Le 21 février 2022, l’après-midi, dans le bureau du diplomate Alexeï Polichtchouk, chargé des relations avec l’Ukraine au sein du ministère des Affaires étrangères, la sonnerie du téléphone en circuit fermé retentit. Les fonctionnaires appellent ces appareils des vertouchki [un téléphone à cadran], et généralement c’est la direction qui s’en sert pour appeler – qu’il s’agisse du Kremlin ou du ministère des Affaires étrangères.

Polichtchouk saisit le combiné, écoute son interlocuteur sans se rasseoir, puis lui répond d’un ton martial : “On les a !” Après cette conversation, il appelle auprès de lui son adjoint, Mikhaïl Elkine.

“Micha, retrouve les textes des accords d’amitié et de coopération avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, écris à la place RPD et RPL [République populaire de Donetsk et République populaire de Louhansk] et envoie-les là-haut”, lance le diplomate. D’un mouvement de la tête et des yeux, Alexeï Polichtchouk a indiqué l’étage au-dessus.

En 2008, le précédent géorgien

En août 2008, un autre conflit postsoviétique éclatait en Géorgie, opposant les troupes géorgiennes et les séparatistes de l’Ossétie du Sud, soutenus par les forces russes. Le 26 août, dix jours après la signature d’un cessez-le-feu mettant fin à cette guerre éclair, Dmitri Medvedev, alors président de la Russie, déclarait reconnaître l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, région voisine elle aussi sécessionniste. En 2026, seuls cinq pays reconnaissent l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie comme des États indépendants : la Russie, le Nicaragua, le Venezuela, Nauru et la Syrie.

C’est ainsi que le ministère des Affaires étrangères a appris la décision du Kremlin de reconnaître l’indépendance du Donbass, ce qui entraînait dans les faits l’entrée en guerre avec l’Ukraine.

“On nous informe au dernier moment pour qu’il n’y ait pas de fuite”, explique Alexeï Polichtchouk à un journaliste qui se trouve là par hasard et a assisté à cette scène.

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Néanmoins, quand au bout de quelques heures les chaînes d’État russes ont diffusé la fameuse réunion du Conseil de sécurité de Russie sur la reconnaissance du Donbass, Sergueï Lavrov a fait très exactement ce que son chef attendait de lui : au moment le plus important de l’histoire récente de la Russie, le premier diplomate du pays a rejeté l’idée même de négociations.

Premier poste au Sri Lanka

Le destin et la carrière de Sergueï Lavrov, comme il le reconnaît lui-même, sont le fruit du hasard. À 17 ans, réfléchissant à son avenir et à ses études, il ne songe pas encore à la diplomatie. Au lycée, le jeune Lavrov était fort en mathématiques et en physique, et se croyait destiné à cette voie.

En 1967, Sergueï Lavrov prépare l’entrée à l’Institut de génie physique de Moscou (Mifi), qu’on appelait la pépinière des cadres de l’industrie nucléaire. Mais la mère du futur ministre – collaboratrice du ministère du Commerce extérieur – propose à son fils d’essayer d’intégrer l’Institut d’État des relations internationales (Mgimo).

Sergueï Lavrov l’a écoutée et y est entré facilement. Son atout était son bon niveau d’anglais. Dès l’école, il étudiait la langue deux ou trois fois par semaine en cours particuliers – sa professeure était la veuve d’un fonctionnaire de l’ambassade soviétique au Royaume-Uni, victime de la répression [stalinienne], selon une source proche du ministre.

L’étudiant Lavrov était actif et créatif, à en croire une connaissance : il écrivait des vers, participait à des représentations théâtrales. Il aimait Vyssotski [artiste emblématique de la culture non officielle en URSS], fréquentait le théâtre de la Taganka [scène moscovite réputée pour son anticonformisme]. Il lisait de nombreux samizdats [écrits clandestins diffusés sous le manteau], notamment L’Archipel du goulag, de Soljenitsyne, et les romans de Vassili Axionov, alors interdits.

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Lavrov fréquentait “le groupe libre-penseur des étudiants” et “ne croyait en aucun des idéaux du communisme”, comme la plupart des étudiants du Mgimo, se rappellerait plus tard l’historien Andreï Zoubov, qui a étudié en même temps que lui dans cet établissement. Mais le futur ministre n’avait tout de même pas l’intention de sacrifier sa carrière en devenant ouvertement dissident.

