Le bulldozer Trump et son « Make America Great Again » vient de faire une nouvelle victime : l’aide alimentaire en faveur des pays menacés par la malnutrition et la faim. Rendues publiques en détail le 13 mai, les nouvelles règles du fonds Food for Peace (« de la nourriture pour la paix »), le programme phare des Etats-Unis dans ce domaine, exigent que la totalité − au lieu du tiers jusqu’à présent − des denrées distribuées gratuitement dans les pays bénéficiaires ait été produite aux Etats-Unis.
Après le démantèlement, début 2025, de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid), cette décision représente une immense régression par rapport à l’orientation qui, façonnée par l’expérience, s’est imposée depuis plusieurs décennies : le déliement de l’aide, autrement dit la possibilité d’acheter librement des denrées à tous les pays et non seulement au pays donateur. Cette formule peut améliorer l’efficacité de l’aide en réduisant les coûts de transport, elle permet aussi de soutenir les productions locales, évite l’expédition de denrées inadaptées et favorise la souveraineté des pays bénéficiaires.
La décision de Donald Trump renvoie les Etats-Unis à l’époque de la guerre froide. Le programme « Food for Peace » avait alors été lancé pour écouler les excédents agricoles américains et conforter les alliances stratégiques de Washington. L’afflux massif de ces produits pouvait avoir des effets dévastateurs sur les agricultures locales.
Depuis les années 1990, cette stratégie américaine, comme celles de nombreux autres Etats et des organisations internationales chargées de distribuer l’aide, avait profondément changé : il ne s’agissait plus de se limiter aux situations d’urgence comme les famines, mais de traiter l’insécurité alimentaire − dont la forme aiguë touche aujourd’hui 266 millions de personnes dans le monde − en soutenant des politiques de développement, le plus souvent possible par des achats locaux.
Le retour en arrière trumpien sur l’aide alimentaire vient après celui opéré sur la santé qui, en s’affranchissant de la coopération internationale, vise à conditionner l’aide à des contreparties comme l’accès aux données sanitaires, à des réserves minières, voire à l’accueil de migrants. Cette approche transactionnelle ne fait qu’accroître la dépendance des pays aidés. En matière alimentaire, où en 2024 les Etats-Unis fournissaient 45 % de l’aide du Programme alimentaire mondial, elle risque de se traduire par une diminution des quantités distribuées, au moment où les budgets sont réduits, où les conflits armés se multiplient, de même que les effets du changement climatique.
Sous le couvert de défendre les intérêts américains, cette nouvelle manifestation de nationalisme risque d’accroître la misère et la rancœur vis-à-vis des Etats-Unis et d’exacerber les migrations contre lesquelles M. Trump prétend lutter. Si, en matière d’aide publique au développement, la question du financement de projets réalisés par des entreprises de pays concurrents ou hostiles doit être débattue, elle ne se pose pas lorsqu’il s’agit d’aider des femmes et des hommes à survivre.
A l’heure où, en France notamment, l’extrême droite, dans le sillage de M. Trump, cible globalement l’aide publique au développement, il faut rappeler l’immense coût humain, sanitaire et matériel de l’instabilité du monde contre lequel il s’agit de lutter. Et l’impasse que constitue le nationalisme, a fortiori dans un domaine comme la lutte contre la malnutrition, qui exige un haut degré de solidarité internationale.