[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 11 avril 2025, et republié le 5 juin 2026]
Quand Judy Oliphant, une infirmière du comté du Devon, dans le sud-ouest de l’Angleterre, est tombée sur une famille de hérissons dans son écurie, elle a été très surprise. Ces petites boules de piquants se faisaient de plus en plus rares dans la campagne. Elle s’est empressée de remettre en place les copeaux de bois sous lesquels elles s’étaient nichées.
Mais lorsqu’elle est revenue le lendemain, elle n’a trouvé que les bébés hérissons, errant en couinant bruyamment. Pas de trace de la mère. Découverte peu après sur une route voisine où une voiture l’avait écrasée.
“Ce soir-là, mon compagnon Alan venait d’arriver pour emménager avec moi, se souvient-elle. Nous avions préparé un repas de fête et mis une bouteille de prosecco au réfrigérateur, mais au lieu d’un bon dîner romantique et d’une belle soirée ensemble, nous nous sommes retrouvés assis dans le lit, une pipette dans la main pour nourrir les deux petites boules informes. Nous en avons pris soin toute la nuit.”
Une espèce en net déclin
C’était il y a dix-huit ans. Depuis, Judy Oliphant a sauvé des milliers d’autres animaux. En 2020, avec son conjoint, Alan Pook, elle a fondé un centre de soins pour hérissons qui fonctionne grâce à plus de 40 bénévoles.
Les hérissons ont beau être couverts de piquants, ils sont sans défense face à la disparition ou à la fragmentation de leur habitat, principale cause du fort déclin de l’espèce dans tout le pays. Et leurs piquants ne font évidemment pas le poids contre les voitures. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres exacts, les chercheurs estiment que la Grande-Bretagne a perdu environ un tiers de sa population de hérissons depuis l’an 2000.
Ces dernières années, on observe cependant une prise de conscience, et la protection de ces petits mammifères bénéficie d’un soutien accru de la population. Dans les zones urbaines, les hérissons aiment se déplacer d’un jardin à l’autre, où ils trouvent en général beaucoup d’insectes pour se nourrir et de recoins pour se cacher. Mais comme la plupart des jardins sont clos, ils ne peuvent accéder à ces refuges très importants pour eux.
120 000 “autoroutes pour hérissons”
Il leur suffit pourtant d’une petite brèche pour se faufiler. L’un des principaux volets de la stratégie de protection des hérissons consiste donc à faire de petits trous dans les clôtures pour leur permettre d’aller et venir à leur guise.
En reliant ainsi les jardins en ville, on crée ce que l’on appelle des “autoroutes pour hérissons”, qui sillonnent désormais de nombreuses villes britanniques. Une étude menée en 2021 en a dénombré plus de 120 000, traversant près de 240 000 jardins au Royaume-Uni, soit près de 1 % de tous les jardins de particuliers.
Comme les jardins représentent près d’un tiers des zones urbaines de Grande-Bretagne, la création d’autoroutes pour hérissons permet d’accroître considérablement leur habitat potentiel. Un état des lieux de 2022 a confirmé que ces corridors pouvaient aider à la reconstitution de leurs populations en milieu urbain.
“Après un long déclin des populations dans les villes, nous avons constaté un début de ralentissement et une stabilisation de cette baisse, avec des premiers signes d’amélioration”, explique Grace Johnson, chargée de la campagne nationale en faveur des hérissons, Hedgehog Street (“Rue du hérisson”), lancée par les associations de protection de la vie sauvage People’s Trust for Endangered Species et The British Hedgehog Preservation Society. Elle précise :
“On ne peut pas prétendre avoir sauvé les hérissons. Leur population n’est pas revenue à un niveau correct, mais cela va dans le bon sens.”
Par ailleurs, en milieu rural, ces animaux sont menacés par les pratiques de l’agriculture intensive, telles que l’utilisation d’insecticides (qui tuent les insectes dont ils dépendent pour se nourrir) et la destruction plus ou moins prononcée du bocage, dont les haies, jadis caractéristiques de la campagne anglaise, constituent leur habitat préféré. Les routes représentent également un danger et sont en partie responsables du déclin continu de l’espèce en zone rurale.
De nombreuses sources de danger
Si le risque d’être écrasé par une voiture concerne bien sûr aussi les hérissons des villes, ceux-ci doivent en outre faire face à d’autres menaces dans leur habitat de prédilection. Une fois qu’ils ont pu pénétrer dans un jardin, ils doivent esquiver toute une série de dangers : raticides, pièges à souris, chiens et chats hostiles, sans oublier les jardiniers maniant avec énergie la tondeuse à gazon, le coupe-bordures ou le râteau.