Au Mgimo, Lavrov s’est vu proposer d’étudier le cinghalais [la langue officielle du Sri Lanka]. Contrairement à l’anglais et au français, qu’étudiaient les enfants de la nomenklatura soviétique, des langues comme le cinghalais revenaient à ceux qui entraient à l’institut sans soutien, précise un personnage haut placé, ancien élève du Mgimo.

Comme il connaissait cette langue, la première destination de Lavrov a été l’ambassade d’URSS au Sri Lanka. Il devait y occuper un poste pendant quatre ans, et, en 1976, il est affecté à l’administration centrale du ministère des Affaires étrangères.

“Habile tacticien”

Sergueï Lavrov rêvait de travailler à l’ONU. Il obtient son premier poste à New York en 1981 – il commence alors à travailler comme premier secrétaire de l’ambassade d’URSS auprès de l’ONU, et vers la fin de sa mission, en 1988, il est promu au poste de conseiller principal. Cependant, au plus fort de la perestroïka [période marquée par les réformes structurelles engagées par Mikhaïl Gorbatchev], il est dépêché à Moscou.

En ce temps-là, il était difficile de travailler dans la capitale. Les années 1990 étaient une période douloureuse pour la politique étrangère russe. C’est du moins la perception qu’en avaient les diplomates, habitués à représenter une superpuissance sur la scène internationale, expliquent nos interlocuteurs.

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Dans les années 1990 au ministère, les salaires étaient si calamiteux que les diplomates étaient obligés de travailler à côté [après la dislocation de l’Union soviétique, en 1991, la transition vers l’économie de marché a eu de lourdes conséquences sociales et a provoqué un dérèglement général du pays]. Beaucoup n’ont pas tenu le coup et sont partis faire des affaires. Au ministère, seuls sont restés ceux qui ne trouvaient pas leur place ailleurs, et les idéalistes.

Au milieu des années 1990, Sergueï Lavrov obtient de retourner à New York, cette fois en tant que représentant permanent de la Russie auprès de l’ONU. À cette époque, New York était un lieu de travail plus attrayant, ne serait-ce que parce que la Russie bénéficiait d’un statut privilégié dans la Charte des Nations unies. Ce qui tranchait avec la situation réelle du pays après l’effondrement de l’URSS.

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À l’ONU, Lavrov s’est rapidement taillé une réputation d’“habile tacticien”, de diplomate obstiné, défendant adroitement les intérêts de Moscou, et en même temps d’homme non dépourvu de charme. Au siège de l’ONU, “on le voyait souvent à son bureau, la cigarette au bec, devant un expresso bien serré et un verre de scotch, écrit le Los Angeles Times. Lavrov savait jongler avec les outils diplomatiques pour obtenir ce que voulait la Russie.”

Au tout début des années 2000, la Russie s’en tenait encore à la ligne pro-occidentale adoptée dans les années 1990, et Poutine [arrivé au pouvoir le 31 décembre 1999] continuait à évoquer la possibilité d’une adhésion à l’Otan. Mais dès 2002, la Russie a entamé “sa transition vers une position nationaliste, patriotique”, détaille un diplomate chevronné au cours d’une discussion avec des journalistes.

Début de la confrontation interminable

Igor Ivanov, alors ministre des Affaires étrangères [de 1998 à 2004], n’adhérait pas à cette nouvelle orientation. En tant que politique des années Eltsine [marquées par un rapprochement avec les pays occidentaux], il incarnait une démarche plus ouverte, plus conciliante en matière de politique extérieure. L’autonomie excessive de ce ministre n’était pas non plus du goût de Poutine, assure une connaissance d’Ivanov.

Ivanov n’était pas non plus en phase avec la tendance à la centralisation du pouvoir, telle qu’elle était pratiquée par Poutine, non seulement à l’intérieur de la Russie, mais aussi à l’extérieur : le président considérait que c’était à lui seul qu’il revenait de définir la politique étrangère du pays. Par conséquent, il recherchait pour ce poste de ministre quelqu’un de tout aussi professionnel et fiable qu’Ivanov, mais qui ne tiendrait pas à afficher son autonomie, bref quelqu’un qui ne s’opposerait pas au président, commente un proche du Kremlin.

Vladimir Poutine recherchait un candidat pour de nombreuses années. “C’est le président qui définit la politique étrangère, et c’est le ministère des Affaires étrangères qui l’applique. […] Ici, il ne peut y avoir aucun changement [par rapport à la ligne présidentielle]”, promettait Lavrov lors de sa première conférence de presse en qualité de ministre [en 2004].

