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Cocaïne : quand la drogue ronge de l’intérieur

Épisode 1/3. Selon sa voie d’administration, intranasale, voire intraveineuse, la cocaïne peut provoquer des lésions tissulaires étendues, jusqu’à menacer des structures nerveuses et vasculaires vitales. Trois histoires cliniques extrêmes.

Cocaïne : quand la drogue ronge de l’intérieur
HaitiCreoleRadio.com

C’est l’histoire d’une femme de 66 ans qui consulte aux urgences du CHU de Nice pour une plaie de 15 cm à la base du cou, du côté gauche. Cette lésion ulcéreuse est entourée de zones inflammatoires et nécrotiques. La peau avoisinante est donc sévèrement dévitalisée.

En interrogeant la patiente, l’équipe soignante apprend que trois semaines plus tôt, un ami lui a injecté de la cocaïne directement dans la veine jugulaire externe. Cette grosse veine, qui chemine à la base du cou, est elle aussi atteinte. Elle semble thrombosée, c’est-à-dire obstruée par un caillot sanguin.

Depuis cette injection, la patiente souffre de douleurs cervicales. Elle a tenté de se soigner elle-même en nettoyant la zone et retirant les tissus morts, mais la lésion a continué de s’étendre.

Le scanner cervico-thoracique montre une nécrose étendue, associée à des micro-abcès dans les couches profondes du cou, au contact du fascia vasculaire, l’enveloppe fibreuse qui protège les gros vaisseaux sanguins.

Les chirurgiens décident alors de procéder à un débridement, c’est-à-dire au retrait des zones mortes, et à une exploration de la base du cou, notamment pour savoir si un morceau de l’aiguille ne serait pas resté dans la plaie.

Avant l’intervention, l’équipe soignante informe la patiente que si de gros vaisseaux se retrouvent à nu du fait de l’atteinte du fascia vasculaire, il faudra les recouvrir d’un lambeau de peau ou de muscle prélevé au niveau du dos ou du thorax. Les chirurgiens n’auront finalement pas à le faire, le fascia vasculaire étant recouvert de tissu viable. L’intervention consiste alors à retirer les tissus nécrotiques, à drainer soigneusement les abcès profonds et à inspecter les muscles afin de s’assurer de leur viabilité. Les chirurgiens vérifient l’absence d’un éventuel fragment d’aiguille.

Le diagnostic retenu est celui d’une fasciite cervicale nécrosante secondaire à l’injection de cocaïne dans la veine jugulaire externe. Il s’agit d’une infection étendue, qui atteint le derme profond, l’hypoderme, les fascias superficiels et des tissus cellulaires sous-cutanés. Elle fait suite à une contamination bactérienne, le point d’injection constituant une porte d’entrée pour les bactéries.

La patiente est hospitalisée une semaine, dont deux jours en soins intensifs, et reçoit un traitement antibiotique ainsi que des pansements quotidiens. La plaie finit par cicatriser. Les suites sont simples. La patiente bénéficie également d’un suivi en addictologie.

Selon les chirurgiens ORL de l’Institut universitaire de la face et du cou de Nice, qui ont rapporté ce cas en août 2026 dans les European Annals of Otorhinolaryngology, Head and Neck Diseases, il s’agit du premier cas décrit dans la littérature médicale de nécrose cervicale étendue après une injection intraveineuse de cocaïne dans le cou.

La cocaïne n’a pas forcément besoin d’être utilisée par voie intraveineuse pour provoquer de sévères dommages. Lorsqu’elle est sniffée - un mode de consommation bien plus fréquent que l’injection - elle peut progressivement détruire les tissus du nez et du visage.

Aujourd’hui, la cocaïne est majoritairement consommée par voie nasale (64 %), tandis qu’un quart des usagers la fument (25 %) et près d’un sur dix l’injecte par voie intraveineuse (9 %). Fumé, le crack libère des vapeurs. Les particules inhalées atteignent directement les alvéoles pulmonaires, puis le cerveau, en quelques secondes.

Quand la cocaïne détruit le visage

Une autre histoire mérite d’être racontée : celle d’un homme de 42 ans qui présente des lésions destructrices de la partie centrale du visage. Ce cas a été publié en 2020 dans La Revue de Médecine Interne par des médecins du service de médecine interne et immunologie clinique de l’hôpital Saint-André (CHU de Bordeaux).