Il arrive souvent que leurs nids soient malmenés par ces outils, quand ils ne sont pas tout simplement brûlés lorsqu’ils se trouvent sous un tas de petit bois sec.
Les hérissons doivent aussi se méfier des bassins. Ils savent nager mais sont incapables d’escalader une paroi : n’importe quel bassin ou piscine aux parois verticales sans rampe d’accès peut se transformer pour eux en une tombe aquatique.
Les filets de cages de foot, dans lesquels ils peuvent s’emmêler, constituent un autre problème. Judy Oliphant fait remarquer :
“Les hérissons trouvent chaque année un nouveau moyen de se tuer. Chaque année, on découvre quelque chose de nouveau et on se demande : ‘Oh non ! Comment ont-ils bien pu se mettre dans une situation pareille ?’”
La campagne Hedgehog Street encourage aussi les propriétaires de maison individuelle à adopter de bonnes pratiques pour éviter aux animaux ce genre de fin prématurée. L’initiative a été accueillie avec enthousiasme par des particuliers, des écoles, des ligues de football et même des promoteurs immobiliers qui se sont engagés à prévoir des passages pour hérissons dans les clôtures de leurs nouveaux lotissements.
“Ça marche très bien, constate Grace Johnson, on observe une prise de conscience. Il nous arrive souvent de parler à des gens qui savent de quoi il retourne, et ça, c’est une bonne chose, ce n’était pas le cas il y a quelques années encore.”
Bien sûr, le côté mignon des hérissons et la place qu’ils tiennent dans la culture britannique depuis des siècles jouent en leur faveur. Shakespeare leur attribuait parfois des rôles secondaires dans ses pièces, et ils ont même inspiré des recettes figurant dans des livres de cuisine du XVIIe siècle, comme celle d’un pudding en forme de hérisson (À noter que ces animaux ont été rarement consommés par le passé.) Ils figurent régulièrement en tête des classements des espèces animales préférées des Britanniques.
Sciences citoyennes
La sympathie qu’inspirent ces animaux a également joué pour susciter l’adhésion à un nouveau programme de suivi, qui vise à fournir une estimation plus solide de leur nombre en Grande-Bretagne. Les données recueillies jusqu’à présent ont permis de dresser un premier tableau des populations urbaines et rurales, mais qui reste encore incomplet.
“Nous sommes à peu près sûrs que l’espèce est en déclin”, indique Emma Cartledge, chargée de recherche à l’université de Nottingham Trent, qui participe à la coordination du programme de suivi, “mais ce qui nous intéresse, c’est de savoir dans quelle mesure et dans quelles régions”.
Dans le cadre de ce programme, elle emmène des groupes de bénévoles sur des sites d’étude dans toute la Grande-Bretagne, où ils installent des pièges photographiques. D’autres bénévoles s’occupent de trier ensuite les millions d’images prises, avec l’aide de programmes d’intelligence artificielle, ce qui est une première pour la protection des hérissons.
Ce gros travail de collecte de données repose donc sur la science participative. D’ici à 2026, date à laquelle le projet pilote devrait prendre fin, Emma Cartledge espère qu’il fournira les informations nécessaires au retour des hérissons en Grande-Bretagne.
D’autres espèces pourraient également en bénéficier. “On enregistre la présence de beaucoup de mammifères de taille moyenne comme des blaireaux, des renards ou des cerfs, qui déclenchent tous la caméra. On se retrouve donc avec une foule de données qui pourraient servir”, explique Emma Cartledge.
Elle aimerait qu’elles puissent être exploitées pour définir des stratégies de protection d’autres espèces, avec l’aide du même modèle d’IA qui sert à estimer la population de hérissons.
En attendant, les autoroutes pour hérissons continuent de se développer. Et bien que ces petites bêtes ne soient pas à l’abri du danger dans un jardin de particulier, elles ont aussi de plus en plus de chance d’y trouver des “maisons” spécialement construites pour elles, avec de l’eau et de la nourriture, et souvent décorées avec amour. D’autres amis des hérissons laissent plus simplement sur leur terrain une vieille bûche creuse, un tas de feuilles ou un coin envahi par la végétation où s’abriter.
“Si chacun d’entre nous s’occupait de sa petite parcelle en se souciant des créatures avec lesquelles il doit la partager, et si ces lopins de terre étaient tous reliés entre eux, on ferait un grand pas vers la protection de la faune sauvage”, conclut Judy Oliphant.
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