Sergueï Lavrov en dates

1950 Naissance à Moscou.1972 Diplômé de l’Institut des relations internationales de Moscou (Mgimo).1991 Effondrement de l’URSS. Lavrov travaille pour le ministère des Affaires étrangères à Moscou.1994-2004 Représentant permanent de la Fédération de Russie auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU).2004 Nommé ministre des Affaires étrangères.2014 Il défend le “rattachement” de la Crimée à la Russie.2015 Accord de Minsk II sur la guerre dans le Donbass. L’influence du ministère des Affaires étrangères décline. Le dossier ukrainien revient à l’administration présidentielle.2022 Déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Dans les pays occidentaux, on avait dès lors compris que toutes les décisions seraient prises au Kremlin.

Le nouveau chef a su rapidement se faire apprécier de ses subordonnés. Il ne tapait pas du poing sur la table, ne jetait pas son cendrier et ne hurlait pas. “Cela le mettait à part de la masse des dirigeants soviétiques et russes”, se rappelle l’ancien diplomate Boris Bondarev, entré au ministère en 2002 [il a démissionné vingt ans plus tard après l’invasion de l’Ukraine].

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L’arrivée de Lavrov a coïncidé avec la période où Moscou “relevait la tête”. Outre la croissance économique, on avait le sentiment que lа Russie était devenue un État plus fort, capable de défendre ses intérêts, décrit l’un des collaborateurs du ministère de ces années-là.

Le ministre était très mobilisé par la politique étrangère. En 2003, en Géorgie, c’est la “révolution des roses” – la première révolution “de couleur” dans l’espace post-soviétique. À l’automne 2004, l’Ukraine connaît le premier Maïdan, avec l’arrivée au pouvoir de responsables politiques pro-occidentaux. Une confrontation interminable commence, avec le chantage au gaz, des accusations réciproques, des menaces.

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L’année 2008 voit une nouvelle aggravation du conflit en Ossétie du Sud. La Russie envoie alors des troupes en Géorgie. D’ores et déjà, Moscou a entamé cette intervention sans avoir consulté le ministère des Affaires étrangères. Lorsque les soldats russes s’apprêtent à franchir le tunnel de Roki [reliant l’Ossétie du Nord, russe, à l’Ossétie du Sud, géorgienne], d’importants diplomates chargés de la Géorgie sont en congé, si l’on en croit une source proche de Lavrov. Le ministre lui-même était en vacances.

À ce moment-là, au sein du gouvernement russe, plusieurs moyens d’action sont envisagés. Dans ces discussions internes, certains, comme Sergueï Prikhodko, le chef de cabinet du président, étaient défavorables à la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Finalement, ce sont les ultras qui vont l’emporter, et Lavrov, comme l’affirment des personnes des milieux diplomatiques avec qui nous nous sommes entretenus, a soutenu cette décision.

La guerre en Géorgie était perçue comme s’inscrivant dans la confrontation avec l’Occident.

“Efficacité maximale”

Au début des années 2010, il semblait que la Russie revenait sur le devant de la scène internationale.

Après la victoire de Viktor Ianoukovitch à l’élection présidentielle en Ukraine [politicien favorable à la Russie, où il est aujourd’hui réfugié], Moscou a pu obtenir de Kiev le maintien de la flotte de la mer Noire en Crimée et barrer l’accès du pays à l’Otan. En échange de quoi la Russie promettait à l’Ukraine des réductions sur le prix du gaz. Sergueï Lavrov a alors joué un rôle important dans les discussions.

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Parallèlement, la Russie débattait avec Bruxelles de la mise en place réciproque d’un régime sans visa, et elle est même entrée dans le grand jeu moyen-oriental. Lavrov a activement participé aux discussions sur le programme nucléaire iranien, et en 2013 le ministre a pu empêcher le bombardement de la Syrie par les États-Unis, après avoir convaincu Damas de détruire toutes ses armes chimiques.

Fin 2013, Sergueï Lavrov était encore au faîte de sa gloire. Le Daily Telegraph le qualifiait de “ministre des Affaires étrangères le plus impressionnant du monde”.

“Peut-être la Russie renaissante dispose-t-elle de bien moins d’outils diplomatiques que sa devancière soviétique, mais Lavrov a appris à s’en servir avec une efficacité maximale”, écrit à son sujet Foreign Policy, un journal qui fait autorité.

