[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 7 décembre 2024 et republié le 29 mai 2026]
Quand le médecin des urgences de l’hôpital du Saint-Esprit de Rome m’a demandé qui, dans ma famille, il devait prévenir, je lui ai dit d’appeler ma mère. Je venais de me faire renverser par une voiture qui avait pris la fuite. Elle m’avait percuté et projeté contre une voiture garée là. J’étais resté à terre, le visage contre le bitume. Je me souviens que j’avais très froid, que je tremblais, et qu’un carabinier m’a couvert avec son manteau. J’ai donné au médecin le numéro de ma mère : 3 381 270. Il m’a corrigé : 06 33 81 270. J’ai objecté qu’il n’appelait pas de l’extérieur de Rome. Lui m’a regardé, surpris.
Je lui avais dit que je m’appelais Luciano D’Adamo et que j’habitais dans le quartier de Monte Mario. Je lui avais donné mon année de naissance, 1956. Très bien. J’avais 23 ans et je voulais sortir vite, je n’avais pas de contusions graves, seulement l’esprit un peu confus. Je pensais que c’était le choc. Le médecin m’a demandé si j’étais marié. Je lui ai répondu que je le serais dans quatre mois, le 20 juillet. Ma fiancée a 19 ans, ai-je ajouté. Il a levé les yeux de mon dossier médical, surpris, et il a souri : “Fichtre, félicitations !” Je ne comprenais pas ce qu’il y avait de si drôle. Puis il m’a dit qu’il y avait une personne qui voulait me voir. Je pensais que c’était ma mère. Une dame est entrée, qui m’a demandé : “Salut Luciano, comment ça va ?”
Diable, mais qui c’est ? Je regarde le médecin, interdit. Ils échangent des regards. Nous nous regardons les uns les autres. Mais tout cela est très étrange. Il lui demande de sortir et me dit qu’ils se sont trompés de chambre. Je rétorque qu’elle m’a tout de même appelé Luciano. Mais il me répond aussitôt que, par une curieuse coïncidence, une autre personne qui porte le même nom que moi est aussi hospitalisée ici. Bizarre, me dis-je.
Un peu plus tard, un jeune homme est entré, très agité, qui m’a lancé : “Salut Papa, comment vas-tu ?” J’ai pensé qu’il était fou. Il avait dans les 30 ans, comment pouvait-il être mon fils alors que je n’en avais que 23 ? Il a sorti de sa poche un machin sur lequel il avait des photos, qu’il m’a montrées. Je n’en reconnaissais aucune, je ne comprenais pas qui il était ni de quoi il me parlait. Je me demandais juste où se cachait la pellicule de cet appareil photo miniature. Peut-être que lui aussi s’était trompé de chambre, de malade – qu’est-ce que j’en savais, moi ?
Coincé en 1980
Le lendemain, ils m’ont fait bouger et je suis allé à la salle de bains. Je suis passé devant le miroir et j’ai regardé la personne qui y apparaissait. C’était un vieux monsieur, ce n’était pas moi. C’était une autre personne. J’ai poussé un cri, les infirmières sont arrivées et ont essayé de me calmer. J’étais terrifié, j’avais l’impression d’être dans un film d’horreur. Elles m’ont expliqué que nous étions en 2019. Mais comment était-ce possible ? Pour moi, nous étions le 20 mars 1980. Je me souvenais très bien de ma journée. J’avais fini mon service à Fiumicino, où je travaillais, j’étais rentré à la maison, puis j’étais ressorti et une voiture m’avait renversé à Monte Mario. Non, ont-elles fait, ça ne s’est pas passé comme ça.
