Qu’est-ce qu’une « infox » ? En voici la définition donnée par le rapport d’un groupe de travail de l’Académie des technologies (1) : « toute information qui dégrade la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général, qu’elle soit introduite et diffusée avec ou sans l’intention de nuire ou de manipuler. » Un rapport fouillé, de 135 pages plus des annexes, fondé sur de nombreuses auditions, rédigé par un groupe de travail dirigé par Thierry Weil et Nicolas Curien. Il intéressera bien au-delà des spécialistes des sciences de la communication ou des journalistes dont le rôle dans toute société démocratique, souligne le rapport, s’appuie sur le nécessaire pluralisme des médias alors que la concentration s’opère sous la houlette de milliardaires aux idéologies d’extrême-droite. Les responsables politiques, directement interpellés par ses préconisations qui réclament leur action, sont concernés. Et plus largement tout citoyen soucieux de l’état du débat public en France.
Le premier constat de ce rapport est que ces « informations toxiques » constituent « une menace systémique amplifiée par les technologies numériques ». Si les informations toxiques ne sont pas une nouveauté, l’histoire en est remplie, elles changent « d’échelle avec la généralisation des réseaux sociaux, du microciblage comportemental et des intelligences artificielles génératives ». On passe de la propagande de papa - déjà efficace - à une « capacité de diffusion massive, personnalisée et quasi instantanée » qui rend inefficaces les contremesures classiques.
Rejet de la rationalité scientifique
Les mécanismes de l’efficacité souvent déroutante des infox sont analysés. Parmi eux, des fragilités psychologiques et sociales « Biais cognitifs, recherche de cohérence identitaire, besoin d’appartenance, défiance vis-à-vis de l’autorité, orientent la réception de l’information. Lorsque les faits contredisent les valeurs, les intérêts ou la trajectoire sociale d’un individu, celui-ci peut entrer dans le déni. » Ils débouchent sur un « rejet global de la rationalité scientifique et un refus du débat contradictoire. » L’effet de ces infox est loin de se réduire à une mauvaise information des populations. Elle entraîne une « polarisation politique et sociale. La fragmentation de l’espace public en un archipel de bulles informationnelles rend de plus en plus difficile l’existence d’un socle commun de faits partageables », base indispensable au débat démocratique.
Le rapport pointe les « plateformes numériques (qui) jouent un rôle central dans la circulation des informations toxiques. » Et souligne leur responsabilité : « Tout en revendiquant un statut d’intermédiaire technique, elles exercent en pratique un rôle éditorial à travers leurs algorithmes de recommandation. » Sans illusions, le groupe de travail estime impossible l’éradication des infox, et propose seulement « d’en réduire le pouvoir de nuisance. »
Un débat public éclairé
Parmi les moyens d’action, le rapport liste : « créer des espaces d’écoute et de dialogue pour prévenir l’enfermement dans le déni ; soutenir les sources fiables qui suivent des chartes éthiques ; développer l’esprit critique dès l’enfance et tout au long de la vie ; qualifier l’information et expliciter les niveaux de preuve des contenus ; structurer le débat public, en distinguant faits établis, controverses scientifiques et opinions ; enfin, appliquer avec fermeté les régulations existantes et encadrer les mécanismes algorithmiques qui amplifient artificiellement la désinformation. » Enfin, il note que les institutions scientifiques ont une responsabilité particulière pour « rendre intelligible » le savoir produit afin de favoriser « un espace commun de rationalité et garantir un débat public éclairé ».
Parmi les préconisations, on peut relever celle-ci, totalement à rebours du rapport adopté à l’Assemblée nationale après la virulente charge contre le service public de l’audiovisuel menée par le député d’extrême-droite Charles Alloncle : « Financer plus largement les chaînes publiques, par exemple en mettant en place un système de défiscalisation des financements, et une taxe sur les revenus publicitaires. Un financement indépendant devient indispensable à l’heure où les acquisitions de médias par des acteurs ayant des visées idéologiques menacent les démocraties. »
Taper dans la caisse
Il faut surtout noter et souligner le courage des préconisations concernant les plateformes numériques. Le rapport note que « La régulation européenne sur les marchés (DMA) et les services (DSA) numériques, traduite en droit national, est un édifice à la fois pertinent et perfectible, fragilisé par un manque de conviction dans sa mise en œuvre, notamment face à l’hostilité du Gouvernement des États-Unis. » Pour être efficace, il faut taper dans la caisse et imposer un statut d’éditeur (comme pour un média classique) aux algorithmes utilisés et donc aux dirigeants des plateformes numériques qui les choisissent.