Mission spéciale

En 2014, après l’annexion de la Crimée, le ministère des Affaires étrangères s’est vu confier par le président la mission suivante : “minimiser les conséquences” du référendum organisé à la hâte, souligne une connaissance de Lavrov. [Ce référendum, non reconnu internationalement, avait vocation à entériner le “rattachement” de la péninsule ukrainienne à la Fédération de Russie.]

Initialement, le ministre russe s’est acquitté avec succès de sa mission. Le 17 avril 2014, à Genève, Sergueï Lavrov rencontre John Kerry, le secrétaire d’État américain, Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, et Andriy Dechtchytsia, le ministre des Affaires étrangères ukrainien par intérim. C’était vraisemblablement la dernière chance d’éviter la guerre dans le Donbass [à cette époque, des combats avaient lieu dans cette région industrielle de l’Est ukrainien : une guerre hybride opposait l’armée de Kiev et des forces séparatistes soutenues par la Russie. Moscou niait son implication, présentant le conflit comme une guerre civile].

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Lavrov a pu obtenir que dans la déclaration publiée à l’issue des négociations, la Crimée ne soit pas citée et que n’y soient mentionnés que le désarmement et le retrait des unités illégales déployées dans l’est de l’Ukraine [des soldats russes sans insignes].

Dans l’avion qui le ramenait à Moscou, Lavrov était rayonnant, témoigne un journaliste qui accompagnait le ministre.

“Putain, bande de débiles”

Pourtant Poutine n’a pas réagi à l’accord avec un grand enthousiasme, d’après une connaissance du ministre. Officiellement, le Kremlin a approuvé la déclaration de Genève, mais presque aussitôt la présidence est sortie de ce cadre en évoquant le caractère indispensable d’une réforme constitutionnelle de l’Ukraine. Ce qui, dans les accords de Minsk II [2015], va se concrétiser par une clause qui prévoit un statut particulier pour les républiques du Donbass [celles, autoproclamées, de Louhansk et de Donetsk, sous contrôle de forces séparatistes affiliées au Kremlin].

Après quoi Lavrov est moins intervenu. L’essentiel des négociations sur l’Ukraine devait avoir lieu dans le cadre des accords de Minsk, sous la supervision de l’administration présidentielle et de Vladislav Sourkov, à titre personnel [il était alors conseiller spécial du président pour les relations avec l’Ukraine].

“Après l’Ukraine, j’ai vu un autre Lavrov”, évoque un proche du ministre.

En août 2015, lors de négociations avec son homologue d’Arabie saoudite, il a marmonné [en conférence de presse] son fameux : “Putain, bande de débiles…” [le ministre n’a pas expliqué à qui ses mots faisaient référence]. Jamais auparavant un chef de la diplomatie russe ne s’était permis une telle sortie.

À partir de ce moment-là, tout le ministère des Affaires étrangères russe est passé à un nouveau style de communication. En 2005, Maria Zakharova déboule au ministère, dont elle est nommée porte-parole. Zakharova était connue pour son style abrupt, très prisé de Lavrov lui-même.

“Soudain, tout le monde s’est tu”

À l’automne 2021, la Russie commence à masser des troupes à la frontière ukrainienne. Moscou emploie alors de plus en plus le langage de la force. À la fin de l’année, Sergueï Lavrov adresse un ultimatum aux pays occidentaux. Moscou formule des exigences maximalistes, qui comprennent non seulement un refus de l’élargissement de l’Otan, mais encore un retour de l’Alliance à ses frontières de 1997 [les autorités russes font référence à l’Acte fondateur sur les relations entre l’Otan et la Russie, signé à cette date ; il précède le quatrième élargissement de l’organisation – l’intégration de la Pologne, de la Hongrie et de la République tchèque, en 1999].

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L’ancien secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg a écrit ultérieurement dans ses Mémoires qu’à travers Lavrov il a fait à Moscou la proposition suivante : discuter de l’idée d’une “zone tampon” sur le flanc est de l’Alliance. Mais le ministre russe lui a répondu que de telles discussions seraient une “pure perte de temps”.

“C’est un fonctionnaire, il sait ce qu’on attend de lui, indique Boris Bondarev. Lavrov a compris que Poutine ne voulait rien négocier. Le président voulait qu’on le convainque [de lancer la guerre].”

“Le gros problème de notre politique étrangère tient au fait que cette politique est menée par des gens dont la vision des choses est prisonnière de la politique intérieure, fait valoir un ancien diplomate. En politique intérieure, il s’agit d’abord et avant tout de vaincre l’ennemi, l’adversaire électoral. Il faut le mettre à terre. C’est un principe du judo – il n’est pas question de s’entendre. La politique étrangère doit fonctionner à l’inverse : on commence par essayer de s’entendre avec l’adversaire.”