Le 6 février 2019, je suis sorti de l’école où j’étais cuisinier pour aller déposer les poubelles à la benne. C’est là que j’ai été percuté et que j’ai eu un choc à la tête. Sauf que je n’avais aucun souvenir de ces trente-neuf dernières années. Je ne me souvenais de rien ; ni des faits, ni des personnes, ni des choses que j’avais vues. C’était comme si je n’avais pas vécu toutes ces années-là. J’avais 23 ans, certainement pas plus de 60. Je ne connaissais pas ce type dans le miroir, ce n’était pas moi. Les médecins n’arrivaient pas à expliquer ce qui m’arrivait, ils disaient à la dame et au jeune homme que ça allait passer, qu’il faudrait juste avoir beaucoup de patience.
Depuis, cinq années se sont écoulées, et nous en avons eu de la patience, mais il ne s’est rien passé. Ma mémoire est restée coincée en ce jour de mars 1980, et elle n’en bouge pas d’un iota. Parfois, je me rends compte, encore aujourd’hui, que je me comporte comme un jeune homme. Il m’arrive de monter, comme je le faisais à l’époque, les escaliers quatre à quatre, puis je m’arrête. Parce que je suis essoufflé, mais aussi parce que je me dis que je ne peux pas et que je ne dois pas le faire. La dame, très gentille, m’avait expliqué que l’accident s’était produit près de quarante années plus tard que ce que je pensais. Pendant qu’elle me parlait, j’ai commencé à la regarder dans les yeux, à la fixer, et j’ai dit : “Tina…” C’était elle, la jeune fille de 19 ans que j’allais voir le matin de l’accident – du moins, de “mon” accident. Elle m’a montré les photos de notre mariage et, peu à peu, nous avons reconstruit ensemble ma vie, notre vie. Une vie qui était pour moi un trou noir.
Aujourd’hui, je ne me souviens toujours de rien. Mais au cours de l’année de travail de “reconstruction” que j’ai effectuée à l’institut Santa Lucia avec deux médecins, Mmes Incoccia et Lucarelli, j’ai cherché à recoudre les lambeaux de ma vie. Mon épouse a confectionné des dossiers, un pour chaque année, avec des photos, des vidéos et des documents écrits pour m’aider à dater les grands moments. Je note le peu de souvenirs qui me revient à l’esprit. Toujours sous la forme de flashs. Aussi nets que rares. J’ai dû en noter une cinquantaine, pas plus. Ils arrivent comme ça, et j’ai du mal à les situer dans la chronologie de ma vie.
Ma mémoire est comme un juke-box
Le premier flash était une musique. Celle d’une petite chanson que je “voyais” en la chantant. Je la chantais avec une femme dont je revoyais distinctement la tenue, les couleurs de la jupe et du chemisier. J’en ai touché un mot à mon épouse et, quelque temps plus tard, elle s’est souvenue de nos vacances à Mascali, un village touristique de Sicile. Elle m’a montré des photos. La tenue que portait notre amie était exactement celle que j’avais gardée en mémoire. Ensuite, moi qui suis un supporteur de l’AS Roma, je me suis vaguement rappelé un penalty des Giallorossi en finale de Coupe. Je l’ai décrit à Simone, qui était bien mon fils, et il a reconnu la panenka de Francesco Totti pendant le match Italie–Pays-Bas. Il m’a montré des images, et c’était bien ça. Mais j’ignorais qui était Totti, et comment avait fini ce Championnat d’Europe. Comme j’ignorais que mon AS Roma avait remporté deux coupes d’Europe – ce qui a dû me rendre fou de joie –, et que l’Italie avait aussi été sacrée deux fois championne du monde. Je l’ai revu, le Mondial de 1982, j’exultais comme si c’était un direct. Les joueurs, je les connaissais tous, sauf Bergomi. Mais je ne savais pas qui étaient Maradona, Messi, Ronaldo, Del Piero…
Les flashs les plus intenses sont des souvenirs très nets de la naissance de mes deux fils, Simone et Marco. Chaque détail m’est revenu à l’esprit, et je ne me les suis pas seulement remémorés, je les ai revécus. Ma mémoire est comme un juke-box, un juke-box qui date des étés des années 1970. On met 100 lires, les disques tournent, tournent, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent et qu’un seul vinyle descende sur la platine pour être joué.