Pour la première action, le rapport appelle à taxer les revenus publicitaires et à identifier ceux qui sont spécifiquement liés à des infox. Pour le second, il propose d’examiner « La responsabilité civile et, dans certains cas, pénale des fournisseurs et déployeurs d’algorithmes qui relaient des campagnes de désinformation ». Pénale, cela signifie qu’un juge pourrait faire interpeller Elon Musk ou Marc Zuckerberg à leur arrivée à Roissy pour les désinformations sur X ou Facebook contrevenant aux lois françaises (diffamation, apologie du terrorisme, diffusion de fausses nouvelles). Un bon sujet de débat pour le législateur. Il faut noter que le groupe de travail de l’Académie des technologies n’a pas inventé cette idée du statut d’éditeur et ses conséquences, elle se trouve dans le rapport du groupe de haut niveau réuni par la Commission Européenne en mars 2018 (lire ici le post du blog sur ce rapport avec une interview de Divina Frau-Meigs, membre du groupe).
Faute d’un succès dans ces actions, le rapport pointe une conclusion alarmante : « Cette industrialisation du faux et du manipulatoire menace directement le fonctionnement démocratique, la confiance dans les institutions, la paix sociale et l’autorité des savoirs scientifiques. »
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Ayant fait partie des personnes auditionnées par le groupe de travail, par souci de transparence, je copie ci-dessous le compte rendu de cette audition :
EXPOSÉ de Sylvestre HUET
Je suis devenu journaliste en 1983. À partir de 1986, je me suis spécialisé dans les sciences et les techniques et j’ai travaillé pour différents quotidiens, hebdomadaires et mensuels. Entre 1986 et 2023, j’ai dû publier environ 4 500 articles et une douzaine de livres sur des sujets tels que Tchernobyl, Fukushima, la « mémoire de l’eau », les promesses inconsidérées sur le séquençage du génome humain dans les années 1980, le hype des nanotechnologies organisé par les scientifiques eux-mêmes, les OGM, le changement climatique, etc.
L’efficacité du mensonge et de la désinformation
Pourquoi le mensonge et la désinformation sont-ils si efficaces pour duper les populations sur des sujets de sciences et de techniques ?
La première explication est tout simplement l’ignorance généralisée sur ces questions. Je ne parle pas seulement de mon voisin de palier mais aussi, par exemple, du dernier prix Nobel de physique. Si je l’interroge sur le fonctionnement de l’écosystème d’une forêt tropicale, il me répondra sans doute qu’il n’y connaît rien. Peut-être se souviendra-t-il d’un article de vulgarisation lu il y a quelques années, mais ce qu’il en restituera ne sera pas d’un niveau universitaire. Aucun d’entre nous, fut-il président de la République, n’a réellement les moyens de résister seul à un mensonge sur une matière scientifique ou technique qu’il ne connaît pas.
La deuxième raison est que les porteurs de la désinformation sont mus par des intérêts puissants, qu’ils soient économiques, financiers, politiques ou encore idéologiques, et disposent donc de grands moyens pour diffuser leurs idées. Les sujets scientifiques et techniques qui font le plus souvent l’objet de désinformation sont d’ailleurs ceux qui sont reliés à des enjeux de société majeurs, par exemple en matière d’agriculture, de santé ou encore d’énergie. En regard des moyens déployés par ces acteurs, les chevaliers blancs que sont l’école et la presse apparaissent comme des petits joueurs du point de vue de leur capacité d’action et de leur influence.
Troisièmement, si les dirigeants politiques et notamment les élus sont particulièrement efficaces pour diffuser de la désinformation, c’est qu’il est très difficile d’admettre que l’on a voté pour des menteurs ou des ignorants. Les électeurs de Marine Le Pen (44 % des électeurs au second tour de la dernière présidentielle) sont ainsi très disposés à la croire, quel que soit le sujet dont elle parle : les vaccins, l’énergie, le changement climatique, etc. Il en va de même des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, lorsqu’il soutient, par exemple, que les centrales nucléaires réchauffent la mer Méditerranée, ou de ceux d’Emmanuel Macron lorsqu’il rend visite au professeur Didier Raoult. Les clivages sur les sujets scientifiques ou techniques, dont on s’attendrait à ce qu’ils reposent sur des différences de compétences, sont, en réalité, de plus en plus structurés par les choix politiques des individus. Depuis que le Rassemblement national se positionne en faveur de l’énergie nucléaire, thème qui le laissait indifférent jusqu’alors, on observe un regain d’opinions favorables à ce sujet dans la population.
