En direct Mardi 25 Août 2026
Géopolitique

Espagne : l’atome crochu, entre prolongation et extinction de l’énergie nucléaire

L’Espagne veut officiellement sortir du nucléaire, mais l’atome n’a pas dit son dernier mot. Le 14 août 2026, Madrid a autorisé les deux réacteurs d’Almaraz à fonctionner jusqu’en 2030, alors qu’ils devaient être arrêtés plus tôt. Ce sursis révèle les contradictions d’une po

L’Espagne veut officiellement sortir du nucléaire, mais l’atome n’a pas dit son dernier mot.

Le 14 août 2026, Madrid a autorisé les deux réacteurs d’Almaraz à fonctionner jusqu’en 2030, alors qu’ils devaient être arrêtés plus tôt.

Ce sursis révèle les contradictions d’une politique tiraillée entre décarbonation, essor des renouvelables, sécurité d’approvisionnement et savoir-faire industriel stratégique.

L’Espagne veut officiellement sortir du nucléaire mais l’atome n’a pas dit son dernier mot. Alors que le gouvernement du socialiste Pedro Sánchez a planifié l’arrêt de ses sept réacteurs entre 2030 et 2035, le ministère de la Transition écologique et du Défi démographique a autorisé, le 14 août 2026, les deux unités du site d’Almaraz (Estrémadure) à fonctionner jusqu’au 8 juin 2030 alors même que l’infrastructure devait être mise à l’arrêt plusieurs années auparavant. Ce sursis révèle de fait les contradictions d’une politique qui doit concilier décarbonation, essor des renouvelables, sécurité d’approvisionnement et maintien d’un savoir-faire industriel stratégique.

« L’Espagne veut officiellement sortir du nucléaire mais l’atome n’a pas dit son dernier mot. »

Almaraz : le courant passe jusqu’en 2030

Le décret TED/864/2026 repousse de 31 mois l’arrêt du réacteur d’Almaraz I (initialement fixé au 1er novembre 2027) et de 19 mois celui d’Almaraz II (d’abord prévu le 31 octobre 2028). Sollicitée en octobre 2025 par l’exploitant CNAT, cette extension repose sur l’avis favorable rendu le 16 juillet 2026 par le Conseil de sécurité nucléaire (CSN), autorité indépendante responsable de la sûreté et de la radioprotection outre-Pyrénées.

Le gouvernement central espagnol invoque la volatilité des marchés, alimentée par les crises ukrainienne, moyen-orientale et iranienne afin de justifier une telle mesure. Avec 2 093,9 mégawatts nets cumulés, les deux réacteurs d’Almaraz fournissent en effet une puissance constante qui limite le recours au gaz importé. Selon les simulations officielles, leur maintien réduira de 7 % la production électrique au gaz en 2030 pour un recul de seulement 1,4 % des renouvelables par rapport à la trajectoire prévue. Madrid y voit par conséquent une assurance temporaire qui ne remettrait pas en cause l’échéance finale de 2035.

Le compromis fracture néanmoins la coalition des sociaux-démocrates et de la gauche « radicale » au pouvoir en Espagne. Sumar dénonce ainsi une entorse aux engagements écologiques de Pedro Sánchez tandis que plusieurs organisations comme Greenpeace et FACUA ont formé des recours contre la décision. Elles accusent effectivement la centrale d’Almaraz de fonctionner au détriment de l’expansion de l’énergie solaire et d’accroître les déchets nucléaires entreposés sur place. À l’inverse, le Forum nucléaire espagnol ainsi que la droite du Parti populaire et de Vox réclament l’abandon du calendrier de fermeture des centrales. Le syndicat des Commissions ouvrières demande pour sa part que ce répit serve à préparer des activités de remplacement et à préserver l’emploi local.

Du franquisme au moratoire socialiste : une histoire sous haute tension

L’aventure atomique espagnole débute en 1951, sous Francisco Franco (1939-1975), avec la constitution de l’Organisme de l’énergie nucléaire (Junta de Energía Nuclear). Une loi approuvée en 1964 ainsi que le premier plan énergétique national doivent réduire par ce biais la dépendance de l’Espagne aux hydrocarbures importés. Une première génération fondée sur des technologies étrangères entre en service : la centrale José-Cabrera d’Almonacid de Zorita en 1968, avec un réacteur Westinghouse de 160 MW de puissance nominale ; Santa María de Garoña en 1971, équipée par General Electric ; puis Vandellós I en 1972, de conception française.

