Les discours contemporains sur la « nouvelle » intelligence artificielle – fondée sur des approches statistiques et probabilistes comme le machine learning [apprentissage statistique] – promettent souvent une automatisation croissante des activités humaines, y compris des formes de savoir tacites, expérientielles ou intuitives, jusqu’ici considérées comme propres à l’homme. Pourtant, l’exemple de la chirurgie suggère une réalité plus complexe.
Lors d’une chirurgie rachidienne complexe chez un enfant atteint de scoliose sévère, le chirurgien peut aujourd’hui s’appuyer sur des systèmes associant imagerie 3D peropératoire, navigation assistée par ordinateur et algorithmes d’analyse capables de reconstruire en temps réel l’anatomie du patient et de guider le geste avec une précision submillimétrique. Certains logiciels détectent automatiquement des anomalies anatomiques ou anticipent des zones à risque à partir de milliers de cas antérieurs.
Mais au moment décisif, rien ne dispense le chirurgien d’interpréter ce que les images ne montrent pas entièrement : la qualité osseuse ressentie sous la main, la tension inhabituelle d’un tissu, une résistance imprévue de l’instrument ou une incohérence discrète entre la représentation numérique et la réalité opératoire. C’est précisément dans cet écart entre la puissance du calcul et l’épaisseur du réel que réapparaît la nécessité d’une intelligence incarnée, forgée par l’expérience, la répétition et la transmission humaine.
Ainsi, paradoxalement, loin de rendre obsolète l’intelligence humaine dans l’action, l’essor de l’intelligence algorithmique la rend plus indispensable encore. Les outils numériques d’interprétation des images ne nécessitent pas moins de distance critique, de jugement clinique ou de capacité d’interprétation, mais davantage. La communauté médicale est fascinée par la capacité de l’IA à réduire l’erreur et standardiser les pratiques, et redoute simultanément une médecine où la décision deviendrait opaque, désincarnée et progressivement détachée de l’expérience clinique vécue. Cette tension conduit parfois à une forme de paradoxe : demander aux praticiens de s’appuyer toujours davantage sur les systèmes algorithmiques tout en leur imposant d’en demeurer les garants critiques et les ultimes responsables.
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