Se doter d’une expertise collective publique
Sachant que la connaissance scientifique et technique n’est ni partagée, ni facilement partageable, et que les convictions s’appuient à la fois sur l’ignorance et sur les affiliations politiques, comment s’assurer que les décisions publiques soient prises de façon efficace en démocratie ?
La création des agences scientifiques
La priorité consiste à se doter d’une expertise collective relativement indépendante des pouvoirs politiques et économiques, afin que toutes les composantes de la société puissent être informées de l’état des connaissances et des choix possibles. Les dirigeants politiques sont les seuls légitimes pour mettre en place cette expertise collective publique : on ne va pas demander aux citoyens d’élire le président de l’Autorité de sûreté nucléaire. C’est donc au pouvoir politique d’instituer ces corps d’expertise publique, de les financer et de leur imposer des règles strictes de fonctionnement, de transparence, de compétence, de respect des points de vue minoritaires, etc.
Longtemps, c’étaient les cabinets et les services (comme la Direction générale de la Santé) qui conseillaient les ministres. L’externalisation de l’expertise date de l’affaire du sang contaminé. Laurent Fabius et les autres ministres se sont retrouvés exposés au risque d’aller en prison parce qu’ils avaient pris des décisions fondées, parfois, sur le conseil d’une seule personne. C’est ce qui a poussé les gouvernements successifs à créer différentes agences telles que l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé), le Haut conseil des biotechnologies, l’Autorité de sûreté nucléaire, etc.
L’indépendance des agences
Pour que ces structures fonctionnent correctement, un certain nombre de conditions doivent être réunies : les personnes qui les dirigent doivent être compétentes, honnêtes et capables de dire non à l’autorité qui les a nommées. La clé de voûte d’un tel système est ainsi ce qui fait sa faiblesse : la vie politique doit être suffisamment saine pour que le pouvoir politique accepte de mettre en place un tel dispositif, quitte à prendre le risque d’être désavoué par celui-ci.
Ainsi, quand Nicolas Sarkozy a évoqué la possibilité de vendre une centrale nucléaire à la Libye de Mouammar Kadhafi, l’Autorité de sûreté nucléaire lui a objecté que ce serait une folie. Alors que le Haut conseil pour le climat a été instauré par Emmanuel Macron, chacun de ses rapports est une claque pour la politique climatique du gouvernement. L’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a également rendu des expertises cruciales sur l’amiante, qu’un ministre a voulu, un moment, cacher aux citoyens, tandis que l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) a pu être capable de s’organiser pour proposer des expertises à l’échelle territoriale, celle utile pour les décideurs des collectivités locales concernées, mettant en synergie des expertises disciplinaires très diverses (de la physique de l’océan à l’économie de la pêche).
Les dérapages
Bien sûr, il arrive que ces expertises collectives dérapent, comme on l’a vu dans l’affaire du Mediator, où l’Agence française du médicament a été dupée par le lobbying industriel, ou dans le dossier des grandes bassines, où le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) s’est fait manipuler par les promoteurs du projet et n’a pas eu le réflexe de demander de l’aide à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) afin de pallier son absence de connaissances dans le domaine agricole.
Se méfier des expertises individuelles
Le pire reste cependant de se contenter d’une expertise individuelle comme celle de Claude Allègre sur le changement climatique ou celle de Didier Raoult sur le Covid. Savoir, par exemple, qu’à une époque les avis de l’Académie des sciences sur la politique spatiale exposaient en réalité l’opinion du seul Jacques Blamont (par ailleurs très compétent et conseiller du Président du CNES durant très longtemps) m’était très utile pour analyser ces rapports. Je pense également à Gérald Bronner, que j’avais longuement interrogé, dans Libération, pour La démocratie des crédules (2013), dont toutes les interventions récentes sont favorables au développement de l’industrie, à la mise à l’échelle des technologies émergentes et à l’affaiblissement du principe de précaution, comme si les aspects néfastes des activités industrielles n’existaient pas.