Pour ce patient, tout a commencé un an plus tôt par l’apparition de croûtes et d’ulcération de la muqueuse nasale, qui ont persisté malgré un traitement antibiotique. Elles se sont progressivement aggravées, avec l’apparition d’une perforation douloureuse de l’aile du nez. EEn d’autres termes, un trou est apparu sur le bord extérieur de l’une des narines.

Le patient, qui ne présente ni fièvre ni altération de l’état général, reconnaît fumer, boire de l’alcool et consommer régulièrement de la cocaïne par voie nasale. Il se plaint d’importantes douleurs nasales et d’une sensation d’obstruction.

Le scanner des sinus et du thorax confirme la destruction du septum nasal cartilagineux, la cloison qui sépare les deux fosses nasales. Il n’y a pas de ganglions suspects dans le cou et les poumons semblent indemnes. L’examen clinique et l’imagerie thoracique ne mettent donc en évidence que des lésions ORL.

L’affaire se corse lorsque les examens sanguins révèlent la présence d’anticorps particuliers, les ANCA, pour anticorps anti-cytoplasme des neutrophiles. Ces auto-anticorps ont pour cible certaines protéines contenues dans les polynucléaires neutrophiles, une variété de globules blancs.

Habituellement, ces anticorps sont très fortement associés au diagnostic d’une maladie inflammatoire touchant les vaisseaux sanguins de très petite taille présents dans les différents organes. Cette affection est dénommée granulomatose avec polyangéite (GPA), anciennement appelée maladie de Wegener. Elle peut toucher de nombreux organes et est donc considérée comme une maladie systémique.

L’inflammation du nez et des sinus est fréquente au cours de la GPA, présente dans plus de 80 % des cas. Elle se manifeste par une impression de nez bouché, des croûtes lors du mouchage, des saignements de nez (épistaxis), des douleurs des sinus.

Dans la GPA, le sang contient fréquemment des ANCA dirigés contre la protéinase 3 (PR3), une enzyme des polynucléaires neutrophiles. Ces anticorps anti-PR3 sont bien présents chez ce patient, mais ils donnent un marquage du pourtour du noyau des cellules, un aspect dit « périnucléaire », alors que, dans la GPA, ils donnent plutôt un marquage du cytoplasme, c’est-à-dire de l’intérieur de la cellule.

Chez ce patient, les anticorps ANCA ne ciblent pas seulement la PR3, mais également, à faible intensité, une autre enzyme, l’élastase leucocytaire humaine (HNE). Cette double réactivité immunologique, les données cliniques et les résultats des biopsies orientent vers une complication liée à la consommation de cocaïne plutôt que vers une authentique granulomatose avec polyangéite.

On comprend que les lésions destructrices centro-faciales liées à la cocaïne soient souvent difficiles à distinguer cliniquement d’une authentique granulomatose avec polyangéite, qui est une vascularite systémique. La distinction peut être d’autant plus délicate que les deux affections sont fréquemment associées à la présence d’anticorps ANCA. Elle est pourtant essentielle, car les traitements sont radicalement différents.

Cette complication ORL, liée à la consommation de cocaïne par voie nasale, porte le nom de Cocaine Induced Midline Destructive Lesions (CIMDL), ou lésions destructrices centro-faciales. En d’autres termes, la consommation répétée de cocaïne peut entraîner une destruction progressive des structures situées sur la ligne médiane de la face. La GPA constitue ici un véritable piège diagnostique.

On estime que plus de 80 % des personnes atteintes de CIMDL développent des ANCA dirigés contre l’HNE et qu’une proportion importante d’entre eux (60 %) présente également des anticorps dirigés contre la PR3. Un test ANCA négatif ne permet donc pas, à lui seul, d’écarter une CIMDL.

Les mécanismes à l’origine des CIMDL restent encore mal compris. La cocaïne provoque notamment une forte vasoconstriction des vaisseaux sanguins de la muqueuse nasale, ce qui réduit son apport en sang et entraîne des lésions ischémiques. Chez certains patients, la présence d’ANCA pourrait être favorisée par des phénomènes de surinfection. Ces anticorps entretiendraient alors une inflammation locale, contribuant à la destruction progressive des structures ostéo-cartilagineuses du nez et des régions voisines.

Le diagnostic peut être compliqué par le fait que certains patients minimisent, voire dissimulent, leur consommation de cocaïne. L’interrogatoire est donc essentiel. Or, le diagnostic de CIMDL ne peut être posé sans la mise en évidence d’une consommation de cocaïne. Le recours à des analyses toxicologiques sur des prélèvements sanguins, urinaires ou capillaires peut alors être d’une aide précieuse.