À ma sortie de l’hôpital, quand je suis monté en voiture, je n’avais pas de mots. La voiture était haute, grande, pleine de trucs technologiques. Ils m’ont expliqué que je ne vivais plus à Monte Mario, contrairement à ce que je croyais, mais à Ladispoli. C’est un coin que je connaissais parce que j’y avais été maître-nageur, pour gagner un peu d’argent. Mon père était rentré aveugle de la guerre, ma mère devait s’occuper de onze enfants. Après la quatrième, j’ai donc eu deux boulots. Dans la voiture, j’avais le regard vissé sur l’écran du tableau de bord. Je restais silencieux, je regardais la petite flèche qui se déplaçait lentement quand nous changions de rue. À un moment, j’ai demandé à Simone : “Mais cette flèche, elle nous suit ?” Il m’a répondu que c’était le navigateur. “Le quoi ?” Il m’a alors expliqué que c’était comme un plan de la ville, mais vivant. Je voyais des tas de voitures, mais je ne les reconnaissais pas. Je me souvenais parfaitement de la couleur de celle qui m’avait renversé et je revoyais encore l’insigne. Mais je ne la reconnaissais pas, parce que ce n’était pas celle d’une Fiat ou d’une Mercedes, les voitures de mon époque. Alors je l’ai dessinée. Et Simone m’a dit que c’était une Mazda.
Tout reconstruire
Quand nous sommes arrivés dans la maison où j’avais vécu avec ma famille, manifestement pendant de nombreuses années, j’ai eu l’impression d’être dans la maison d’un autre. Je ne reconnaissais rien. À un moment, j’ai vu une boîte noire, je ne savais pas ce que c’était. Ma femme a appuyé sur un bouton, et j’ai compris que c’était un écran de télévision. Dans le monde que j’avais quitté, les téléviseurs étaient énormes. La télévision en couleur, j’allais la regarder chez un ami, alors figurez-vous !
Je ne sais rien de Tangentopoli [scandale de corruption des partis politiques qui a éclaté au début des années 1990], des juges [antimafia] Falcone et Borsellino, de la tragédie d’Ustica [explosion d’un avion de ligne près de la Sicile, en 1980], de Berlusconi, des papes qui ont été élus, qui ont démissionné, qui sont morts, des présidents de la République, de Gorbatchev, de John Lennon, de la chute du Mur. C’est comme si je n’avais rien vécu de cela, comme si je n’avais pas été là. J’ai eu un flash sur l’attentat de la gare de Bologne [1980] : je me suis revu alors que je faisais une randonnée sur le Vésuve et je me rappelais seulement cette horloge avec les aiguilles à l’arrêt [l’horloge de la gare indique toujours 10 h 25, heure à laquelle l’explosion l’a arrêtée]. Mes médecins m’ont montré des photos, c’est comme ça que j’ai su. Et j’ai pleuré pour toutes ces vies brisées. Les tours jumelles [de New York], à mon époque, venaient à peine d’être construites… Quelle horreur !
De mon côté, je suis en train de tout reconstruire. Je suis très curieux. Je vais sur Google et je vois, je comprends. Imaginez si, comme avant, il n’y avait que des encyclopédies ! Je serais encore plus vide. Le concierge de l’école où je travaille aujourd’hui m’a appris comment utiliser Internet et un téléphone portable, j’aime bien m’en servir.
Je ne suis pas heureux. Je ne peux pas l’être. J’ai découvert que ma mère est morte et je n’ai pas le moindre souvenir de son enterrement. Un de mes frères – nous sommes encore quatre –, je ne le reconnais même pas. Je me bats, je suis d’une bonne nature. Mais je n’ai vécu qu’un tiers de ma vie. Trente-neuf années ont disparu dans le noir. J’ai appris que seule la vie dont on se souvient est la vie que l’on a vécue. Le reste s’envole au vent.
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