Ce que les communautés scientifiques peuvent faire pour aider la presse
Chacun sait qu’une des conditions pour qu’un système politique fonctionne de façon démocratique est l’existence d’une presse libre et indépendante. Or, aujourd’hui, la presse se porte mal. Le nombre de journalistes ne cesse de diminuer, de nombreux médias sont aux mains d’une poignée de milliardaires et l’extrême droite est à l’offensive pour acquérir des moyens d’information et mener des croisades idéologiques.
C’est pourquoi le fait de pouvoir s’appuyer sur une expertise collective est particulièrement indispensable aux journalistes, car aucun d’entre eux ne possède toutes les connaissances dont il a besoin pour les différents sujets qu’il doit traiter.
Se mobiliser pour contribuer à l’expertise scientifique
La première responsabilité des communautés scientifiques organisées, de type académies, organismes de recherche, universités, communautés disciplinaires, etc., est de participer de leur mieux à la constitution des expertises publiques dont la presse a besoin. Cela n’a rien d’évident, car ce type de tâche n’est pas pris en compte dans la progression de carrière. Au début de l’histoire du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), peu de scientifiques étaient tentés de consacrer du temps à cet organisme : « Pendant qu’on travaillera pour le GIEC, on ne publiera pas ! ».
En conséquence, ce ne sont pas forcément les meilleurs scientifiques qui participent à la construction de cette expertise publique. Les plus volontaires pour participer à ces instances sont souvent mus par des opinions tranchées sur les sujets dont il s’agit. De même que le meilleur politicien est celui qui ne veut pas faire de politique, le meilleur expert est souvent celui qui n’a pas envie de délivrer son expertise. Il est donc indispensable que les directions des organismes scientifiques se mobilisent pour faire de cette contribution une mission prioritaire des chercheurs et pour convaincre les plus compétents d’y participer.
Dénoncer les dérapages
Les dérapages individuels d’experts autoproclamés provoquent, dans l’opinion publique, des dégâts d’autant plus considérables qu’ils entrent en synergie avec l’attrait de la presse pour tout ce qui fait le buzz et avec la propension des forces politiques à se servir des scientifiques comme caution pour leurs opinions. C’est pourquoi la communauté scientifique devrait se montrer beaucoup plus sévère envers ceux de ses membres qui diffusent des fausses informations.
Quand l’affaire du Covid a éclaté, je savais, depuis une dizaine d’années déjà, que Didier Raoult n’était pas fiable, qu’il était capable de mentir et que ses pratiques scientifiques étaient douteuses, bien qu’il ait obtenu le grand prix de l’INSERM. Pourtant, quand j’ai dénoncé ses propos dans le cadre d’une réunion à l’Institut Pasteur, une semaine avant le premier confinement, je n’ai guère été soutenu par les participants. Sanctionner les confrères qui pratiquent la désinformation n’a rien d’agréable pour les responsables scientifiques, de même que dénoncer les fraudeurs pour un président d’université, mais c’est un service inestimable que la communauté scientifique doit rendre aux journalistes et à la société tout entière.
Je me souviens du jour où le directeur de la rédaction de Libération a présenté, en réunion de rédaction, le livre de Claude Allègre, L’imposture climatique, et déclaré qu’il fallait faire de la publicité à cet ouvrage formidable. Je m’y suis opposé, mais ma tâche aurait été bien plus facile si la parution de ce livre avait, dès le début, déclenché une levée de boucliers de la part des communautés scientifiques concernées.
Donner du temps aux journalistes
À supposer qu’une expertise publique existe et que les journalistes aient la volonté d’exercer correctement leur métier, encore faut-il qu’ils aient le temps d’accéder à cette expertise. Or, ce temps ne leur est pas toujours accordé. Personnellement, mon ancienneté au sein de Libération me permettait de résister à la pression du rédacteur en chef et d’exiger du temps pour enquêter. Quand il me demandait un article en urgence, il m’arrivait de lui répondre : « Ton sujet est intéressant, mais tu ne l’auras pas aujourd’hui, sinon je ne vais écrire que des âneries. » Chaque année, par exemple, je me faisais une obligation de lire de A à Z le rapport de la CNE2 (Commission nationale d’évaluation des recherches et études relatives à la gestion des matières et déchets radioactifs).
Tous les journalistes ne bénéficient pas des mêmes conditions de travail et, de façon générale, celles-ci ne cessent de se détériorer. Quand je suis arrivé à Libération, en 1995, nous étions cinq journalistes spécialisés dans le domaine des sciences, et nous pouvions faire appel à des pigistes et à une documentaliste. Dix ans plus tard, j’étais seul. Si le corps des journalistes spécialisés en sciences et techniques reste ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire dix fois moins important que celui des journalistes sportifs, il n’y aura pas de miracle.