On ignore la prévalence exacte des CIMDL, mais certaines études ont rapporté une fréquence de perforations septales pouvant atteindre 4,8 % chez les usagers. Les formes les plus sévères peuvent s’accompagner d’une extension de la nécrose aux cornets moyens et supérieurs - ces petites lamelles osseuses qui tapissent l’intérieur des fosses nasales -, ainsi que de perforations du palais mou ou du palais dur.

Les immunosuppresseurs jouent un rôle central dans le traitement de la GPA. La prise en charge des lésions destructrices centro-faciales induites par la cocaïne (CIMDL) repose, elle, principalement sur l’arrêt de la consommation de cocaïne, les soins locaux et, lorsque les destructions sont importantes, la chirurgie reconstructrice.

Cette distinction entre GPA et CIMDL prend une résonance historique inattendue lorsqu’on se penche sur le cas de Sigmund Freud. Il a été traité pendant seize ans pour ce qui était considéré comme un cancer de la cavité buccale, avec de multiples interventions chirurgicales et des séances de radiothérapie. Une survie aussi longue après le diagnostic a toutefois conduit certains auteurs à s’interroger rétrospectivement sur la nature exacte de sa maladie.

Freud était un grand fumeur de cigares, mais il consommait également de la cocaïne et en avait même défendu les effets. Ses dossiers médicaux font principalement état du tabagisme comme cause de ses lésions buccales. À la lumière des connaissances actuelles sur les CIMDL, une autre hypothèse a été avancée : Freud aurait pu souffrir d’une maladie liée à sa consommation de cocaïne - une CIMDL - plutôt que d’un cancer du palais.

Quand la cocaïne attaque jusqu’à la base du crâne

La littérature médicale a documenté des formes plus sévères que celle présentée par le patient de 42 ans pris en charge à Bordeaux. Dans de très rares cas, le processus destructeur associé à la consommation de cocaïne peut progresser jusqu’à la base du crâne et menacer des structures nerveuses et vasculaires vitales.

Un tel cas a été décrit en janvier 2026 par une équipe du service d’oto-rhino-laryngologie de l’hôpital Lariboisière (Paris) dans les European Archives of Oto-Rhino-Laryngology.

Tout commence en novembre 2023, lorsqu’une femme de 39 ans se présente aux urgences pour des maux de tête et un écoulement nasal persistant depuis plusieurs jours. Cet écoulement n’est pas celui d’un simple rhume : il s’agit de liquide céphalo-rachidien, le liquide dans lequel baigne le cerveau.

Le scanner révèle une brèche osseuse et méningée au niveau du sphénoïde, un os situé à la base du crâne, ainsi qu’une importante accumulation d’air à l’intérieur de la boîte crânienne : une pneumocéphalie. Face à des troubles fluctuants de la conscience, la patiente est hospitalisée en neurochirurgie.

Les médecins découvrent également une nécrose de l’hypophyse, une petite glande endocrine située à la base du cerveau dans une cavité osseuse appelée selle turcique. Cette atteinte est responsable d’une insuffisance hormonale nécessitant un traitement par corticoïdes.

Une première intervention permet de fermer la brèche à l’aide d’un greffon graisseux prélevé au niveau de l’abdomen de la patiente. Les suites opératoires sont favorables : la pneumocéphalie régresse et les maux de tête disparaissent presque complètement. Elle rentre chez elle après trois semaines d’hospitalisation.

Deux mois plus tard, en janvier 2024, la patiente est adressée à un centre hospitalier spécialisé pour un avis complémentaire en raison de la persistance de la brèche osseuse et méningée. C’est alors qu’elle reconnaît une consommation chronique et importante de cocaïne depuis plusieurs années, tout en indiquant avoir cessé d’en consommer depuis six mois.

À ce moment-là, elle ne présente toutefois aucun signe clinique témoignant de la persistance de la brèche et son état général continue de s’améliorer. Une nouvelle intervention est donc écartée dans l’immédiat. Elle sera reconsidérée en cas de réapparition des symptômes et après au moins douze mois d’abstinence complète de cocaïne.

En mars 2024, la patiente est de nouveau hospitalisée après la survenue brutale d’une hémiplégie droite, d’une paralysie faciale droite et de troubles de la parole (dysarthrie) et du langage (aphasie), un tableau qui évoque un accident vasculaire cérébral.