Le ministère des Affaires étrangères, après avoir constitué une force de proposition, “s’est entièrement mué en une structure au service du gouvernement”, commente un interlocuteur qui connaît personnellement Lavrov.

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“Le rôle du ministère des Affaires étrangères [depuis 2022] est nul, dit un autre interlocuteur à Vajnye Istorii. Il produit toutes sortes de documents, les diplomates rédigent des rapports. Mais que peuvent-ils dire d’autre que ce que dit Poutine ? Rien. Même des gens n’ayant aucun lien avec le ministère viennent participer à des négociations.” [Allusion probable à Kirill Dmitriev, devenu l’un des contacts russes privilégiés de l’administration américaine.]

Fait révélateur, le lendemain de la fameuse séance du Conseil de sécurité, en février 2022, des diplomates haut placés ne savaient pas dans quelles frontières le Kremlin avait décidé de reconnaître les Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk. S’agissait-il des frontières de facto [autrement dit, correspondant à la ligne de front], ou bien des frontières administratives des régions ukrainiennes de Donetsk et de Louhansk ?

L’atmosphère au sein du ministère avait brusquement changé. Avant 2022, les diplomates pouvaient discuter librement entre eux de la politique du Kremlin, critiquer les décisions de Vladimir Poutine et étriller la corruption dans le pays, se souvient Boris Bondarev. Les membres du ministère n’avaient même pas peur de parler ouvertement avec des collègues des services spéciaux, souvent attachés aux diplomates, poursuit-il : “Après le début de la guerre, on aurait dit qu’on s’était pris un coup de marteau sur la tête, soudain tout le monde s’est tu, on se sentait un peu mal à l’aise.”

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À ce moment-là, les déclarations de Lavrov ressemblaient tellement à des dépêches d’agence que le journal italien Corriere della Sera, ayant recueilli une interview auprès du ministre russe, a finalement refusé de la publier. Le ministre y parlait du nazisme “qui relève la tête en Europe” et reprenait d’autres éléments de propagande, dignes de la télévision d’État.

Proximité avec Poutine

Même si Lavrov n’a plus aucune influence politique, “sur le plan personnel il est assez proche” du président, avance l’une de ses connaissances : “Parce qu’ils partagent une même vision du monde.”

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“Lavrov est bien sûr un poutiniste fidèle, il ne fait pas semblant, reprend cette connaissance. Il postule que la Russie est dans un environnement hostile, et que cet environnement va continuer à faire pression sur nous, à nous priver de nos anciennes zones d’influence. Cela s’est fait peu à peu, ce n’était pas comme d’appuyer sur un bouton.”

“Un jour, il caresse le président dans le sens du poil, l’autre non. Il est tout à fait sincère, d’où sa longévité.”

Le point de vue de Lavrov sur l’Ukraine est identique à celui de Poutine : il ne faut pas considérer le pays voisin comme un État indépendant, c’est une votchina [province] de la Russie qu’il faut conserver, note une connaissance de Lavrov.

Des sources anonymes

Ce portrait de Sergueï Lavrov a été écrit par deux journalistes qui ont appartenu à l’équipe du ministère des Affaires étrangères jusqu’en 2022. Les auteurs ont ainsi eu accès à de multiples sources bien placées, citées anonymement dans le texte. Le seul interlocuteur s’exprimant en son nom est l’ancien diplomate Boris Bondarev, qui a présenté sa démission après l’invasion de l’Ukraine. Désigné “agent de l’étranger” par l’État russe, il est aujourd’hui réfugié en Europe.

Et en effet, cette loyauté a assuré au ministre russe une place de choix dans l’entourage de Poutine, estime un diplomate qui connaît bien Lavrov. En 2026, Lavrov entame sa vingt-troisième année à la tête du ministère des Affaires étrangères.

“Il y est habitué, assure une connaissance de Lavrov. Si l’on quitte le poste de ministre, c’est pour mourir. À un moment donné, il est possible qu’il ait voulu partir pour profiter de la vie. Mais maintenant, où profiter de la vie ? En Espagne, ce n’est pas possible. Aux États-Unis, ce n’est pas possible. En Angleterre, ce n’est pas possible non plus. Il ne va pas aller en Égypte, quand même ? ou dans sa datcha de la Roubliovka [banlieue huppée de l’ouest de Moscou] ? Alors pourquoi quitterait-il ses fonctions de ministre ?”