Éduquer l’ensemble de la société à la culture scientifique
À la fin du XIXe siècle, la Troisième république a décidé que tous les enfants devraient désormais apprendre à lire et à écrire, et elle a construit des écoles dans tous les villages de France. En à peine une génération, l’illettrisme a pratiquement disparu.
Aujourd’hui, compte tenu de notre dépendance à des technologies fondées sur des sciences absconses, nous devrions nous donner comme mission prioritaire d’éduquer l’ensemble de la société à la méthode scientifique et à une approche rationnelle du réel.
En 2012, le chercheur Gilles-Éric Séralini a publié, dans Food and Chemical Toxicology, un article consacré à la toxicité à long terme, sur des rats de laboratoire, d’un maïs génétiquement modifié pour tolérer le glyphosate. D’après l’article, les rats avaient contracté d’énormes tumeurs cancéreuses et ils étaient morts dans d’atroces souffrances. Une agence de communication avait proposé à des journalistes français l’exclusivité des résultats sous des conditions d’embargo des informations. La publication de l’article était accompagnée par la sortie de deux ouvrages, l’un de Gilles-Éric Séralini et l’autre de Corinne Lepage, ainsi que d’un documentaire intitulé Tous cobayes ? Le soir même de la publication de l’article, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, a annoncé au journal télévisé qu’il voulait revoir les procédures d’homologation des OGM au sein de l’Union européenne.
Quelques années après, un jour où je l’ai croisé à l’occasion des rencontres de l’INRAE, je lui ai dit ce que j’en pensais : « Ce soir-là, Monsieur le ministre, vous avez manqué une occasion d’éduquer les Français à la méthode scientifique. Vous auriez dû leur dire que, dans leur grande sagesse, le Parlement et le gouvernement ont institué deux agences d’expertise sur les risques liés aux plantes transgéniques, le Haut conseil des biotechnologies et l’ANSES, et que, n’étant pas spécialiste du domaine, vous attendriez patiemment qu’elles vous disent ce qu’il fallait penser de cet article, avant de prendre votre décision. » C’est ce type de discours que les scientifiques, les journalistes et les citoyens devraient seriner en permanence aux politiques.
DÉBAT
La fin de l’affaire Séralini
Votre modestie vous a empêché d’indiquer que vous avez obtenu, en 2019, le prix de l’information scientifique décerné par l’Académie d’agriculture de France.
Sylvestre Huet : Ce prix récompensait mon article « OGM-poisons ? La vraie fin de l’affaire Séralini », publié sur mon blog personnel. Il s’agissait de rendre compte d’un ensemble de recherches menées par l’ANSES et financées à la fois par la France et par l’Union européenne pour répondre, correctement cette fois, à la question soulevée par Séralini, à savoir « Que se passe-t-il si on nourrit des rats pendant deux ans avec un maïs transgénique modifié pour tolérer le glyphosate ? »
En 2012, tous les journaux télévisés de France avaient couvert l’affaire Séralini et montré des photos des rats affectés de tumeurs géantes. En 2019, quand les résultats des recherches de l’ANSES ont été publiés et ont démontré que les rats soumis au régime en question ne présentaient pas plus de cancers que les autres, les médias qui ont repris cette information se comptaient sur les doigts d’une main.
C’est un exemple typique de la synergie entre la mauvaise science et le fonctionnement de la presse. En école de journalisme, on apprend que le fait qu’un chien morde un homme n’est pas une information, mais que le fait qu’un homme morde un chien en est une. Ce problème est d’autant plus grave que la presse va mal. Communiquer une mauvaise information qui va faire vendre beaucoup d’exemplaires est une motivation extrêmement forte pour de nombreux rédacteurs en chef.
Réactivité et délai de réflexion
Il y a deux ou trois ans, en pleine canicule, une chaîne publique française a relayé l’article d’un chercheur américain, paru la veille, selon lequel il serait dangereux de boire trop d’eau quand il fait chaud. Comment gérer la contradiction entre la nécessité d’être réactif à une information et le devoir de prendre le temps de la réflexion et de l’analyse ?