Après le choc pétrolier de 1973, le régime franquiste envisage la construction de plus de vingt réacteurs : Almaraz, Ascó, Cofrentes, Trillo et Vandellós I sont issus de cette nouvelle vague, davantage tournée vers l’ingénierie nationale. Au Pays basque, cependant, l’ETA attaque le chantier de l’infrastructure atomique de Lemóniz puis assassine les ingénieurs José María Ryan en 1981 et Ángel Pascual en 1982. La contestation populaire et la violence terroriste condamnent ainsi le projet.

Après la fin de la dictature et la victoire des socialistes aux élections générales de 1982, le gouvernement de Felipe González (1982-1996) instaure en 1984 un moratoire sur le nucléaire. Cinq réacteurs en construction (deux à Lemóniz, deux à Valdecaballeros et celui de Trillo II) sont donc gelés puis abandonnés par la loi de 1994, qui indemnise les entreprises impliquées. Un incendie force la fermeture du réacteur de Vandellós I en 1989 puis la centrale d’Almonacid de Zorita s’arrête en 2006 et celle de Santa María de Garoña, en 2013. En 2019, l’État espagnol et les exploitants fixent enfin une sortie ordonnée du nucléaire intégrée au plan national énergie-climat.

Repères

Date Étape
1951 Création de la Junta de Energía Nuclear sous Franco
1968 Mise en service de la première centrale, José-Cabrera
1984 Moratoire nucléaire décidé par Felipe González
2019 Accord de sortie ordonnée du nucléaire
Déc. 2023 Plan de gestion des déchets chiffré à 20,22 Md€
14 août 2026 Sursis accordé à Almaraz jusqu’au 8 juin 2030
2035 Arrêt prévu du dernier réacteur (Trillo)
2073 Ouverture prévue d’un stockage géologique profond

Sept réacteurs pour une filière qui rayonne

Le parc nucléaire espagnol comprend actuellement cinq centrales, sept réacteurs et 7 117 MW de puissance nominale. Six fonctionnent à l’eau pressurisée et seule l’infrastructure de Cofrentes utilise l’eau bouillante.

Outre Almaraz I et II, l’ensemble compte Ascó I et II en Catalogne, de 1 032,5 et 1 027,2 MW respectivement ; Cofrentes, dans la Communauté de Valence, avec 1 092,1 MW ; Vandellós II, avec 1 087,1 MW ; et Trillo, en Castille-La Manche, avec 1 066 MW. Mis en service de 1981 à 1988, ils appartiennent principalement aux entreprises espagnoles Iberdrola, Endesa, Naturgy et EDP España.

Réacteur Région Puissance Arrêt prévu
Almaraz I & II Estrémadure 2 093,9 MW 8 juin 2030
Ascó I Catalogne 1 032,5 MW 2 octobre 2030
Cofrentes Communauté de Valence 1 092,1 MW 30 novembre 2030
Ascó II Catalogne 1 027,2 MW Septembre 2032
Vandellós II Catalogne 1 087,1 MW Février 2035
Trillo Castille-La Manche 1 066 MW Mai 2035

L’Espagne conserve par ailleurs une filière atomique presque complète. L’entreprise publique ENUSA (détenue à 60 % par la Société d’État des participations industrielles et à 40 % par le Centre des recherches énergétiques, environnementales et technologiques), achète à l’étranger l’uranium et son enrichissement, l’extraction nationale étant interdite depuis 2021. Son usine de Juzbado (Castille-et-León) peut fabriquer 500 tonnes d’uranium par an sous forme d’assemblages, dont 60 % à 70 % sont exportés vers des clients français, belges, suédois, suisses ou encore finlandais.

Cette compétence a acquis une portée géopolitique depuis l’invasion de l’Ukraine puisqu’avec la firme américaine Westinghouse, ENUSA a modernisé sa ligne destinée aux réacteurs soviétiques VVER-440 afin d’aider plusieurs États européens à réduire leur dépendance à la compagnie russe Rosatom. En mars 2026, elle a de plus livré une première recharge complète à la centrale finlandaise de Loviisa. L’entreprise espagnole ENSA fabrique pour sa part en Cantabrie des cuves, générateurs de vapeur et conteneurs : plus de 90 % de ses produits sont exportés, notamment vers des projets EPR et AP1000.

