans l’aisselle, qui doit être opéré.
Plusieurs semaines plus tard, une sérologie spécifique est enfin demandée et révèle un taux très élevé d’anticorps dirigés contre F. tularensis. Un traitement par doxycycline, antibiotique de la famille des tétracyclines, est prescrit pendant vingt jours et entraîne la guérison.
Le beau-père développe deux jours après l’éviscération du lièvre une fièvre ainsi qu’un gonflement douloureux de son index blessé, puis une douleur et un gonflement de l’aisselle droite.
Son médecin, pensant à une simple infection bactérienne, prescrit de l’amoxicilline, antibiotique inefficace, comme on l’a vu, contre F. tularensis. Les symptômes s’atténuent temporairement avant de réapparaître deux semaines plus tard. Averti entre-temps du diagnostic posé chez son gendre, l’homme consulte à nouveau. Une sérologie confirme le diagnostic de tularémie. L’homme est alors traité avec succès par doxycycline.
Ces récits, très différents dans leurs circonstances de survenue - collision automobile avec un chevreuil d’un côté, éviscération d’un lièvre tué à la chasse de l’autre -, montrent qu’un contact direct avec le sang ou les organes internes d’un animal sauvage peut entraîner une contamination par F. tularensis.
F. tularensis est l’un des agents pathogènes les plus infectieux. On estime que l’inoculation ou l’inhalation de seulement 10 à 50 bactéries peut suffire à provoquer la maladie. De nombreuses espèces animales peuvent être infectées par cette bactérie. Il s’agit notamment de lièvres et de petits rongeurs comme les mulots et les campagnols, mais aussi de lapins de garenne, de rats, de rongeurs aquatiques, d’écureuils et de moutons.
Cette zoonose bactérienne peut accidentellement être transmise à l’homme par contact avec un sol ou une eau contaminés, avec des animaux infectés ou leurs carcasses, ou encore après des piqûres ou morsures d’arthropodes comme les tiques, les taons et certaines mouches piqueuses. En France, la tularémie est une maladie à déclaration obligatoire en santé humaine depuis 2002 et en santé animale depuis 2006.
Les manifestations de la tularémie sont très diverses et dépendent notamment de la porte d’entrée de la bactérie. La forme dite ulcéro-ganglionnaire associe une lésion cutanée au point d’inoculation et un gonflement douloureux des ganglions voisins. Lorsque la bactérie atteint l’œil, elle peut provoquer une forme oculo-ganglionnaire. La forme oropharyngée survient après ingestion d’aliment ou d’eau contaminés. D’autres formes, pulmonaires ou septicémiques, sont plus rares mais peuvent être sévères, voire mortelles.
Ces cas cliniques rappellent une leçon plus générale : devant des ganglions augmentés de volume qui ne régressent pas sous un traitement antibiotique usuel, en particulier après un contact avec la faune sauvage ou avec de la terre contaminée dans une région où la tularémie circule, cette zoonose doit être évoquée sans tarder. Un diagnostic précoce permet en effet de mettre en route une antibiothérapie adaptée et de réduire le risque de complications liées à un traitement tardif.
Pour en savoir plus :
Gruell H, Steffens B, Jacob D, et al. Tularaemia after deer exposure in a vehicular collision. Lancet Infect Dis. 2026 Sep ; 26 (9) : e385. doi : 10.1016/S1473-3099 (26) 00297-5
Bertoye P, Boisset S, Caspar Y. Bilan épidémiologique des cas de tularémie en France : données du CNR des Francisella 2011-2024. Med Mal Infect Formation. 2026 Jun ; 5 (2), Suppl : S8-S9. doi : 10.1016/j.mmifmc.2026.04.017
Lang S, Kleines M. Two at one blow : reemergence of tularemia in Upper Austria. New Microbiol. 2012 Jul ; 35 (3) : 349-52. PMID : 22842606
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