Sylvestre Huet : Cela demande à la fois de la compétence (un journaliste frais émoulu aura du mal à écrire quelque chose de pertinent le jour d’une catastrophe comme celle de Fukushima) et un engagement fort de la part de la direction du journal, dans le sens où celle-ci acceptera que, dans l’article, le journaliste reconnaisse qu’il ne dispose pas encore de toutes les informations, même si ce n’est pas très « vendeur ». De leur côté, les citoyens doivent avoir, vis-à-vis des journalistes, le même degré d’exigence que vis-à-vis des responsables politiques, et cela doit se traduire par le fait qu’ils privilégient les journalistes qui font correctement leur métier, et qu’ils acceptent d’en payer le prix.
L’éducation à la méthode scientifique
Qui a envie de prendre le temps de se former à la méthode scientifique ? Les citoyens et les responsables politiques se contentent d’informations partiellement justes, ou même complètement fausses, pourvu qu’elles leur soient fournies rapidement.
Sylvestre Huet : Je ne prétends pas que ma recommandation d’éduquer l’ensemble de la société à la méthode scientifique soit facile à mettre en œuvre. J’affirme qu’il n’y a pas d’autre solution.
Le fact checking
Le fact checking a-t-il vraiment un intérêt quand on sait que les lecteurs se déterminent en fonction de leurs choix politiques plutôt qu’en cherchant à démêler le vrai du faux ?
Sylvestre Huet : Il n’est pas inutile de dénoncer les erreurs ou les mensonges que l’on peut trouver dans la presse ou sur les réseaux sociaux, mais c’est un tonneau des Danaïdes et, comme le disait Alberto Brandolini, « La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises […] est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire.
Plutôt que de démystifier un mensonge sur dix, faute de temps, sans même savoir si les victimes de désinformation liront votre analyse, il vaudrait mieux effectuer un travail de fond pour rendre nos concitoyens méfiants à l’égard des sources principales de désinformation. Or, c’est l’inverse qui est fait. Quand j’ai quitté Libération, en 2016, non seulement le service Sciences avait déjà été supprimé quelque temps avant, mais aucun nouveau journaliste spécialisé en science n’a été recruté. En revanche, un service de fact checking a été créé.
Quand il n’y a plus d’espace réservé à la science et placé sous la responsabilité d’un journaliste spécialisé dans les colonnes d’un journal, la science « normale », c’est-à-dire celle sur laquelle il faut s’appuyer pour éduquer la société à la méthode scientifique, n’y a plus droit de cité. Les articles scientifiques étant, en permanence, en compétition avec ceux portant sur la politique internationale ou le sport, le journaliste en est réduit à chercher des sujets scientifiques qui font peur ou qui émerveillent : « Chef, regardez ce que j’ai trouvé ! Ça, ça va plaire. »
Intéresser le grand public à la science « normale »
Comment rendre la science « normale » plus attractive pour le grand public, et d’abord pour les rédacteurs en chef ?
Sylvestre Huet : Les gens s’intéressent à ce qui touche à leurs préoccupations immédiates. Sur le blog que j’ai tenu entre 2016 et 2023, les articles qui ont dépassé les 400 000 connexions étaient ceux qui concernaient le Covid. Ce n’est pas avec ce genre d’article que l’on va s’attaquer au problème de fond que constitue l’éducation citoyenne au fonctionnement de la science. Il vaut même mieux se méfier de cette recherche d’attractivité, car elle conduit généralement à ne publier que des articles sur les dinosaures, ou sur des phénomènes merveilleux ou effrayants – à propos desquels le risque de raconter des âneries est particulièrement élevé.
La science « normale » doit (re) trouver sa place dans la presse écrite généraliste et dans les services publics audiovisuels. En effet, la probabilité pour que les médias télévisés privés, dont les recettes sont essentiellement publicitaires, diffusent des émissions scientifiques de bonne qualité, est proche de zéro.
Est-il vraiment impossible de rendre attractive une information sérieuse ?
Sylvestre Huet : Il existe des techniques d’écriture pour tenter de faire en sorte que le lecteur aille jusqu’au bout d’un article sur l’intrication quantique, la diffusion des polluants éternels dans l’environnement ou le dernier rapport du GIEC mais, encore une fois, il faut s’en méfier. Une information trop attractive a de grandes chances d’être fausse.