Les déchets nucléaires : une facture qui irradie jusqu’en 2073

Quoi qu’il en soit, la sortie du nucléaire espagnol ne mettra pas fin à ses coûts. Le plan adopté en décembre 2023 par le gouvernement de Pedro Sánchez chiffre en effet à 20,22 milliards d’euros la gestion des déchets et les démantèlements. L’entreprise publique ENRESA pilote ce chantier financé par une taxe acquittée par les exploitants. Revalorisée de 30 %, elle dépasse 10 euros par mégawattheure, ce que contestent les compagnies, qui refusent d’assumer le surcoût de la stratégie actuelle de l’État espagnol.

« La sortie du nucléaire espagnol ne mettra pas fin à ses coûts. »

Madrid a par ailleurs abandonné le stockage temporaire centralisé un temps envisagé à Villar de Cañas (Castille-La Manche) au profit de sept installations aménagées sur les sites nucléaires eux-mêmes. Les déchets hautement radioactifs et le combustible usé devront y rester jusqu’à l’ouverture, prévue pour 2073, d’un stockage géologique profond. El Cabril (Andalousie) accueille de son côté les déchets de très faible, faible et moyenne activité, y compris médicaux et industriels. Toute prolongation accroît donc un inventaire sans solution définitive avant plusieurs décennies.

Sortir de l’atome sans retomber dans le gaz

En 2025, le nucléaire ne représentait que 5,2 % de la puissance électrique installée en Espagne mais son facteur de charge de 85 % à 90 % lui a permis de produire 51 846 GWh, soit 19,05 % des 272 200 GWh générés outre-Pyrénées.

Pour leur part, les énergies renouvelables ont fourni 150 988 GWh (soit 55,47 % du total), et le gaz 61 188 GWh (soit 22,48 %). Ajoutons que le pétrole et les déchets non renouvelables ont pesé 2,45 % dans cet ensemble et le charbon, 0,55 %. L’atome a ainsi assuré 25,56 % de l’électricité espagnole sans CO2 et contribué à un solde exportateur net de 12 794 GWh.

Or, la coexistence entre nucléaire et renouvelables devient délicate avec un parc photovoltaïque désormais supérieur à 30 GW. Aux heures ensoleillées, l’abondance fait tomber les prix de gros de l’électricité à zéro, voire en dessous. Dans ce contexte, les réacteurs, conçus pour la charge de base, supportent mal les variations répétées. Le gestionnaire peut donc devoir écrêter des installations solaires ou éoliennes afin de préserver le parc nucléaire. Pour le gouvernement et les écologistes, cette rigidité freine les renouvelables ; pour les défenseurs de l’atome, au contraire, elle garantit une puissance prévisible lorsque soleil et vent manquent.

Le calendrier actuellement en vigueur prévoit l’arrêt d’Almaraz le 8 juin 2030, puis celui d’Ascó I le 2 octobre et de Cofrentes le 30 novembre de la même année. Ascó II suivrait en septembre 2032 ; Vandellós II, en février 2035 ; et Trillo, en mai 2035. Tous ces réacteurs auront alors dépassé quarante années d’exploitation, avec des coûts croissants de maintenance et de sûreté.

La transition engagée devra aussi préserver les territoires concernés. Chaque centrale génère effectivement de 800 à 1 000 emplois directs qualifiés et plusieurs milliers d’emplois indirects. Dans la zone du Campo Arañuelo (autour d’Almaraz) comme dans la Ribera de Ebro catalane, les communes dépendent de plus des impôts fonciers, des taxes économiques et des redevances d’ENRESA. Sans activités de substitution, la fermeture risque par conséquent d’accélérer le déclin de zones rurales fragiles.

La prolongation d’Almaraz montre en somme que l’échéance de 2035 est moins une certitude technique qu’un pari politique : remplacer une production stable et faiblement carbonée par du solaire, de l’éolien, des batteries, du pompage-turbinage et de l’hydrogène vert. Or, si la mise en place des batteries de stockage tarde, l’Espagne devra choisir entre de nouveaux sursis nucléaires et davantage de gaz importé. Dans ce débat sous haute tension, l’atome est apparemment promis à disparaître mais conserve un puissant pouvoir de négociation.

« L’échéance de 2035 est moins une certitude technique qu’un pari politique. »

Lire aussi :

Espagne : la transition énergétique sous tension ?

L’Espagne, puissance énergétique inattendue face au choc d’Ormuz

Le grand rebondissement du nucléaire russe

Pedro Sánchez, survivant protéiforme à la tête du gouvernement espagnol

Article précédent Arabie saoudite : la puissance de seuil, entre rails, pipeli… Article suivant Podcast – La Méditerranée sous la coupe des barbaresques

Commentaires (0)

Laisser un commentaire

0 / 2000 caractères

Aucun commentaire. Soyez le premier !