COURRIER INTERNATIONAL : Quand avez-vous choisi de raconter le rapport des habitants de Curaçao au football dans cette série Small Island, Big Dreams (“La petite île aux grands rêves”) ?

MARIO HELLER : C’est la première fois qu’il y a autant d’équipes dans un Mondial. Au moment du tirage au sort des matchs [en décembre 2025], j’ai vu que la première rencontre de l’Allemagne [dimanche 14 juin] serait contre Curaçao. Et je n’avais jamais entendu parler de l’île, plus petite que le lac Obersee, en Suisse. Je me suis immédiatement mis à faire des recherches.

À lire aussi : Sport. Curaçao devient le plus petit pays à se qualifier pour la Coupe du monde de football

Puis je me suis rendu sur place, et j’ai parcouru l’île pendant huit jours (pour vous donner une idée : il faut une heure pour la traverser en voiture). Jusqu’en 2010, et la dissolution de la fédération des Antilles néerlandaises, il n’y avait qu’une seule équipe pour tous les territoires caribéens du royaume.

Quels sont les contrastes entre le jeu en sélection et la pratique en club sur l’île ?

Curaçao a longtemps été une colonie néerlandaise. C’était une grande plaque tournante où étaient regroupés les esclaves d’Afrique de l’Ouest avant d’être envoyés vers les autres colonies européennes de la région. La question des séquelles de la colonisation m’a beaucoup travaillé – je ne suis pas un photographe de sport.

Le photographe Mario Heller

Né en 1991 à Muri, village du canton suisse d’Argovie, Mario Heller travaille d’abord comme pâtissier avant de se réorienter vers la photo. Il est diplômé de la MAZ, une école de journalisme à Lucerne, en 2015. Ses photoreportages long format, mettant l’accent sur les thèmes sociaux et culturels, s’intéressent particulièrement aux régions reculées comme l’Arctique ou les steppes d’Asie centrale. Mario Heller vit à Berlin, est membre de l’agence Panos Pictures et travaille avec le Tagesspiegel. Ses travaux ont été publiés par de grands médias internationaux comme The Guardian, Die Zeit ou Newsweek.

Presque tous les joueurs de l’équipe nationale sont nés et vivent aux Pays-Bas. Ce sont leurs parents, ou parfois leurs grands-parents, qui sont originaires de Curaçao. Sur l’île, le sujet n’a rien de tabou. Tous les habitants sont d’une grande gentillesse et nous avons pu parler de tout sans la moindre tension. Il y a un championnat local, mais les joueurs des clubs ont un métier à côté et s’entraînent deux fois par semaine après leur journée de travail. Les matchs ont lieu le week-end. La notion de match à domicile ou à l’extérieur n’existe pas vraiment, car l’île ne compte que cinq ou six terrains adaptés aux rencontres.

Ce n’est pas facile pour ces joueurs, même les meilleurs du championnat local n’auront jamais la chance d’intégrer l’équipe nationale. Alors que ceux qui évoluent en métropole bénéficient d’un meilleur entraînement, ils ont un centre de formation, plus d’infrastructures et ils touchent plus d’argent : ce sont des professionnels.

Faut-il s’attendre à ce que cette première participation historique place Curaçao sur la carte du football mondial (un peu comme l’Islande à l’Euro de 2016) ?

Il y a un espoir de retombées économiques pour les clubs locaux, selon les résultats. J’ai par ailleurs rencontré plusieurs supporteurs qui vont assister à des rencontres du Mondial, et notamment une membre des “supporteurs acharnés”, comme ils se qualifient eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui essaient de voir tous les matchs du championnat local. Elle a acheté un ticket pour le match contre l’Allemagne [à Houston, au Texas]. Évidemment, cela coûte très cher, et il faut ajouter le billet d’avion, l’hôtel…

Voir aussi : Portfolio. À Curaçao, sur la piste des esprits

Mais les supporteurs de Curaçao sont des passionnés, comme ce type qui se recouvre le corps de peinture bleue à chaque match et qui a fait le buzz sur les réseaux. La sélection est justement surnommée la “Vague bleue”. J’ai même acheté un de leurs maillots : j’adore la luminosité des couleurs.