Un exemple de sujet scientifique difficile à traiter
Le journal Ouest France a rendu compte, récemment, de la tenue des premières Assises nationales de l’intelligence artificielle à l’université de Caen et a relayé un chiffre extrêmement pessimiste, annoncé lors de cet événement, selon lequel 300 millions d’emplois dans le monde seraient directement menacés par l’intelligence artificielle. Sur des sujets concernant des sauts technologiques pour lesquels l’incertitude est encore très forte, comment s’assurer de délivrer les bonnes informations au public ?
Sylvestre Huet : La priorité d’un journaliste doit être de se méfier des intérêts sous-jacents à ce type de sujets très en vogue.
Au milieu des années 1980, on nous expliquait que les nanotechnologies allaient résoudre tous les problèmes et que le séquençage du génome humain permettrait de soigner toutes les maladies. Des scientifiques se sont fortement impliqués dans ces annonces, or tout cela s’est révélé faux.
Il en va sans doute de même, aujourd’hui, pour les fabuleuses promesses de l’intelligence artificielle. Peut-on suspecter une synergie entre, d’un côté, des dirigeants politiques à l’affût de nouveaux investissements susceptibles de doper l’économie et, de l’autre, les promoteurs de ces technologies, parmi lesquels des startups qui ont levé des milliards de dollars ? C’est fort probable. Face à des enjeux économiques, financiers, politiques, géopolitiques d’une telle ampleur, on peut être certain que tout le monde va mentir, et pas à petite dose. Pour résister à la désinformation, il faut se mettre en quête de personnes capables d’exercer leur esprit critique, justement parce qu’elles n’ont aucun intérêt dans l’affaire. On peut en trouver parmi les universitaires et les chercheurs.
Considérer les réseaux sociaux comme des éditeurs
Les fake news ne sont pas nouvelles. On en a identifié à toutes les époques, comme celle qui a provoqué la Grande Peur en 1789. La nouveauté est que les réseaux sociaux leur donnent une bien plus grande diffusion et rendent ce phénomène incontrôlable. Faudrait-il interdire certains réseaux, comme en Chine ?
Sylvestre Huet : Les réseaux sociaux servent, parfois, à renverser des dictateurs, comme à Madagascar, mais, la plupart du temps, ils sont catastrophiques pour la démocratie. Je ne serais cependant pas aussi radical que vous.
La solution a déjà été formulée par le groupe d’experts de haut niveau que la Commission européenne avait mis en place pour réfléchir à la diffusion des fake news politiques sur les réseaux sociaux. Cette solution consiste à considérer que les plateformes numériques sont des éditeurs de presse et que leurs dirigeants sont pénalement responsables de tout ce qui est contraire à la loi dans ce qui circule sur leurs réseaux. Si, la prochaine fois que Mark Zuckerberg venait à Paris, il se retrouvait en détention préventive, cela ferait évoluer les choses. Mais nos dirigeants ont peur de Donald Trump, et aussi de l’impact sur l’économie que pourrait entraîner une intervention des États dans ce domaine.
Je suggère également d’appliquer une mesure tirée du dernier rapport du GIEC : restreindre fortement la publicité commerciale, au motif que son influence sur les comportements de consommation est énorme et qu’elle contribue donc à une bonne partie des émissions de gaz à effet de serre. Comme les réseaux vivent essentiellement de la publicité, cela réduirait fortement leurs ressources et, une fois que les plateformes seraient attaquées à la fois sur le plan pénal et sur le plan financier, il n’en resterait plus grand-chose.
Quand il n’existe pas d’expertise collective publique
En tant que journaliste, quand vous ne trouviez pas d’expertise collective publique telle que celle que vous préconisez, ou quand les organisations existantes n’étaient pas très crédibles, comment procédiez-vous ?
Sylvestre Huet : Au début de ma carrière, j’appelais le bureau de presse du CNRS presque chaque semaine, pour lui demander de m’indiquer des spécialistes de telle ou telle question. En général, il m’orientait vers des personnes fiables.
Par la suite, j’ai appris à identifier les chercheurs qui avaient, au moins, le mérite d’être honnêtes intellectuellement. Si mon interlocuteur était capable de m’expliquer sincèrement l’opinion opposée à la sienne, j’estimais que c’était un bon référent. Je me méfiais comme de la peste des scientifiques qui avaient raison sur tout et ne me parlaient jamais de leurs collègues travaillant dans le même champ disciplinaire. Ceci valait aussi bien pour les sciences pures que pour les sujets technologiques ou liés à des décisions politiques. Cette solution n’est toutefois qu’un pis-aller, et je ne trouvais parfois même pas d’interlocuteurs répondant à ce critère.