L’IRM met en évidence des lésions cérébrales ischémiques liées à une atteinte des artères de la circulation postérieure du cerveau, ainsi qu’une nouvelle brèche de la base du crâne avec présence d’air autour et à l’intérieur du tronc cérébral, la structure qui relie le cerveau à la moelle épinière. Les médecins attribuent ces dommages à une artérite, à savoir une inflammation des artères qui irriguent la base du cerveau, complication déjà associée à la cocaïne dans d’autres cas. Par ailleurs, la destruction du clivus, surface osseuse inclinée située à la base du crâne, est importante.

Fait notable : les tests toxicologiques sanguins et urinaires reviennent négatifs pour la cocaïne à chaque hospitalisation depuis novembre 2023. Cela n’empêche pourtant pas les lésions vasculaires de continuer à évoluer.

De même, la recherche des anticorps ANCA est négative. Ce résultat sanguin ne permet toutefois pas d’exclure une CIMDL. Comme nous l’avons vu, les ANCA ne sont pas systématiquement présents dans ces lésions destructrices. De plus, le traitement prolongé par corticoïdes, qui freinent l’activité du système immunitaire, a pu fausser la détection des anticorps ANCA. Les auteurs soulignent par ailleurs qu’aucune étude n’a précisément établi la durée de persistance des anticorps anti-HNE après arrêt de la consommation de cocaïne.

Devant la gravité de la situation et le risque de méningite, une équipe pluridisciplinaire composée de neurologues, neurochirurgiens et infectiologues décide cette fois d’opérer sans attendre. Une nouvelle intervention est réalisée en mai 2024.

Les chirurgiens utilisent cette fois un lambeau de fascia temporo-pariétal, une fine couche de tissu fibreux prélevée au niveau de la tempe et conservant ses vaisseaux sanguins, pour recouvrir la brèche et protéger les structures intracrâniennes exposées.

L’intervention est rendue plus délicate par l’état de dénutrition de la patiente, qui fragilise les tissus disponibles pour la reconstruction. Les suites sont d’abord favorables, mais une fuite de liquide céphalo-rachidien réapparaît, imposant une seconde opération deux mois plus tard. Cette fois, un lambeau libre d’épiploon, un tissu graisseux prélevé dans l’abdomen, vient renforcer la réparation. À la dernière consultation de suivi, aucune récidive n’est constatée.

Une telle atteinte de la base du crâne reste exceptionnelle. Les auteurs n’ont retrouvé dans la littérature que quatre autres cas de lésions du clivus liées à la consommation de cocaïne, avec des degrés variables de destruction. Dans le cas présenté ici, les lésions sont particulièrement sévères, allant jusqu’à exposer le tronc cérébral et l’artère basilaire, qui assure la vascularisation du tronc cérébral, du cervelet et de la région postérieure du cerveau.

Cette observation montre qu’une CIMDL peut, dans de très rares cas, s’étendre jusqu’à la base du crâne et entraîner de graves complications neurologiques et infectieuses.

Des séquelles esthétiques et fonctionnelles

Les trois observations cliniques qui précèdent - un cas de fasciite cervicale nécrosante et deux cas de lésions destructrices centro-faciales (CIMDL) - correspondent à des formes extrêmes de complications ORL. Ces atteintes peuvent avoir des conséquences esthétiques, avec des déformations du nez, mais aussi fonctionnelles, en perturbant la respiration ou l’odorat. Elles exposent également à des complications infectieuses.

Le partage de matériel non stérile, notamment lors de la consommation de cocaïne basée, ou crack, peut par ailleurs favoriser la transmission de certaines infections. Ces pratiques augmentent aussi le risque de brûlures, de lésions buccales et d’inhalation de substances toxiques produites par des dispositifs de fortune.

Les complications ORL sont le plus souvent décrites avec la cocaïne en poudre. Son usage répété par voie intranasale, le sniff, entraîne une ischémie et une nécrose des tissus. Les lésions touchent d’abord les muqueuses. Elles peuvent ensuite s’étendre au cartilage de la cloison nasale, avant, dans les formes les plus sévères, d’atteindre l’os : le palais dur, l’os maxillaire ou encore la base du crâne.

Les trois complications ORL qui viennent d’être décrites illustrent certaines des conséquences les plus sévères d’une consommation de cocaïne en progression en France, qui constitue désormais un enjeu majeur de santé publique.

Pour en savoir plus :

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Marc Gozlan

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