Les scientifiques peuvent délivrer des avis tranchés
A supposer que des vrais scientifiques, non partisans, s’impliquent dans l’expertise collective publique, ils seront probablement amenés à exprimer des doutes ou à défendre des positions nuancées, par exemple « L’intelligence artificielle va créer de nouveaux emplois, mais va en détruire d’autres » ou « Il n’y a pas de risque zéro ». Or, les médias préfèrent les opinions tranchées et le risque zéro. Ils n’apprécient pas ceux qui doutent.
Sylvestre Huet : Les scientifiques peuvent parfaitement prendre des positions tranchées, et il leur arrive de le faire. Par exemple, dès 1990, le GIEC a signalé que ne pas prendre en compte le changement climatique représentait un risque plus élevé qu’adopter des politiques qui permettraient de l’atténuer. Il a lancé cette alerte alors même qu’à l’époque, les incertitudes étaient encore très élevées.
Quel rôle pour l’Académie des technologies ?
Je ne partage pas votre avis sur l’ignorance supposée des scientifiques spécialisés. Certes, Alain Aspect ne possède pas, sur tous les sujets, le même niveau de connaissance que sur l’intrication quantique, mais il est certainement capable de réfuter bon nombre d’assertions fausses. En tant que collectif de trois cents académiciens possédant des expertises complémentaires et menant des débats qui nous permettent d’éliminer certaines « scories », nous pourrions mettre en place un guichet destiné à fournir des noms aux journalistes qui auraient besoin de spécialistes sur tel ou tel sujet.
Sylvestre Huet : C’est une bonne idée, d’autant que la plupart d’entre vous avez sans doute du temps libre. Vous pourriez établir des listes d’académiciens compétents sur différents sujets scientifiques faisant débat, vous doter d’un service de presse et diffuser ces listes aux journalistes. Vous pourriez aussi proposer aux journalistes de les rencontrer pour leur communiquer des informations, par exemple à travers l’AJSPI (Association des journalistes scientifiques de la presse d’information), qui organise tous les deux mois des petits déjeuners avec les chercheurs, ou encore des visites de laboratoires.
Quand les commissions ad hoc se substituent aux agences scientifiques
Les responsables politiques semblent de plus en plus redouter d’être confrontés à l’expertise scientifique collective, solide et indépendante des agences qu’ils ont pourtant créées. Désormais, ils se tournent plutôt vers des « conseils scientifiques », comme le Conseil scientifique Covid-19 confié en 2020 à Jean-François Delfraissy, ou encore des « commissions d’enquête » comme la commission parlementaire sur « les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs ». Cela fait quatre ans que l’ANSES fait travailler plus d’une vingtaine de personnes très compétentes sur l’impact des réseaux sociaux, or, la commission en question, après quelques mois de travail, est en train de rédiger ses conclusions, sans même attendre les résultats provisoires de l’ANSES. Je subodore que c’est parce que les conclusions en question étaient connues d’avance, voire sollicitées.
Sylvestre Huet : Je ne partage pas votre avis sur le travail du comité dirigé par Jean-François Delfraissy. Didier Raoult, qu’Emmanuel Macron avait tenu à nommer dans ce comité, a été mis en cause par les autres membres et n’y a pas reparu, ce qui est un gage de sérieux. Par la suite, Jean-François Delfraissy a supplié Emmanuel Macron de ne pas adouber Didier Raoult en lui rendant visite à Marseille, mais le Président l’a fait quand même.
Le comité n’a pas pris que de mauvaises décisions, mais la collégialité se trouvait plutôt du côté de l’Académie de Médecine.
Sylvestre Huet : Dans cette crise, on a vu le pouvoir politique snober ses propres agences d’expertise, notamment la Haute Autorité de Santé, au profit de Mc Kinsey pour écrire la stratégie vaccinale. On l’a vu mettre sur pied, en mode commando, un, puis deux, conseils ad hoc, dont il n’a pas toujours suivi les avis. On a aussi constaté, il faut le regretter, l’incapacité des directions de l’INSERM, du département des sciences de la vie du CNRS et de l’Institut Pasteur à se coordonner spontanément et en avance de phase sur l’action gouvernementale pour conseiller le pouvoir politique. Cette incapacité était-elle liée à une mauvaise évaluation du danger ou à la crainte de déplaire au pouvoir politique qui les nomme ? Je ne le sais pas.